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  • : Marche aléatoire autour des Marchés financiers et de la sphère économique. Peinture décalée d'un monde empli de certitudes qui oublie trop souvent ses leçons d'Histoire
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4 mai 2014 7 04 /05 /mai /2014 01:49


Alexandre III, tsar de toutes les Russies (1881-1894), ne goûtait guère l’influence étrangère, notamment allemande, que son père avait laissé tapir jusqu’aux confins de l’Empire. Cette germanophilie avait été en outre mal payée de retour lors du Congrès de Berlin, en 1878, quand Bismarck ne fut pas l’avocat escompté de la victoire tsariste face à l’Empire ottoman. Les relations économiques entre les deux camps se rafraîchirent, à partir de 1885, sur fonds de guerre douanière ; l’épargne allemande, déjà très harnachée au prodigieux développement de la mère patrie, acheva de s'éloigner de la Russie agricole, qui peinait à financer son industrie naissante. Bientôt, les alliances militaires seraient tourneboulées. Et quoiqu’Alexandre III, abrupt et coléreux, se défiât des « révolutionnaires de Paris 1-1 », sa sympathie géostratégique 1-2 pour la France et ses rentiers, acheva de convaincre les capitaux hexagonaux de prendre la direction de Moscou 1-3. La Troisième République, qui suait à sortir la nation du néant diplomatique depuis la fessée prussienne, barguigna peu son quitus. Fin 1888, les ministres Peytral et Wichnegradski sanctifiaient le premier des grands emprunts d’Etat russes.

 

 

La rente arriva à point nommé pour les actionnaires français, alors à l’ombre d’un pouvoir politique dénigré, ébranlés par le scandale de Panama, et plus récemment encore, par le suicide du banquier Denfert-Rochereau à la suite d’un corner raté
- Corners boursiers -

(...) Les Marchés boursiers nous donnent à voir toutes les dérives lucratives du genre humain, entre grosses mains, aigrefins initiés ou carambouilleurs, qui n’ont d’autres considérations libérales que celles de la profondeur de leurs poches. Gare par exemple aux culminations boursières, dont l'actualité ne serait pas la pierre de touche ! Voici une construction sophistiquée, appelée corner où des acheteurs connivents tentent d'assécher le marché afin de conduire d'autres spéculateurs, vendeurs à découvert, à liquider au plus vite leurs positions. Alors les cours flambent, éperonnés par ceux qui courent après le papier. Depuis les pressoirs de Thalès de Milet, les corners n'ont pas manqué (...)

- Boursonomics 08/03/2009 -
sur le cuivre 2. Point d’aléa ici, la Russie avait la réputation d’honorer ses dettes, point de combinaisons alambiquées, et que du bon papier, mieux payé que les emprunts d’Etat français ! On accourt, on achète, jusque dans les campagnes où des démarcheurs vantent l’affaire au porte à porte après que les paysans ont moissonné 3-1. A chaque année son emprunt, parfois même plusieurs 5-1 comme en 1894 qui n’en comptera pas moins de trois, et toujours dix candidats pour un titre 4-1 ! La communication financière tient du marc de café 3-2, insipide et laconique, de surcroît inutile tant les émissions sont exaltées. « Prêter à la Russie, c’est prêter à la France ! » : fin 1888, les ateliers de Châtellerault n’ont-ils pas obtenu une première commande russe de cinquante mille fusils ? Insensiblement, une ivraie plus ou moins étatique, plus ou moins bien garantie se mêle au grain, comme les sociétés de chemins de fer, et bientôt des participations directes comme dans les gisements de Krivoï Rog, les mines de l’Altaï, ou les forges de Huta-Bankowa. Qu’importe la raison et les raisonneurs, les fascinés courent, et avec eux une bonne moitié de la rente française d'alors 4-2.

La Sainte-Russie de retour, l’intendance suivit. Le milieu bancaire, qui n’eût pas bâclé un pareil chef d’œuvre, secondé par les rabatteurs que l’on a dits, ne fut pas le dernier à table, ni le plus mal servi. Le Crédit Lyonnais d’Henri Germain notamment, qui avait abandonné le capitalisme financier en compte propre pour se consacrer à la banque, fut à l’avant-scène pour placer le papier officiel, et dans la coulisse pour écouler des emprunts plus officieux. Entre 1897 et 1903, 30% des bénéfices sur titre de la Maison tiendront ainsi aux seules affaires russes 3 ! La Société Générale en est, les Rothschild aussi, qui eux sont partout, et d’autres, comme Paribas. Les commissions pour le placement du papier sont dodues. On n’explique pas, on vend, bientôt on demande plus 3-3. En mai 1901, Joseph Caillaux, ministre des Finances s’alarme des 8 milliards de francs déjà convertis en titres russes, mais autorise un nouvel emprunt de 485 millions. Dès lors, Arthur Raffalovitch, un diplomate russe en poste à Paris qui avait déjà défrayé la presse afin qu’elle assurât le succès des emprunts 3-4, stipendia littéralement les journalistes : 6,5 millions de francs soudoieront la presse parisienne entre 1900 et 1914 6 ! Nos plumitifs firent alors preuve d’un esprit remarquable, le plus mauvais, pour ne rien dire ou si peu qui eût affolé le chaland, de l’agitation ouvrière qui montait à la débâcle tsariste dans la guerre russo-japonaise 3-3.

Le fracas révolutionnaire de 1905 fit craindre le pire : l’agitation est à son comble, le chaos partout, jusqu’à la capitulation face au Japon. Le tsar Nicolas II, aux affaires depuis 1894, qui n’a semble-t-il du monarque que la figure, perd pied. La Russie manque d’argent, les banquiers allemands se dérobent, mais la France, continue de veiller. Après les accolades d’Algésiras 7, Raymond Poincaré, qui craint que la chute du débiteur entraîne celle des créanciers, avalise un nouvel emprunt pour rétablir les finances russes. Les gratte-papiers parisiens, arrosés par Raffalovitch, ont celé l'ébranlement tsariste : en sorte que, grâce à « la baguette en or d’un chef d’orchestre invisible (…) qui a amené la presse française à passer sous silence les évènements en Russie 3-4 », les porteurs affluent toujours ! Les banques placent à des conditions léonines, escomptent, agiotent, jusqu’au dernier transport. L’extrême gauche, qui a ses vues, d'autres aussi, agitent le chiffon rouge. Un ukase moins impérial viendra tantôt du soviet de Petrograd : « Le peuple russe ne paiera sous aucun prétexte les emprunts contractés par le gouvernement tsariste pendant l’époque de ses luttes contre le peuple 8 ». Bah, la collecte durera jusqu’en février 1914, quand sera souscrite la première et dernière des cinq tranches d’un emprunt de deux milliards et demi : entre-temps, un archiduc autrichien a été assassiné. Un autre carnage a commencé.

La mort frappe fort, dès septembre 1914 sur la Marne, « une bataille gagnée mais une victoire perdue 9 » : sans doute, comme l’écrit Alfred Sauvy, la face de la guerre eût été changée sans l’invasion concomitante de la Prusse orientale par les troupes tsaristes, qui mobilisèrent plus vite grâce aux chemins de fer payés par les emprunts 10. Ce sang russe, qui ne coula pas chichement, vaut-il les milliards de la rente ? Le premier article du décret du 21 janvier 1918 dira assez la suite : « Tous les emprunts d’Etat conclus par le gouvernement des propriétaires et bourgeois russes ... sont annulés à partir du 1er décembre 1917 11 ». Crête dressée et battant l'aile, les puissances alliées considèreront bientôt les bolchéviques, qui « se maintiennent au pouvoir par des boucheries sanglantes et systématiques 12 » comme les nouveaux rivaux à abattre. Et partant, les emprunts dont le paiement des coupons avait été interrompu dès le début des hostilités, purent maintenir leurs cours boursiers à des niveaux élevés tant on ne doutait pas que la force arraisonnerait les soviétiques. Guerre civile, massacres, blocus, rien n’y fera, et cette estocade ne fera que rajouter à l'hécatombe du peuple russe 13, d'où qu'elle provienne, pour ne rien dire de ce qui suivra. Adieu la rente ! En 1924, Edouard Herriot reconnaîtra le gouvernement de Moscou. Les pourparlers de règlement des créances reprendront. Ad vitam eternam.

« Le Gouvernement de la Fédération de Russie paiera au Gouvernement de la République française une somme d'un montant de 400 millions de dollars US, en règlement définitif des créances réciproques entre la France et la Russie antérieures au 9 mai 1945 14 ». Soit, laconiquement dit, moins de 1% de la dette estimée. Jusqu’en 1914, quiconque eût été considéré comme un traître à la patrie qui n’eût pas acheté de l’emprunt russe, garanti par l’Etat français, encouragé par l’Etat français. De fait, tout le monde en avait.



 

 


 

 

(1) Henri Troyat (2004) - « Alexandre III – Le tsar des neiges »
 

Page 110 - « Cependant, comme Bismarck, fidèle à son plan coercitif, a haussé les tarifs douaniers pour protéger l’Allemagne contre la concurrence des produits russes et qu’il ferme de plus en plus étroitement le marché financier allemand aux emprunts émis en Russie, Alexandre III se résigne à oublier ses préventions contre les politiciens de Paris et tente d’intéresser les banquiers français aux emprunts lancés avec son assentiment »
 

Page 110 - « La guerre de 1870, la défaite de l’armée française, la chute de l’Empire, la capture de Napoléon III, représentent pour Alexandre le châtiment de l’arrogance d’une nation sans foi ni loi. Cependant, après le désastre de Sedan, il note dans son journal intime à la date du 24 août 1870 :’ Quelle nouvelle effroyable ! Mac-Mahon détruit ! L’armée en déroute ! ‘ »
 

Page 110 - « Les journaux russes dénoncent la campagne sournoise dirigée par Bismarck, qui ne s’attaque plus à l’honneur mais au porte-monnaie des sujets d’Alexandre III. ‘ Tout emprunt russe, lit-on dans le Nouveau Temps, sera désormais impossible à placer en Allemagne. Si l’on veut, chez nous faire face aux difficultés actuelles, il faudra nouer de nouvelles relations financières au-dehors et mettre à profit les sympathies du peuple français à notre égard (…) Ainsi, la Russie marchant vers le but qu’elle poursuit, reprendra-t-elle sa liberté d’action en s’affranchissant du joug financier de Berlin (…) La lutte économique étant inévitable, il n’y a plus de concession à accorder. ’ »
 

(2) Le Monde, 06/08/2013 – « Cuivre : le gotha financier de Paris joue et perd »
 

« Une institution de crédit, la deuxième en matière d'escompte, la troisième dans l'ordre financier, s'est abîmée brusquement en cinq journées, raconte Ulysse Malafosse (…) lors de la conférence qu'il tient le 13 avril 1889, à Paris, pour expliquer "le krach des cuivres et l'effondrement du Comptoir d'escompte". Qui sont les coupables de ce krach et de la panique des épargnants qui en résulte ? Est-ce Eugène Denfert-Rochereau, le frère du héros qui a empêché les Allemands de prendre Belfort et surtout directeur du Comptoir d'escompte, qui se suicide le 5 mars avec un pistolet, lorsqu'il devient évident que ses fraudes pour camoufler ses investissements périlleux dans le cuivre n'éviteront pas la faillite de son institution ? Ou bien ( …) ? Ou encore le gotha de la place bancaire de Paris, qui soutient MM. Denfert-Rochereau et Secrétan dans leur folle entreprise ? »
 

(3) Gilbert Guilleminault – Yvonne Singer-Lecoq (1975) – « La France des gogos »
 

Page 294 - « René Girault, dans son remarquable ouvrage sur Les Emprunts russes nous donne quelques exemples du laconisme du Crédit Lyonnais sur la destination des fonds ainsi collectés. Sa circulaire incitant à acheter le 3% 1891 se contente d’indiquer qu’ ‘il a pour objet des travaux publics et principalement l’extension du réseau des chemins de fer, si utiles pour la mise en valeur des richesses de la Russie ’. Quant au prospectus de l’émission 4% de 1889, il est plus mystérieux encore : ‘ L’émission a pour but de rembourser l’emprunt russe 4% 1877 et de ne pas faire le dernier paiement à la Banque d’Etat prévu par ukase du 1er janvier 1881 ‘ » Page 294 - « Ainsi, dans les campagnes, lorsque après les récoltes – c’est le moment favorable – le démarcheur de la banque locale entreprend son porte à porte et vante l’emprunt russe, sur lequel il touche une commission intéressante, qu’il fait ressortir qu’une rente française ne rapporte que 3,25 ou 3,50 alors que par exemple l’emprunt 4% de décembre 1888 en rapporte 4,66 (mieux que la rente autrichienne ou italienne), comment hésiter ? Et puis, a-t-on jamais vu débiteur plus ponctuel ? Il est vrai que la Russie avec ses mines d’or … Le gouvernement ne cautionne-t-il pas d’ailleurs, par sa politique et ses encouragements officieux la réussite de ces emprunts ? »
 

Page 297 - « En revanche, les banques – Crédit Lyonnais en tête – acceptent en mai-juin [ndla : 1904, en pleine guerre russo-japonaise] de placer 400 millions en option de bons du Trésor russe 3% à 5 ans. Opération très fructueuse pour Henri Germain et ses confrères qui ont imposé des conditions draconiennes au Trésor tsariste (celui-ci n’aura jamais payé si cher pour un emprunt à moyen terme) sans parler d’une redevance de 100.000 francs par mois destinée à museler la presse »
 

Page 296 - « La meilleure tactique consiste, lorsque s’amorce une campagne de baisse de demander à quelques journalistes réputés d’affermer les chroniques financières de grands quotidiens d’information, tels, Le Petit Journal, Le Matin, Le Figaro. Sous forme d’annonces du ministère des Finances russes, Hébrard, le digne directeur du Temps, reçoit ainsi depuis des années 10 à 12.000 francs par an. Mais lorsque le péril de baisse se fait plus menaçant – c’est le cas à la fin de 1901 -, les exigences d’Hébrard et de ses confrères montent en proportion. Il faut que vous fassiez un effort plus grand, de l’ordre de 110.000 francs (…) Raffalovitch transmet la demande – avec avis favorable – au comte de Witte »
 

Page 299 - Extrait du quotidien Russ qui est l'organe à Moscou de l'opposition constitutionnelle-démocrate
 

(4) Jean Girault (1973) – « Emprunts russes et investissements français en Russie 1887 - 1914 »

Page 167 - « La souscription publique du 10 décembre [1888] fut un triomphe (...) Paris avait des offres plus de 10 fois supérieures pour le nouveau titre et offrait à l'échange 4 fois plus d'obligations anciennes » Page 181 - « Le 28 janvier 1890, les banques du groupe Hoskier-Paribas signèrent le contrat avec Wichnegradski. Peu après, lors de la souscription publique (le 20 février) la presse annonça le succès considérable de cette conversion ; 173.705 souscripteurs, 7.230.000 titres demandés pour 720.000 offerts » - Page 318 - « Le 28 juillet 1896, la souscription publique est ouverte aux seuls guichets de la rue Laffitte. officiellemnt, le succès le plus large est rencontré auprès du public français. Les journaux annoncent que l'emprunt a été couvert 25 fois ; selon la direction du Mouvement, 7 milliards environ ont été apportés par la France seule » ;

(5) Romain Yakemtchouk (2011) – « La France et la Russie : alliances et discordances »
 

Page 110 - « Les lancements d’emprunts se multiplièrent sous l’égide du Crédit Lyonnais, du Comptoir National d’Escompte, de la Société Générale, de la Banque de Paris et des Pays-Bas, de Rothschild Frères : dix-huit emprunts d’Etat ont été lancés entre 1887 et 1914, trente-deux emprunts garantis par l’Etat russe furent émis pour financer la construction des chemins de fer, tandis que l’émission de six emprunts fut garanti par les villes »
 

Page 110 - « Les emprunts russes détenus par 1.500.00 porteurs français atteignaient en 1914 quelque 11,5 milliards de francs, soit la moitié de la rente française, alors que les investissements directs français en Russie représentaient 2,24 milliards de francs »
 

(6) Laurent Martin (2005) - « La presse écrite en France au XXème siècle »

(7) Conférence d’Algesiras le 07 Avril 1906 pour régler le contentieux franco-allemand au sujet du Maroc

(8) Jean Finot (1906) - « La Revue – Volume 60 »

(9 Selon le mot du Général René Chambe (1889-1983) alors jeune officier de cavalerie

(10) Alfred Sauvy (1985) – « De la rumeur à l’Histoire »
 

Page 109 - « Ayant mobilisé un peu plus vite que prévu, les Russes ont envahi la Prusse orientale. Cette mobilisation a été facilitée par les nouveaux chemins de fer, construits grâce aux emprunts conclus en France. Les pleurs répandus, chez nos pères, après la guerre, sur l’effondrement des fonds russes et sur leur relégation à la bourse des pieds humides, sont-ils justifiés ? Nationalement, le placement a été d’un taux d’intérêt exceptionnel. Ces fonds russes que l’Union Soviétique et que le grand-père a montré tristement a ses petits enfants ont permis de gagner la guerre et de sauver la France, pays insouciant de fils uniques. En cas de défaite, les porteurs de ces fonds auraient perdu bien plus que cet avoir ! »
 

(11) Edmond Epstein (1925) - « Les banques de commerce russes : leur rôle dans l’évolution économique … »

(12) Propos de Winston Churchill rapportés par Jay Winter & Blaine Baggett (1997) - « 14-18 : le grand bouleversement »

(13) Wikipédia - « Guerre civile russe »
 

« À partir de l'été 1918, Anglais, Allemands, Français, Américains, Grecs, Polonais, Roumains et Japonais interviennent (…) Anglais et Français arment le général tsariste Denikine, les Allemands la division cosaque de Krasnov. Clemenceau conçoit même une intervention française de grande envergure en Ukraine en utilisant des troupes prises sur l’armée d’Orient (mars-avril 1919) (…) Les pogroms antisémites que perpètrent ou laissent perpétrer les généraux blancs font plusieurs centaines de milliers de victimes (…) Les Britanniques emploient des armes chimiques développés pendant la guerre contre l'Allemagne et l'empire Ottoman (…) les utilise le 27 août 1919 sur le village de Yemtsa dans la région de Arkhangelsk (…) Début 1921, la révolution est donc sauvée, mais à un prix terrifiant. (…) Moscou et Petrograd ont perdu la moitié de leur population, partie à la campagne devant la faillite du ravitaillement urbain. La famine de 1920-1921 fait elle-même plusieurs millions de morts parmi des paysans déjà très éprouvés par la guerre et par la violence des collectes forcées »

 

(14) Décret 98-366 du 6 mai 1998 paru au Journal Officiel n°112 du 15 mai 1998 page 7378
 

 

 

 

 

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Published by Marc Aragon
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21 avril 2014 1 21 /04 /avril /2014 00:41


A partir de 1924, Wall Street se mit à flamber, et, sinon l’accalmie de 1926, la hausse ne cessa plus de galoper, jusqu’aux culminations que l’on sait. En mars 1929 cependant, la jeune Federal Reserve, sur qui pleuvaient quinze années de critiques depuis que Woodrow Wilson, sous la houlette du député Carter Glass, l’avait établie, parut vouloir prendre les taureaux     - Bulls & Bears en Bourse -
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(…) Voici un conte qui valait mieux du temps des cotations à la criée, quand toute une populace ruait et vociférait autour de la corbeille, à l'image de celle qui jadis se pressait à la tribune de combats antiques. La scène est celle d’un vaste enclos où l’on lâche une meute de chiens assez excités sur des ours et des taureaux. Dans la furia qui suit, les taureaux foncent et projettent les mâtins en l’air. Les ours donnent de vifs coups de pattes et plaquent les chiens aux sols. Ainsi, bêtement, en tout lieu de la planète finance, les taureaux - bulls -, sont-ils les fanions des marchés qui montent, alors que les ours - bears -, restent à jamais les tristes porte-drapeaux des marchés qui baissent(…)
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     - Boursonomics 02/09/2006 -
1 par les cornes : son Conseil vint à se réunir tous les jours à Washington, samedi compris, à conjecturer, du moins le pensait-on, une hausse des taux qui circonscrirait la fulmination des Marchés 2-1. Las, incapable de statuer, ce cénacle n’accoucha jamais d’aucun communiqué, et ce mutisme finit par effrayer 3-1 : les cours piquèrent du nez. Charles Mitchell, surnommé « Sunshine Charlie », le puissant patron de la National City Bank, qui éperonnait la hausse, annonça alors qu’il prêterait à qui voudrait afin « d’écarter toute crise grave sur le marché de l’argent 3-2 ». Les cours reprirent le mors et ne manquèrent plus de propagandistes, jusqu’au président Calvin Coolidge lui-même qui, peu de temps auparavant, avait attesté que les valeurs étaient « bon marché aux prix actuels 2-2 ». En coulisse, le désormais sénateur Carter Glass se demandait où tout cela mènerait.

 

Dès janvier 1929, l’écrivain Paul Claudel, alors ambassadeur de France aux Etats-Unis, avait pointé les profits anormalement élevés des banques américaines, s’inquiétant aussi bien de l’abus du crédit pour la spéculation que du goût persistant du public pour le tourbillon boursier         - Le bal des patineurs -
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(…) Dans le Wall Street des roaring twenties, la spéculation à la hausse était si intense qu'on avait meilleur compte à emprunter pour acheter des actions. Ce calcul paraissait si assuré que beaucoup de candidats, alléchés, firent mouvement vers ce nouvel eldorado de promesses : les achats, qui alimentaient la montée des prix cautionnaient la solvabilité des impétrants à l'enrichissement facile, et ainsi de suite. Personne n'envisageait que cette cavalerie infernale pût s'interrompre un jour. L'immobilier n'était pas à la traîne, la Floride flambait littéralement : tout s’avançait à merveille. L’argent bon marché est toujours propice à de telles contagions d'euphorie, et cette pathologie est mortifère (…)
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     - Boursonomics 02/10/2006 -
4 ; les prêts pour l’achat de titres étaient en effet passés de 22,5% du total en 1921, à 38% en octobre 1929 5, au meilleur avantage des prêteurs 4-2 ! Le crédit spéculatif immobilier ne s'embrasait pas moins ! Galbraith nota qu’à l’été 1929, les emprunteurs payaient des intérêts à un taux de 7 à 12%, qui « à une occasion grimpa jusqu’à 15% 5 », cependant que les banquiers de New York pouvaient emprunter de l’argent à la Banque Fédérale à 5% ! La hausse de Wall Street ne manquait pas davantage de fouetter les portefeuilles en compte propre des institutions financières qui couraient partout à la plus-value 5. Les bénéfices suivaient. Le développement anarchique du crédit, et une confiance excessive dans le libéralisme, à moins que cette confiance ne fût que « l’expression du génie de Calvin Coolidge pour l’inactivité 4-3 », sinon celle du Secrétaire d’Etat au Trésor, Andrew Mellon, banquier lui-même, « un partisan passionné de l’inaction 4 », firent le lit du désastre. Quand celui-ci fut consommé, Herbert Hoover commanda à Henry Steagall, un député de l’Alabama, d’enquêter sur les excès de Wall Street et de la sphère bancaire.

Le cynisme du monde bancaire, quoique fort éduqué, et jusqu’à la plus choquante immoralité, qui prospéra durant ces années de « laisser-faire, laisser-brûler 2-3 », fut bientôt rattrapé par un inventaire implacable des pratiques. Les plus fines épées du milieu, les plus arrogantes aussi, Thomas Lamont de la Morgan, Otto Kahn de la Khun, Loeb & Cie, Charles Mitchell surtout, et d’autres de cette tourbe affairiste au juridisme sournois passeront sur le grill de la commission d’enquête lancée par Henry Steagall, présidée par Ferdinand Pecora. Le lobby financier, qui avait tant ajourné la souveraineté publique, comprit que ce tour de table ne s’arrêterait pas à la seule responsabilité de quelques-uns, aigrefins ou escrocs, fussent-ils de haut vol comme « Sunshine Charlie », mais bien qu’un objectif politique de régulation financière couvait sous la cendre 6. Et la coupe fut assez remplie quand Carter Glass, le terrible sénateur du Vieil Etat, la Virginie, qui cristallisait sur son nom les rancœurs de l’intelligentsia financière, à la « bigoterie braillarde et au provincialisme turbulent 3-3 », vint à se mêler de ce qui le regardait. A la séparation des banques commerciales de leurs filiales de Marché, proposée par Carter Glass, Henry Steagall ajouta l'assurance des dépôts. Cette action concertée, connue sous le nom de Glass-Steagall Bill, préfigura la législation que Franklin Roosevelt adoptera dans le cadre du New Deal. 

L’inflexibilité de l’administration Roosevelt s’ajouta à la réprobation de la multitude, qui avait été unanime, et la régulation avança. Ainsi, des hommes résolus, l’arme au pied face à une camarilla bancaire qu’on peina à désarmer, purent-ils corriger les effets les plus signalés du Grand Krach. Qui saura cependant jamais si on n’eût pas mieux évité les effets du désastre en regardant ailleurs, en France, une fois n’est pas coutume, où le commencement de moralisation des affaires que l’on joua en 1932-1933 aux Etats-Unis, s’était manifesté un demi-siècle auparavant. Les banques françaises d'alors, élitistes, qui globalement ne prêtaient qu’aux riches, accompagnaient mal l’industrie naissante. En mai 1863, une loi facilitant la création de sociétés anonymes, changea la donne : Henri Germain, un rentier oisif qui s’initiait au financement de l’économie dans les cercles saint-simoniens, vit son avantage et créa le Crédit Lyonnais. Sa novation fut de rémunérer la petite épargne et de la drainer jusqu’aux entrepreneurs. Des participations directes faillirent toutefois ruiner le tout, comme dans la Compagnie de Gaz en Espagne, ou dans l'entreprise de teinture La Fuchsine 8. N’importe, la doctrine Germain était née : le Crédit Lyonnais n'investirait plus désormais dans les compagnies et se contenterait de leur prêter à court terme, en escomptant leurs créances commerciales. Et ainsi de sécuriser les dépôts.

Assurément, les victimes du carnage financier de 1929, consentantes ou non, furent nombreuses, qui eussent préféré que leur épargne fût garantie plutôt que d’être vouée au néant ! Quinze mille banques disparurent entre le début des années 1920 et la vague de faillites de 1933 5-2 ! Puis ce nombre cessa de se dégrader, preuve que les législateurs de ce temps visèrent juste. Le 16 juin 1933, Franklin Roosevelt signa le Banking Act que Carter Glass et Henry Steagall avait déposé en mai dans leurs Chambres respectives. L’essentiel du Glass-Steagall Bill de 1932 se retrouva dans cette admirable législation ; la séparation des banques de dépôt de leurs filiales d’affaires, que James Perkins, successeur de « Sunshine Charlie » à la City Bank avait déjà amorcée 5, y tiendra la place la plus remarquée par l’Histoire, quoique sous le nom impropre de Glass-Steagall Act ; l’assurance des dépôts bancaires d’Henry Steagall aboutit à la création d’une Federal Deposit Insurance Corporation chargée de liquider l’actif des banques faillies et de garantir les dépôts individuels 9-1. Un demi-siècle plus tard, celle-ci déplafonna même toutes les garanties pour enrayer les débuts de panique lors des traumas de la Continental Illinois en 1984 et de la First Republic Bank of Dallas en 1988 9-2. L’œuvre de Carter Glass fut hélas détricotée en 1999         - Banquosaurus Rex -
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(…) Petit à petit, le lacis financier s’éleva, et nul n’imagina plus rien déconstruire qui ne risquât de tout ébranler. En mai 1975, New York décloisonna Wall Street, imité une décennie plus tard par la City de Londres. En 1980, la Bankers Trust obtint de la Federal Reserve le droit de garantir des titres d’emprunt à court terme. Puis, Alan Greenspan se laissa convaincre par JP Morgan d’une faille dans le Glass Banking Act : les banques de dépôt purent participer aux émissions d’actions. Les maisons de titres cédèrent aux gros mangeurs de l'espèce : alors la vieille résolution sombra : en 1999, le Gramm-Leach-Bliley Act acheva d’ouvrir les portes de Wall Street aux banques de dépôts (…)
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     - Boursonomics 25/05/2009 -
: si peu repentants les banquiers avaient juré qu’ils recommenceraient.

Après deux années de joutes menées face aux banques, et avant même que la loi fût signée, Carter Glass et Henry Steagall, incapables de ployer,se brouillèrent publiquement 7. L'acte fondateur du 16 juin 1933, que Winthrop Aldrich
- Ces Messieurs du Conseil -

(…) Voici l’Amérique emblématique des grands capitaines d’industrie à l'amorce du XXème siècle, celle des trusts macrophages et tentaculaires des John Davison Rockefeller, John Pierpont Morgan, deux des sires qui inféoderont une centaine de firmes à eux seuls. Rockefeller III, petit-fils du précédent, animait plus de vingt conseils d’administration. Des vassaux brillèrent comme Winthrop Aldrich, patron de la Chase National Bank qui siégeait en 1948 chez ATT Westinghouse, International Paper, Metropolitan Life Insurance, et bien d’autres encore, l'œil sur un capital équivalant à trois budgets annuels de la France ! Chez Morgan, George Whitney auditait partout, et Richard King Mellon tout autant (…)

- Boursonomics 30/08/2012 -
, patron de la Chase, qualifia « d’instrument d’autorité despotique 10 », n'eut cependant pas à souffrir des désaccords des deux parlementaires. Mais le nom du député de l’Alabama, encore présent dans le Glass-Steagall Bill de 1932, disparut corps et biens, sur fond de fâcherie consommée : le Glass-Steagall Act n’a jamais existé. Seul subsiste dans la mémoire législative américaine le Glass Banking Act de 1933.

 

 

 

 

 

 

 


 

(1) En Bourse, les taureaux, ou bulls, sont les emblèmes d'un marché haussier

(2) Herbert Hoover, édition 1952 - « The memoirs of Herbert Hoover – The Great Depression 1929 - 1941 »

 

Page 19 – « The Federal Reserve Board on August 6th finally increased the discount rate to 6 per cent. It had no effect whatsoever on this Mississippi Bubble ». Le Conseil de la Réserve Fédérale augmentera finalement son taux directeur à 6% le 6 août suivant. Ceci n’eut quoi qu’il en soit aucun effet sur cette bulle du Mississippi.

 

Page 16 - «  Moreover, the effect of the Board’s action was greatly minimized by an infortunate press statement by President Coolidge, a few days before he left office, in which he assured the country that its prosperity was ‘absolutely sound’ and that stocks were ‘cheap at current prices’ ». De plus, l’effet de l’action du Conseil fut grandement minimisée par un malencontreux entrefilet dans la presse du Président Coolidge, quelques jours avant qu’il ne quitte la Présidence, dans lequel il assurait que la prospérité du pays était ‘absolument saine’ et que les actions étaient ‘bon marché à leurs cours du moment’.

 

Page 30 – « First was the ‘leave it alone liquidationists headed by Secretary of the Treasury Mellon who felt that government must keep its hands off and let the slump liquidate itself. Mr Mellon had only one formula : ‘Liquidate labor, liquidate stocks, liquidate the farmers, liquidate real estate’ (…) When the people get an inflation brainstorm, the only way to get it out of their blood is to let it collapse. He held that even a panic was not altogether a bad thing. He said : ‘It will purge the rottenness out of the system. High costs of living and high living will come down. People will work harder, live a more moral life. Values will be adjusted, and enterprising people will pick up the wrecks from less competent people». Voici d’abord les “jusqu’aux-boutistes du laissez-faire” conduits par le Secrétaire du Trésor Mellon qui pensent que le gouvernement doit rester en dehors de tout cela et laisser le marasme se liquider de lui-même. Monsieur Mellon n’a qu’une formule : ‘Liquider l’emploi, liquider les actions, liquider les fermiers, liquider l’immobilier » ? Quand les gens souffrent d’une hémorragie inflationniste, il suffit pour les en débarrasser de laisser retomber la pression. Selon lui, la panique en elle-même n’est pas forcément une mauvaise chose. « Elle purgerait le système de la pourriture qui le ronge. Les coûts et le niveau de vie s’ajusteraient à la baisse. Les gens travailleraient plus, mèneraient une vie plus normale. Les valeurs se rétabliraient et les hommes entreprenants renaîtraient sur les décombres laissés par les moins compétents.

 

(3) John Kenneth Galbraith (1970) – « La crise économique de 1929 »

 

Pages 59, 60 et 61 – « Puis, vers la fin du mois [de mars], des nouvelles inquiétantes parvinrent à Wall Street. Le Conseil de la Banque Fédérale se réunissait tous les jours à Washington. Il ne publiait aucun communiqué. Les journalistes faisaient le siège de ses membres et ne rencontraient qu’un silence hermétique. Aucune indication ne filtrait sur l’objet des réunions mais chacun sût qu’elles avaient trait à la Bourse. Les réunions continuèrent jour après jour et il y eut également, fait sans précédent, une séance un samedi après-midi (…) Le lundi 25 mars, la tension devint insupportable. Bien que Washington demeurât encore silencieux, les gens commencèrent à vendre (…) Le jour suivant, mardi 26 mars, tout était pire encore. Le Conseil de la Banque Fédérale persistait dans son silence, qui devenait démoralisant. Une vague de frayeur envahit la Bourse (…) La principale action que la Banque Fédérale ait engagée contre les investisseurs avait été de tenir des réunions et de garder le silence »

 

Page 61 – « Durant la journée [ndla le 26 mars 1929], comme l’argent devenait rare, les taux montèrent et le marché s’effondra. Mitchell décida de prendre les choses en main. Il déclara à la presse dans un communiqué d’une arrogance inouïe : ‘ Nous estimons que nous avons une obligation qui l’emporte sur tout avertissement de la Banque Fédérale (ou sur n’importe quoi), c’est d’écarter toute crise grave sur le marché de l’argent ’. La National City Bank, annonça-t-il, prêterait l’argent nécessaire pour empêcher la liquidation. Elle (et elle le fit) emprunterait à la Banque Fédérale pour faire précisément ce que le Conseil de la Banque Fédérale avait demandé de ne pas faire » (ndla : précisément dans une note drastique du 7 février 1929)

 

Pages 63 et 64 – « Le livre de Joseph Stagg Lawrence, Wall Street and Washington, quand il parut plus tard dans l’année, portant l’imprimatur prestigieux de la Princeton University Press, fut décrit par un grand journal financier comme ‘un souffle d’air frais’ (…) Le cultivé et conservateur M. Lawrence eut également des mots durs pour les défenseurs de la Banque Fédérale au Sénat, y compris (…) Carter Glass. ‘Il semble incroyable qu’en l’an de grâce 1929, un groupe d’hommes publics supposés intelligents, permette à des passions fanatiques et à l’ignorance provinciale de s’exprimer avec une virulence sans contrainte. Pourtant c’est exactement ce qui a eu lieu. Quand le Sénateur du Vieil Etat s’est dressé dans cette chambre d’absurdités parfois appelée chambre délibérative, ses remarques ne se caractérisèrent ni par la raison ni par la retenue. La bigoterie braillarde et le provincialisme turbulent se sont unis pour condamner une communauté innocente’ »

 

    

(4) Paul Claudel (1901) - «  La crise : correspondance diplomatique, Amérique 1927-1932 »

 

Page 69 – « Par contre, la situation actuelle présente certains symptômes inquiétants : d’une part, l’abus du crédit (pour la spéculation), ayant pour résultat un resserrement anormal de l’argent, qui oblige Wall Street à emprunter à l’Europe ; d’autre part, le goût persistant du public pour la spéculation »

 

Page 68 - « Cette spéculation a été accompagnée d’une élévation très sensible au taux de l’argent. Alors que pendant les quatre précédentes années la moyenne de l’intérêt avait été de 4%, la seconde partie de 1928 a vu l’argent passer de 6 à 8, puis 10 à 12% en décembre. Pareil taux n’avait pas été atteint depuis 1920-1921 »

 

Page 42 - « Ecoutons parler à cette occasion, un des plus spirituels et mordants adversaires du régime, M. Walter Lippmann, éditeur du World : ‘Le génie de M. Coolidge pour l’inactivité est développé à un très haut degré. C’est loin d’être une activité indolente. C’est une activité sérieuse, résolue, alerte … Personne n’a jamais travaillé plus fort à l’inactivité avec une telle force de caractère, avec une attention si soutenue pour le détail, avec une dévotion si consciencieuse à la tâche’ »

 

 (5) Christian Chavagneux (2011) - «  Une brève histoire des crises financières »

 

Page 88 – « Comme le montrent Edwards et Joshua, les banques sont devenues des acteurs doublement spéculateurs. D’un côté, les actions des sociétés privées sont passées de 44% du total de leurs placements en 1932 à 52% en 1928, les banques courant après les plus-values liées à la hausse continue de la Bourse. De l’autre, les prêts destinés à l’achat de titres sont passés de 22,5% du total en 1921 à 38% en octobre 1929 »

 

(6) John Galbraith (1990) - « Brève histoire de l’euphorie financière »

(7) Jean-Marie Thiveaud (1988) - « D’une crise à l’autre, finances et modernisation : Glass-Steagall Bill et Glass Banking Act (1932-1933)

(8) Le Monde, 15/08/2013 - « Henri Germain, prudent banquier du Crédit Lyonnais »

(9) Charles Kindleberger (2000) - «  Histoire mondiale de la spéculation financière »

 

Page 187 – « Depuis 1934, l’assurance fédérale sur les dépôts aux Etats-Unis évite que les panique bancaires ne se propagent en offrant ex ante une garantie sur les dépôts, limitée à l’origine  à 10.000 dollars et progressivement augmentée jusqu’à 100.000 dollars »

 

Page 187 – « Récemment, comme lors du sauvetage de la Continental Illinois en 1984 et celui de la First Republic Bank of Dallas en 1988, la FDIC (Federal Deposit Insurance Corporation) déplafonna délibérément toutes les garanties afin d’enrayer les paniques qui menaçaient »

 

(10) Helen Burns (1974) - « The american banking community and New Deal banking reforms 1933-1935 »

        

 


 

 

 

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30 août 2012 4 30 /08 /août /2012 02:20
pereire2-copie-3.jpgPolytechnicien de haut parage ainsi qu’il convenait après que Napoléon eut estimé « dangereux de donner une scolarité avancée à des gens qui ne sont pas issus de familles riches 1 », le baron Louis Charles Georges Brincard (1871-1953) ne gâta aucunement ses quartiers de noblesse d’Empire. Quatrième de ce nom, brillant par lui-même, il se cantonna peu dans l’artillerie et fit ses épaulettes dans la banque aux côtés d’Henri Germain, l'un des fondateurs du Crédit Lyonnais dont il avait épousé la fille, un excellent parti vu de dot 2. Le baron aimait administrer : il administra beaucoup ! Outre le Crédit Lyonnais qu’il dirigea à l’aube des Années Folles (1922-1945), on le vit présider la Compagnie des Forges de Châtillon-Commentry et Neuves-Maisons, co-présider l’Omnium Financier pour l’Industrie Nationale, administrer les Chemins de Fer PLM, la Banque de l’Indochine, le Crédit Foncier Egyptien, la Banque de l’Algérie, la Société Lyonnaise des Eaux et de l’Eclairage, et la Foncière Lyonnaise 3. Ce sens pénétrant des affaires consacra sa naissance au plus haut : en 1930, il représentait la France auprès de la Banque des Règlements Internationaux à Bâle. Le grand capital nourrit l’imaginaire de tels hommes providentiels, capables d’embrasser le réel d’un seul coup d’œil : ils nous émerveillent.

Le Second Empire fut aussi typique de cette féodalité financière, dynastique et coalisée, qui s’éveilla dès que le capital put s’insinuer où que l’industrie le requît, c’est-à-dire partout. De grands feudataires jaillirent des banques, du rail et des forges, et d’aucuns, opérant en meute, se rendirent éternels en phagocytant le tout. Le clan Péreire notamment, qui avait créé en 1835 la Compagnie du Chemin de fer de Paris à Saint-Germain, était de ceux-là : Jacob Emile, l’aîné, qui a son boulevard dans la capitale, administrait dix-neuf sociétés en 1863
4, son frère Isaac émargeait à douze conseils, son neveu Eugène en était à neuf. Alliés aux banquiers Thurneyssen par les femmes, cette ligue avait la main sur une cinquantaine de sociétés ! La famille Rothschild et ses neuf dignitaires, dont le cacique français du moment James Mayer avait financé les Pereire, supervisait trente sociétés. D’autres tribus, moins auréolées mais tout aussi insatiables que les Flaviens 5, comme les Bartholony, Benoist d’Azy, Darblay, de Raineville, etc., annexaient les sièges à qui mieux-mieux : quiconque eût en effet déchu qui n’aurait pas cumulé une dizaine de fauteuils ! Certains, dont l’influence ne valait pas moins, et surtout pas un conflit d’intérêts, se hissèrent jusqu’au Sénat, à commencer par les Pereire. Lesquels avaient subi la faillite spectaculaire et la fuite de Charles Thurneyssen vers le Nouveau-Monde sans ciller.

Autres temps, autres mœurs ! Hum, les cols blancs de nos temps, quoiqu'épris d’éthique, n’ont jamais poussé la logique du sacrifice jusqu’à ignorer leurs propres intérêts. Voyez le cénacle pourpré de la banque Pallas-Stern, tombée mi-1995, ces présidents de Schneider, d’Elf-Aquitaine, de Pinault-Printemps-Redoute, jusqu’au futur banquier central Jean-Claude Trichet 6
, tous et d’autres, un verre à la main, et bientôt l’apocalypse ! Une étude 7 basée sur « Le DAFSA des administrateurs 2000 » étalait les cinquante têtes d’une hydre aux accents Second Empire : Patrick Ricard y honorait cinquante postes de direction dont trente-cinq d’administrateur, Vincent Bolloré, une quarantaine, à peine moins que Gérard de Roquemaurel (Hachette-Filipacchi) mais plus qu’Arnaud Lagardère ; la liste est longue du gotha des affaires qui se coopte, à deux douzaines de sièges par tête en moyenne, filiales comprises 8 ! Ce mandarinat ne pouvait qu’il ne frappât enfin le législateur : en 2002, le député Houillon proposa cinq mandats, basta ! Le gratin fleurdelisé prit acte : en 2010, la consanguinité des élites multicartes du CAC durait 9 ; deux tiers des administrateurs de Total auditaient d'autres majors, Patrick Kron (Alsthom) vaquait chez Bouygues, Olivier Bouygues chez Alsthom ; Jean-Martin Folz (PSA) cumulait cinq mandats. Et Michel Pébereau eût été hors-la-loi à défaut du statut néerlandais de sa sixième statuette, EADS !

Autres lieux, autres mœurs ! Hum, voici l’Amérique emblématique des grands capitaines d’industrie du début du XXe siècle, celle des trusts macrophages et tentaculaires des John Davison Rockefeller, John Pierpont Morgan, deux des seigneurs qui inféoderont à eux seuls une centaine de firmes 10
. Rockefeller III, petit-fils du précédent, noblesse oblige, animait plus de vingt conseils d’administration. Des vassaux brillèrent comme Winthrop Aldrich, à la tête de la Chase National Bank 11, que l’on vit siéger en 1948 chez ATT, Westinghouse, Metropolitan Life Insurance, International Paper, d’autres aussi, l'œil sur un capital équivalant à trois budgets annuels de la France ! Chez JP Morgan, George Whitney auditait partout, Richard Mellon, banquier éponyme, tout autant 12. Puis, des administrateurs indépendants rallièrent la gouvernance, avec la confiance de 47% des sociétés selon un sondage paru l’année même des carnages Enron, Worldcom, Global Crossing et autres stars Internet 13. Ces Yes Men complaisants, extirpés des carnets d’adresses présidentiels, firent florès : on vit de beaux alibis chez Lehman au contrôle des risques, comme un amiral à la retraite, un producteur de théâtre, et jusqu’en 2006, une actrice des années cinquante ; un général en retraite siégeait chez Bank of America, un professeur de chimie chez Citigroup, six des treize membres de Bear Stearns
- Le génier financier -

(...) Comme souvent, la vitesse de la chute surprit l'opinion ; en juin 2007, la banque Bear Stearns & Co avait certes affiché des trimestriels détestables mais sa communication fut assez entortillée pour qu'on n'y discernât pas les relents délétères d'une crise plus profonde. James Cayne lui-même, maître des lieux, assez détaché du réel, ignora le danger, continuant d'alterner le golf et le bridge selon les humeurs de la météo. La réalité ne tarda pas à se manifester : la banque de Madison Avenue, l'un des principaux acteurs du moment sur le marché des prêts hypothécaires, fit assez vite l'objet de gros appels de marge sur les positions bringuebalantes de deux de ses fonds. Tout allait suivre (…)

- Boursonomics 30/03/2008 -
ne savaient pas la banque 14.

Ainsi l’aristocratie des affaires, où qu’elle agisse, ne paraît-elle jamais tant se complaire que dans l’entre-soi. La gouvernance d’entreprise n’échappe en rien à la doxa libérale qui, pour toute réglementation, se contente d’incantations à la transparence, d’appels à la vertu, sous l’œil bonhomme du législateur. L’époque est révolue des assemblées godillot, nous dit-on en évoquant les méthodes à la hussarde d’un Ambroise Roux, parrain du capitalisme des années 1980 qui dirigeait la CGE, présidait sept sociétés, en auditait quinze autres : « J’ai l’habitude de mener mon conseil tambour battant, il n’est pas d’usage que les administrateurs posent des questions ! 15
 ». Place aux experts, aux stratèges de l’extrême, aux cerveaux multitâches, qui ont chèrement à dire, comme Michel Pébereau, gratifié de 265.200 euros de jetons de présence en 2008 par les cinq sociétés qu’il administrait, hors pourboires 16. Place aux profanes venus de l'extérieur, fût-ce du show business, ces contrôleurs de la valeur actionnariale dont l’indépendance vis-à-vis des directions est aussi axiomatique que leur incompétence, hors de prix. Place surtout et toujours à la centaine de happy few qui détenaient en 2010 encore, 43% des droits de vote aux conseils d'administration des entreprises du CAC 9. Cette consanguinité de caste est irréfragable : elle montre tout l'éloignement du monde du travail à ses élites dirigeantes. 

Le conseil d’administration de Vivendi 17 ne scintillait pas moins que celui de la banque Pallas-Stern, ni l’entourage de Jean-Marie Messier moins que celui de Charles Thurneyssen quand il fallut déchanter en 2002 ; polytechnicien, énarque, inspecteur des finances, rien n’y fit ! « L’esprit qui sert à tout, ne suffit à rien » disait Talleyrand, grand connaisseur des lieux de pouvoir, qui intrigua partout où il pouvait boiter, et qui eût assurément adoré ce capitalisme de copains, confinant à l’absurde, parfois au désastre. Ces Messieurs du Conseil feraient mieux de s'occuper de leurs propres affaires, qui sont aussi les nôtres. 

 

 

 


 

(1) Terry Shin (1980) - « L’Ecole polytechnique »

 

«  En 1804 [Napoléon] militarise [l’Ecole polytechnique] en la faisant passer de la tutelle du ministère de l’Intérieur à celle du ministère des Armées (…) Estimant ‘ qu’il est dangereux de donner une scolarité avancée à des gens qui ne sont pas issus de familles riches  ‘, comme il écrit de sa propre main au directeur de l’Ecole, il met fin à la gratuité des études. Non seulement il supprime les bourses, mais encore il impose des frais de scolarité annuels de mille francs (somme très élevée à l’époque) »

 

(2) Citation détournée d’Alexandre Breffort (1901-1971) - « Elle est belle vue de dot »

(3) Source Wikipédia, Georges Brincard

(4) Georges Duchêne (1867) – « La spéculation devant les tribunaux – Pratique et théorie de l’agiotage »

 

Page 36 – « Donc, en 1863, M. [Emile] Pereire administrait les dix-neuf compagnies suivantes : Crédit Mobilier, Crédit Foncier, Crédit Agricole, Crédit Mobilier Espagnol, Banque Ottomane, Canal de l’Ebre, Compagnie Transatlantique, Entrepôts et Magasins Généraux de Paris, Compagnie Immobilière, Gaz Parisien, Compagnie des Asphaltes, Sous-Comptoir des Chemins de Fer, Chemins de Fer de l’Est, de l’Ouest, du Midi, Autrichiens, Nord d’Espagne, Ouest Suisse, Central Suisse,. Depuis 1863, M. Emile Péreire s’est retiré des compagnies de l’Est et de l’Ouest ; le canal de l’Ebre a disparu de la cote ; la Compagnie Immobilière s’est fusionnée avec les Ports de Marseille ; le Crédit Mobilier a doublé son capital (…) Ajoutons qu’à la Compagnie des Asphaltes, M. Péreire est simplement au conseil de surveillance. Nous disons donc qu’en 1863, M. Péreire avait à lui seul la main sur 3 milliards 700 millions ! »

    

(5) Léon Bloy (1901) - «  Exégèse des lieux communs »

 

Page 157 - « C’est tout de même réjouissant de pouvoir se dire que les Flaviens couverts de gloire n’étaient pas moins insatiables ni dégoûtés que nos bourgeois. Vespasien, qui pouvait manger deux mille sesterces à chaque repas, comme Vitellius, ne dédaignait pas d’utiliser le pipi romain et de faire argent de tout ce qui pouvait sortir des maîtres du monde »  [Ndla : les Flaviens furent une courte dynastie d’empereurs romains (Vespasien, Titus, Domitien) qui régna de 69 à 96]

 

(6) Le Point, le 22/02/1997 - « Le gotha des affaires piégé »

(7) Le Monde Diplomatique, Mars 2002 - « Les cumuls dans le monde économique et financier » (Etude de Pierre Bitoun)

(8) Thierry Malandain (2004) - « Les Patrons »

 

Pages  64-65 - « L’étude de Pierre Bitoun [Cf. (7)] omet un point qui explique pourtant une large partie de cette profusion : la multiplication de filiales ou de holdings intermédiaires (…) a pour effet de générer des fonctions dirigeantes ou de conseil d’administration, avec pour seule prérogative, un titre et la signature de quelques papiers tous les ans (…) Les chiffres cités doivent donc être pris avec beaucoup de circonspection d’autant qu’il est extrêmement délicat de faire la part des choses entre les véritables responsabilités et les postes plus « vides ». L’existence de ces derniers n’explique toutefois qu’une partie des chiffres les plus élevés : on ne voit par exemple chez Alain Minc aucun poste de ce genre ».

 

(9) Le Monde, le 15/01/2008 - « L’essor des fonds souverains inquiète l’économie mondiale »

(10) Marianne, le 09/01/2011 - « Ces généreux milliardaires, une vieille histoire américaine (3/3) »

 

« De 1897 à 1903, le nombre de holdings passe brutalement de douze à trois cent cinq. Les trusts de Rockefeller et Morgan contrôlent, à eux seuls, pas moins de 112 compagnies. Les deux tiers des 3,5 millions de kilomètres de réseau ferroviaire, sont dirigés par sept groupes que Morgan s'empresse de fédérer. Avec ses 117.000 tâcherons, ses 78 hauts-fourneaux, ses 150 aciéries et sa flotte de 112 navires, L'US Steel Corporation, ex-Carnegie Steel and Co, produit les trois cinquièmes de l'acier américain. En fait, par le jeu des échanges d'actions et de l'interpénétration des conseils d'administration, la Morgan Trust  s'empare des cinq principales banques nationales, en plus de General Electric et de l'American Telephone and Telegraph. »

 

(11) La Chase National Bank était une filiale du groupe Rockefeller à l’époque

(12) Ernest Mandel (1962) - « Traité d’économie marxiste (Tome 3) »

 

Page 83 - « George Whitney, partenaire de la banque JP Morgan est pendant la même année membre du conseil d’administration des trusts Consolidated Edison of New York, General Motors, Kennecott Copper, Pullman, et de la grande banque  Guaranty Trust. Richard King Mellon, président de la Banque Mellon National Bank est en même temps président des sociétés holdings F. Mellon and Sons et Millbank  Corp., administrateur des trusts Aluminium Company Of America (ALCOA), Gulf Oil, Westinghouse Air Brake Corp., Pittsburgh Plate Glass, Pennsylvania Rail Road, Koppers Corp., Union Switch and Signal, des grandes compagnies d’assurances National Union Fire, General Reinsurance, North Star Reinsurance »

 

(13) Elisabeth Genaivre (2006) - « Ethique et gouvernance d’entreprises en France »

(14) Michel Aglietta (2009) - « Crise et rénovation de la finance »

(15) Solveig Godeluck (2005) - « Entre gens de bonnes compagnies »

(16) Vincent Gaulejac (2011)- « Travail, les raisons de la colère »

(17) Compilation de diverses sources

 

Liste non exhaustive du conseil d’administration Vivendi entre 1998 et 2002, tous PDG en titre ou anciens PDG des sociétés entre parenthèses : Guy Dejouany (Polytechnique, Compagnie Générale des Eaux), Ambroise Roux (Polytechnique, Compagnie Générale d’Electricité devenue Alcatel), Marc Vienot (ENA, Société Générale), Jean-Louis Beffa (Polytechnique, Saint-Gobain), Bernard Arnault (Polytechnique, LVMH), Serge Tchuruk (Polytechnique, Alcatel), Philippe Foriel-Destezet (HEC, Ecco), Henri Lachmann (HEC, Schneider), Jean-Marc Espalioux (ENA, Accor), Eric Licoys (IEP Paris, Havas)

 


 

 

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Published by Marc Aragon - dans Historiographie
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13 août 2012 1 13 /08 /août /2012 20:12
 
Changement d'ère-copie-6Le krach des krachs, qui expédia Wall Street au tréfonds à l’automne 1929, marqua durablement les consciences et stérilisa l'initiative financière pendant un bon quart de siècle. Puis, de nouveaux professeurs
- Les Maîtres enchanteurs -

(...) Au printemps 1952, le Journal of Finance fit imprimer un mémo de quatorze pages, Portfolio Selection, qui fera le renom d’Harry Markowitz un doctorant de Chicago : quelques années plus tard, ce compte-rendu formalisera la théorie moderne du portefeuille. L'idée de Markowitz fut de lier la rentabilité au risque pour isoler à chaque fois un portefeuille optimal, le plus adapté aux vues de l'opérateur, selon que celui-ci élirait une rentabilité maximale pour un risque donné ou, contrairement, un risque minimal pour un rendement donné. Le difficile était la mesure : chaque étape du calcul ajoutait au trouble, d'inconnues insaisissables en hypothèses changeantes, vers d'improbables applications (...)

- Boursonomics 31/03/2007 -
survinrent, comme Harry Markowitz ou Paul Samuelson, qui accréditèrent le songe que le risque pouvait être mathématiquement maîtrisé. Le Dow Jones embraya ; à partir de 1954, un modeste boom naquit outre-Atlantique de ce regain de confiance, dans un climat économique propice, et la décennie qui suivit alterna hausses spéculatives et chutes modérées. De jeunes analystes apparurent à l’unisson, les Go-Go boys, dont on attribua bientôt les succès, globalement peu contestés par les Marchés d’alors, à une approche atypique et plus contemporaine des choix d’investissement, bref, à un ressenti plus aigu du fait boursier 1. L’époque avait changé, les méthodes avaient changé, et c’eût été assurément commettre un péché d’anachronisme que de comparer les pratiques d’avant-krach avec la nouvelle modernité. Comme toujours, la mémoire oublieuse et le goût spéculatif scellèrent les temps anciens.

En mai 1955, US News and World Report écrivit : « Une fois de plus ce sentiment d’être dans une ère nouvelle nous envahit. Les gens sont confiants, l’optimisme est partout et les inquiétudes sont oubliées
2 ». Le Dow Jones s'apprécia, et sa hausse, quasiment à l’à-pic, fut remarquable entre 1963 et 1966 ; un panégyrique, paru en 1965 sous le titre « Une nouvelle génération de gestionnaires d’argent », célébra la gloire d’une quinzaine de spécialistes, tous trentenaires, qui cassaient la baraque 3. Ces fameux Go-Go boys, ainsi nommés parce que leur politique de placement était aussi endiablée que le rythme auquel se trémoussaient  les danseuses de cabaret à moitié nues, obtenaient des résultats inouïs. Fred Mates  - Peut-on battre le Marché ?  -
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(...) Battre le Marché ! Toutes les études aboutissent à des résultats remarquablement uniformes, et de longue date ! Depuis Alfred Cowles, qui s’échina un demi-siècle durant à prouver la supériorité du Marché sur les praticiens, cette croyance en la chose possible aiguillonne toutes sortes de services financiers ; des survivants apparaissent, petitement comptés, à la réussite éphémère. En 1968 par exemple, le fonds de Frederick Mates surpassa tous les autres, engrangeant plus de 150% sur l'année, puis fut englouti dans le marché baissier des années qui suivirent : fin 1974, il avait perdu 93% de sa valeur. Tant d'efforts si peu distingués, tant de génie à la merci de la première infortune ! (…)
──────────────────────────     - Boursonomics 14/01/2008 -
, icône de ce temps, oublié aujourd’hui, étaient de ceux-là, tout comme Fred Carr 4, un proche de Michael Milken, le roi des junk bonds, qui seul survivra. Ces jeunes loups, acclamés par la presse, défiaient la gravité, et leurs performances forçaient l’estime grâce à une gestion dynamique et des arbitrages constants de portefeuille. Mais quand le marché périclita, entre 1969 et 1976, le sauve-qui-peut fut général 5, parfois banqueroutier. La nouvelle ère, celle d’un stock picking impétueux, ne différait de la précédente que dans la forme : elle exigeait bonnement que la Bourse fût à la hausse, pour acheter ce qui monte, car ce qui monte a sûrement des raisons de le faire.
Deux chocs pétroliers plus tard, et après que Paul Volcker eut fini à la dure une inflation à deux chiffres, la reprise américaine s’annonça enfin en août 1982. « America is back ! » clama alors Ronald Reagan à Atlanta, en 1984. Ironie de l’Histoire, ce fut à ce fervent admirateur de Calvin Coolidge 6 dont la présidence avait préludé au Grand Krach, qu’il revint d’inaugurer l’ère nouvelle et la prospérité pour tous. L’économie changea de paradigme. Le temps vint alors des Yuppies, des Golden Boys, des Dinks 7-1, virtuoses du trading de haut vol qui flamboieront de mille feux et dont quelques-uns comme Dennis Levine, Ivan Boesky ou encore Michael Milken, finiront sous les verrous. Ce temps fut celui des fameux junk bonds, obligations pourries qui alchimiseront la dette  - Les alchimistes de la dette  -
──────────────────────────
(...) Le régent de France Philippe d’Orléans, qui expédia les affaires courantes entre le défunt Roi Soleil, à la progéniture dévastée, et son successeur Louis XV, un lointain arrière-petit-fils, était mieux connu pour son épicurisme débordant que pour l’acuité de son intellect : sa capacité à restaurer les finances du royaume, éprouvées par les grands desseins antérieurs, se mesurait à la qualité de ses conseillers, entre catins et abbés. Il se convainquit néanmoins d'agir : le 2 mai 1716, il octroya à un écossais talentueux qui avait étudié l’économie, le droit d’établir une banque. Et John Law se tailla bientôt pour l'éternité son costume de banqueroutier émerite au Royaume de France (…)
──────────────────────────
    - Boursonomics 07/05/2007 -
, celui aussi d’une déferlante de produits financiers
7-2
propulsés par des ordinateurs dont Harry Markowitz n’eût même pas rêvé quand il conçut sa théorie du portefeuille. Signe ultime de l’épisode spéculatif naissant, l’austère Wall Street Journal se mit à circuler en ville, et devint bientôt le plus lu des quotidiens américains ! Début 1987, Galbraith parla dans The Atlantic d’un « jour de vérité (…) où le Marché tombera apparemment sans limites ». La fascination spéculative allait crescendo : le pire n’allait plus tarder. Galbraith notait dans le même article : « Le génie financier précède la chute ». Laquelle advint le 19 octobre.
Une décennie encore, et Internet, le réseau des réseaux, survint, prêt à tisser sa toile. En 1997, quatre ans après sa première Une 2, le Web toucha son public : le NASDAQ se cabra aussitôt ! Cet engouement pour le progrès, que l’on sacrait sur l’autel numérique, n’était pas nouveau : on l’avait déjà vu à l’œuvre, entre 1921 et 1929, avec l’action Radio Corporation of America 8. La même universalité surgissait, prometteuse d’une Nouvelle Economie qui abattrait les principes établis, jusqu’à périmer leurs règles d'évaluation        - Persona non grata  -
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(…) Les vives variations des cours boursiers étonnent toujours : des entreprises sont portées au pinacle, clouées au pilori, quelquefois sans motif apparent, au fil d'évaluations parfois totalement grotesques, qui défient le sens commun et nous ébahissent. L’épisode spéculatif est le témoin de ces liesses, le krach, leurs points d’orgue : les cours prennent alors congé du réel avec une constance admirable. Ainsi, à l’aube du millénaire, l’air du temps commença-t-il par expédier des étoiles technologiques vers des culminations dont on disait qu’elles seraient bientôt dépassées, mais qu’on vit aussi bien s’effondrer à grand fracas. Alcatel évita le pire, c’est-à-dire le zéro absolu (…)
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     - Boursonomics 05/11/2006 -
. L’euphorie gagna, puis submergea tout. Des analystes, parfois de simples escrocs, aveugles à perte de vue, poussèrent à la roue. Des dot.com firent afficher des capitalisations épiques qui eussent pourtant mieux supporté le zéro absolu : ainsi Amazon, qui vit son cours grimper de 966% en 1998 sans avoir dégagé le moindre profit depuis 1993 ! Wayne Angell, ancien gouverneur de la Réserve Fédérale très écouté à Wall Street, déclara : « Il n'y a pas de bulle : nous sommes tout simplement parvenus à l'économie de la nouvelle ère, celle où les technologies de l'information et une politique monétaire saine alimentent une croissance non inflationniste à long terme 9
». Roger Ibbotson, de Yale, vit le Dow Jones rallier 120.000 points vers 2025 ; deux vendeurs d’orviétan, à peine plus réservés, publièrent un « Dow 36.000 10 ». Le reste est dans toutes les bouches.
Le commun, qui fait les cours, est probablement plus à l’écoute des progrès techniques,  qui changent la vie, que des perspectives de croissance de l’économie ou de taux du banquier central. L’expansion boursière n’est jamais éloignée quand de tels rendez-vous sont possibles : l’intendance financière, toujours l’arme au pied, et des vivats du sérail    - Les pyramides de Ponzi -
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(…) Robert Shiller compara la bulle Internet à la finance Ponzi ; avivée par les industries du courtage et de la gestion collective, l’enthousiasme hameçonnait de nouveaux clients, appâtés par la hausse des marchés. La durabilité du boom était attestée par des rabatteurs, convaincus ou convertis, économistes compris, qui menaient l’enrôlement des troupes. Les investisseurs accouraient en nombre, embrasant des cours déjà surchauffés. Le comble du cynisme fut atteint en dernier lieu, lors de la crise subprime aux Etats-Unis : au faîte des crédits risqués, les ultimes victimes furent les attributaires des prêts baptisés « Ninja ». La finance spéculative est la norme, la finance Ponzi est en flanc-garde (…)
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    - Boursonomics 17/02/2008 -
suffisent alors pour déclencher l’épisode spéculatif. La titrisation, dernier avatar connu, qui aurait rendu le capitalisme plus stable en assurant à la fois un risque faible car massivement disséminé, de hauts rendements et un logement pour tous, était bien de cette veine. Las, les cours ne manquent pas de s’emballer, suivis d’appels à la prudence, généralement snobés. « Où est donc le groupe d’hommes auquel son infinie sagesse donnerait le droit d’opposer son veto au jugement de cette multitude intelligente ?
8 » railla Joseph Stagg Lawrence en 1929. L’euphorie spéculative n'abdique pas si facilement devant l’exhortation à la retenue ! La nouvelle ère change la donne, elle exténue l’expérience passée, au point que rien ne s’apprécie plus selon les canons qui valaient hier encore : non démentis, les cours valsent ! Certes, comme le note André Orléan, le monde social non stationnaire rend l’inférence statistique incertaine 11. La survie boursière de l'ère nouvelle ne semble donc tenir qu'à la puissance des intérêts coalisés dans la bulle, qui fait la claque.   
Les progrès de l’espèce, de quelque nature qu’ils soient, sont nombreux depuis la nuit des temps, qui ont amélioré graduellement le confort de vie des individus et accourci les risques du lendemain. Chaque jour qui passe forcit ses espoirs d’aller plus loin encore. Cependant, ce concept d’ère nouvelle, quoiqu’assez universel, paraît davantage plaire aux économistes et aux financiers amnésiques : ceux-ci ne manquent en effet jamais d’en faire des gorges chaudes quand l’occasion vient d’une bonne ventrée spéculative.    
 

 
(1) John Kenneth Galbraith (1990) - « Brève histoire de l’euphorie financière »
 
Page 89 : «  Reflets de l’optimisme ambiant, de jeunes spéculateurs en Bourse, notamment les Go-Go boys des années soixante, furent crédités par d’autres et, comme toujours par eux-mêmes d’une approche nouvelle et hautement originale de la détermination des occasions d’investissement. Des revers relativement peu douloureux vinrent de temps à autre, notamment en 1962 et en 1969, corriger, en partie au moins, leur erreur. »
 
 (2) Robert Shiller (2000) - « Exubérance irrationnelle »
 (3) Pierre Balley (1987) - « Mythes et réalités »

 
Page 196 : «  Dans les années 1965, alors que Wall Street volait de record en record, un opuscule américain, sous le titre ‘ Une nouvelle génération de gestionnaires d’argent ‘, faisait le portrait d’une quinzaine de brillants spécialistes. Même classe d’âge, la trentaine, même formation universitaire, même principe de gestion : acheter ce qui monte, car ce qui monte a des raisons de monter, et il y aura toujours plus d’argent que de titres disponibles dans les valeurs de qualité. Un seul d’entre eux a survécu [ndla Fred Carr] aux bourrasques qui ont suivi. Les autres se sont retrouvés barman ou vendeurs de hot-dogs. »
 
(4) Compilation de diverses sources Internet, notamment de l’Université d’Etat de San José
 
Fred Carr fit ses premières armes financières comme stagiaire chez Bache & Co, en 1957, et, peu après, au début des années 1960, fonda Enterprise Fund, un mutual fund qui rencontra un grand succès. Dans les deux premières années, le fonds s’apprécia de 20 à 800 millions de dollars, ce qui le plaçait en tête de liste de sa catégorie. En 1970, la main passa, et le fonds dégringola à la 339éme place des 379 mutual funds qui opérèrent cette année-là. Carr se débarrassa de son officine de gestion que la SEC ferma temporairement à cause d’irrégularités. En 1974, il fut appelé à gérer la First Executive Insurance : il se rapprocha alors de Michael Milken pour devenir l’un de ses gros bailleurs de fonds : à la fin des années 1980, First Executive se portait en effet acquéreuse chaque année de quelque 2,5 milliards de dollars de junk bonds à Drexel Burnham Lambert.
 
(5) Burton Malkiel (2005) - « Une marche au hasard à travers la Bourse  »
(6) Source Wikipédia
 
Le portrait de Calvin Coolidge, président de 1924 à 1930, fut retiré de la Maison-Blanche en raison de sa responsabilité dans la Grande dépression de 1929. Il fallut attendre la présidence de Ronald Reagan, le restaurateur du néo-libéralisme économique, pour que ce tableau retrouve sa place.
 
(7) François Camé, Frédéric Filloux (1988) - « Le jour le plus bas »
 
Page 43 : « Peu de temps avant les jours sombres d’octobre 1987, on ne parlait que (…) des Golden Boys, Girls ou même Children. A leur début, ils constituèrent l’élite de la génération Yuppies (Young Urban Professionnal). Plus tard, quelques-unes de ces âmes passionnées (…) formèrent des couples appelés Dinks (Double Income No Kids : double revenu pas d’enfants). »
 
Page 52 : « Dans le Mac Millan ou le Cox, t’as des bearish et des bullish à chaque coin de page. Toutes les techniques, les nouveaux produits viennent des Etats-Unis et comme il s’en crée chaque matin, il y a un nouveau terme par jour, alors on n’a pas le temps de le traduire. C’est déjà assez trapu au niveau des maths : sur les options, toutes les charges ont dû engager des ingénieurs pour construire les modèles. Moi ? J’ai fait Centrale. » - «Do you speak Golden Boys ? » Libération du 23/10/1987.
 
(8) John Kenneth Galbraith (1954) - « La crise économique de 1929 »
(9) The Wall Street Journal, le 03/02/1999 - « The Bubble Won't Burst »
(10) James Glassman, Kevin Hassett (1999) - « Dow 36000 : The new strategy for profiting from the coming rise un the Stock Market »
 
(Ndla) -L’indice Dow Jones Industrial avoisinait  11.000 points lors de la parution de l’ouvrage ;  son niveau actuel (Août 2012) est de l’ordre de 13.000 points.
 
 (11) André Orléan (2011) - « L’empire de la valeur »
 

 
 

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Published by Marc Aragon - dans Mythes et Réalités
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6 août 2012 1 06 /08 /août /2012 00:49



liborLa finance ne connaît ni répit ni paix des braves, et, de la coque au pont, chacun fourbit ses armes comme jadis les Cyclopes forgeaient les foudres. Point de bonace ici, ni davantage d’esthètes : la trombe et le branle sont la clé quand l’action est toujours impérieuse et l’urgence absolue ! Voyez ces cambistes 1 qui s’échinent sans désemparer sur le marché des devises, de jour comme de nuit, à traquer le centime dans la moindre variation de change 2. Mieux, ces droïdes boursiers - Le cyber-concours de beauté -
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L’évidence informatique s’imposa vite, où que la finance opérât, pour dompter les geysers d’informations. Une nuée de cybernautes renifleurs se mirent à fureter dans les carnets d’ordres à l’encre sympathique, à la recherche de stratégies masquées, assurés qu’un bon coup d’œil valait mieux qu’une détestable impasse. Des coûts de transaction racornis à l’extrême et des temps d’exécution supersoniques introduisirent dans le jeu des professionnels un atout maître, le trading haute fréquence. Cette fulgurance est dorénavant le nouvel avantage des pistoleros des Marchés. Ces automates aux nerfs d'acier chasseront jusqu'au dernier centime, non pour le gagner mais bien pour le soustraire (…)
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    - Boursonomics 07/03/2010 -
 rapides comme l’éclair, haletants, qui mitraillent leurs ordres à haute fréquence, sans autre but que d’usurper un avantage concurrentiel ! Et de cette furia découlerait, d
it-on, l’efficacité des Marchés. C'est à voir ! Car les hommes, quoique plus lents, n’en sont pas moins vifs ni moins embusqués : ils ont engendré le système, et donc l’intoxiquent, continûment. Une turpitude chasse l’autre, en attendant la suivante. La dernière en date, loin des fulgurations informatiques, agite le LIBOR, une lignée de taux de référence bancaire à dimension planétaire. Cette irréductible obstination à forfaire n’en finit pas de nous suffoquer.   

Distribanques à sec, cartes de crédit hors-jeu, factures impayées, contrats commerciaux au tapis, bref, particuliers ou entreprises, c’est égal : nul ne souffrirait durablement que son commerce défaillît d’un manque de liquidités ! Pour éviter pareille thrombose, les banques organisent le drainage en s’échangeant au quotidien des capitaux, à plus ou moins court terme et moyennant intérêt. Ainsi, ce marché interbancaire, étendu aux principales devises de la planète, qui permet aux unes de prêter temporairement aux autres les fonds qui leur font défaut, assure-t-il la fluidité de l’économie. A défaut, comme on le vit en 2008 quand Lehman tomba, les banquiers centraux interviennent massivement 3, non sans gager toutefois leurs prêts contrairement aux opérations de gré à gré qui s’effectuent sans contrepartie – unsecured lending. Mais à l’ordinaire, ces taux sont affaire de famille. Naguère, ceux-ci étaient topés à l’ancienne, négociés au bec à bec, les yeux dans les yeux par des missi dominici des banques chèrement payés 4. Mais bien vite, la mondialisation financière montra le besoin de disposer d’une série de taux plus universelle, qui, outre les échanges interbancaires, pût mieux référer les calculs de prix de toutes sortes de produits financiers. En janvier 1986, la British Bankers' Association (BBA) publia les premiers taux LIBOR, en dollars américains, livres sterling et yens.

Des banques internationales de premier plan, et d’autres, de moindre calibre, sont sélectionnées par la British Bankers Association avec l’aide du Foreign Exchange & Money Markets Committee, pour fixer quotidiennement le(s) London Interbank Offered Rate 5. Dix devises sont examinées par les panels ad hoc 6-1, desquels l’agence Thomson Reuters fera émerger quinze taux LIBOR pour des échéances allant d’un jour à un an. Le(s) LIBOR fixant le taux des prêts en dollars américains est le plus en vue : son panel contient à ce jour 18 banques 6-2, questionnées chaque matin ainsi : « A quel taux pourriez-vous emprunter des fonds, si vous deviez demander et ensuite accepter des offres interbancaires dans un marché de taille raisonnable juste avant midi ? 6-3  ». Les quatre taux les plus élevés fournis par les trésoriers de chaque établissement, pour chaque terme, ainsi que les quatre plus bas sont écartés, et la moyenne des douze valeurs centrales devient le LIBOR du moment. La même procédure est appliquée uniment à tous les taux londoniens, au nombre d’intervenants du panel près 7, et s’est généralisée aux autres places financières comme Bruxelles (Euribor), Tokyo (Tibor), etc. Hélas, où qu’ils sévissent, ces taux ont la gaucherie de ne refléter aucune transaction réelle, et les biais sont nombreux : à ce jeu de poker menteur, la Barclays a viré en tête. Elle n’est pas la seule à avoir misé.

 

Voici donc le LIBOR, ce bastion que l’on voudrait fortifié comme une cité de Vauban, transparent - La transparence : et après ? -
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Voici revenu le temps de l’éthique, celui de la transparence et de la vérité qui prédisposent la noblesse de nos idées. Quelques préceptes moraux de cette nature, que l’on avait mis sous le tapis pendant ces années d’aisance boursière, refont surface à l’heure des mécomptes. La catastrophe financière, doublée d’une apoplexie bancaire, triplée d’une crise économique, réveille subitement en nos consciences cet obsédant désir de moralisation des affaires, et nous percevons ce dessein comme un viatique obligé à la sortie de crise. Las, ce temps sera petitement compté, et les seuls commandements de la vertu ne sauveront pas le système (…)
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    - Boursonomics 07/12/2008 -
comme un cristal de Bohême, aux prises avec « le scandale probablement le plus important de ces dernières années 8 ». De la magnitude de la City il tient sa prégnance planétaire, servant de base à tous les marchés de gros du crédit, embrassant le chiffre hallucinant de 350.000 milliards d’euros en sous-jacent ! De sorte que le moindre de ses frissons à la hausse ou à la baisse est de grande conséquence pour nombre d’agents économiques, notamment la multitude endettée à taux variable. Et le soupçon est gros qu’entre 2005 et 2008, les traders de la Barclays, par l’odeur alléchée, se soit appliqués à orienter indûment le(s) LIBOR : car en matière de dérivés financiers, déceler l’avenir revient à gagner à coup sûr ! « Nous avons besoin d'un taux très bas lundi prochain, qui pourrait nous rapporter gros. Nous apprécierions vraiment une aide de votre part 9 », ou bien : « J’ai un énorme fixing lundi, quelque chose comme 30 milliards de dollars, et j’aimerais qu’il soit très, très, très haut. Peux-tu faire quelque chose pour aider ? 10  ». De tels courriels sont légion, qui prouvent combien la muraille de Chine, toute déontologique, entre les trésoriers et les traders d’une même banque est aussi fine que du papier à cigarette. Et le fixing du LIBOR assure qu'une vaste collusion ne put qu’elle ne fût à l'œuvre.

 

Mais le mobile de l’affaire est double, et le second, quoiqu'aussi connivent, confine presque au pathétique. La crise financière des subprimes, qui lamina nombre de belles américaines, ruina la confiance entre les banques qui se suspectaient l’une l’autre de détenir des actifs toxiques. Une tension sur le LIBOR aurait à tout le moins dû s'ensuivre, en accord avec la question posée aux trésoriers 6-3 : mais il n’en fut rien. En novembre 2007, des experts s’intriguèrent d'un LIBOR « étrangement bas » lors d’une réunion de la Banque d’Angleterre 11 ; en juin 2008, Timothy Geithner, secrétaire américain au Trésor 12, alerta les autorités britanniques de risques de manipulation 13 ; nul n’y fit, surtout pas Paul Tucker, Vice-Gouverneur de la Banque d’Angleterre, lui-même suspecté d’avoir implicitement donné un blanc-seing à Robert Diamond, patron de la Barclays aujourd’hui démissionné, pour qu’il minore les taux que sa banque soumettait. Car, en citant des taux plus hauts que ceux qui étaient réellement exigés, Barclays aurait alarmé la place, et encouru le risque d'un étranglement à la Northern Rock      - Les Etats, les banques -
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Northern Rock ! Voilà une enseigne qui avait du souffle, oserait-on dire du coffre ! Aïe ! La huitième banque du Royaume-Uni est au tapis : la peste du subprime l’a étreinte voici peu sans crier gare, et ses humeurs n'en finissent pas d'empoisonner l'air du temps, du Northumberland jusqu'à Londres même. La Banque d’Angleterre subventionna l'affaire fin septembre [2007], posa vingt-six milliards de livres sterling sur la table, lesquels expédièrent aussitôt quelques milliers d'épargnants dans les rues de Newcastle, subitement inquiets du train des évènements. Rien n’y fit : la descente aux enfers continua. Et la City valida l'émoi en divisant la cote boursière de la belle de Regent Centre par six (…)
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    - Boursonomics 24/12/2007 -
que Gordon Brown nationalisa en 2008. Impensable, pour Barclays et beaucoup d’autres sur qui l’ombre plane du LIBOR ! Ainsi, le système financier, cynique et roué, qui ne trouve opportun que ce qui lui paraît utile, et utile ce qui lui paraît juteux, continue-t-il à nouveau de méfaire. Et de mentir tout à fait.    

 

L’enquête progresse ; tous les protagonistes adoubés part la British Bankers Association, et particulièrement onze d’entre eux, sont regardés du mauvais œil tant le scandale paraît planétaire ; des repentis se déclarent, craignant une ardoise salée 14 ; quelques traders, assurément de mauvaises personnes, sont désignées à la vindicte médiatique afin de mieux nier la responsabilité et la dimension systémiques du fait financier. Grâce au ciel, nul n’a eu à souffrir cette fois-ci ; plaise au même qu’il en soit encore ainsi la prochaine fois.    

 

 

 


      

(1) Pierre-Antoine Dusoulier (2009) - « Guide complet du Forex»

 

Page 244 - « Les spéculateurs sont de plus en plus nombreux sur le marché des changes. Les investisseurs particuliers et les Hedge Funds représentent à eux seuls 35% des transactions Forex et on peut considérer que plus de 90% des transactions totales n’ont aucun but commercial. Les monnaies étant un outil économique de premier ordre, beaucoup de critiques sont faites aux spéculateurs ; on les accuse notamment de gonfler artificiellement les cours et de ne pas permettre une juste valorisation d’une monnaie par rapport à une autre. »

 

(2) François Mitterrand (1978) - « L‘Abeille et l’architecte »

 

Page 195 - « Mardi 20 Juillet 1976 – Les opérateurs internationaux ne veulent plus de notre franc, non seulement parce qu’il baisse, mais aussi parce qu’ils pensent qu’il baissera. Ces opérateurs, on les rencontre partout où il y a de l’argent à gagner, et d’abord l’argent facile, comme celui que procure la spéculation sur les changes (…) La brèche ouverte, il ne reste plus aux opérateurs de taille modeste, entreprises et particuliers, qu’à s’y engouffrer. »

 

 (3) Alain Roncin – OFCE 2007/4 N°103 - « La finance mondiale dans la tourmente »

 

Page 171 - « Les opérations d’open market constituent le moyen privilégié d’intervention des banques centrales par lesquelles elles injectent ou retirent des liquidités sur le marché monétaire. Elles représentent l’outil le plus efficace permettant de piloter l’évolution du taux au jour le jour qui est ainsi maintenu à un niveau proche du taux directeur que fixent les autorités monétaires (…) Quelle que soit la nature de l’opération de refinancement, les prêts consentis doivent être garantis, c’est-à-dire que les établissements n’obtiennent le refinancement qu’à condition de céder en contrepartie un montant correspondant d’actifs éligibles (collatéral). »

 

(4) Le Temps, le 02/04/2012 - « Le Libor est le symbole des excès d’une finance écrivant elle-même ses règles »

(5) Taux Interbancaire Offert à Londres

(6) Site Internet de la British Bankers Association (Révision Mai 2012) – www.bbalibor.com

 

Nombre d’intervenants du panel pour chaque devise traitée : (USD) Dollar américain (18) – (GBP) Livre anglaise (16) – (EUR) Euro (15) – (CHF) Franc suisse (11) – (CAD) Dollar canadien (9) – (AUD) Dollar australien (7) – (NZD) Dollar néo-zélandais (7) – (DKK) Couronne danoise (6)- (SEK) Couronne suédoise (6).

 

Panel des 18 banques pour l’US dollar : Bank of America, Bank of Tokyo-Mitsubishi UFJ Ltd, Barclays Bank Plc, BNP Paribas, Citibank NA, Credit Agricole CIB, Credit Suisse, Deutsche Bank AG, HSBC, JP Morgan Chase, Lloyds Banking Group, Rabobank, Royal Bank of Canada, Société Générale, Sumitomo Mitsui Banking Corporation, The Norinchukin Bank, The Royal Bank of Scotland Group, UBS AG ;

 

« At what rate could you borrow funds, were you to do so by asking for and then accepting inter-bank offers in a reasonable market size just prior to 11 am ? », soit, en français : « A quel taux pourriez-vous emprunter des fonds, si vous deviez demander et ensuite accepter des offres interbancaires dans un marché de taille raisonnable juste avant midi ? »

 

Autres banques, non citées au 6-1, intervenant pêle-mêle dans les panels de la BBA : Abbey National Plc, Bank of Tokyo-Mitsubishi UFJ Ltd, Mizuho Corporate Bank, Bank of Nova Scotia, Canadian Imperial Bank of Commerce, Commonwealth Bank of Australia ;

 

(7) L’Agefi, le 04/08/2012 -« Les deux phases su scandale du LIBOR »

 

 « Pour le panel concernant le dollar américain (ndla : 18 banques à ce jour), cela signifie que les 4 taux les plus élevés et les 4 taux les plus bas sont écartés, la moyenne étant calculée sur la base des indications des dix banques restantes. La règle «4/4» prévaut pour des panels comptant au moins 15 contributeurs. Entre 11 et 14 contributeurs, une règle «3/3» est appliquée, la règle «2/2» étant valable pour des panels entre 8 et 10 contributeurs. Pour les panels de 6 ou 7 contributeurs, seuls le taux le plus élevé et le taux le plus bas sont éliminés »

 

(8) Jérôme Cahuzac, ministre français délégué au Budget sur Europe 1 le 19/017/2012

(9) L’Expansion, le 17/07/2012 - « Pourquoi le Liborgate est une bombe pour le secteur bancaire »

(10) Paris Match, le 27/07/2012 - « Scandale du LIBOR : les traders trahis par leurs E-Mails »

(11) Le Temps, le 26/03/2012 -  -« Le scandale financier qui arrive par UBS »

(12) Timothy Geithner présidait à l'été 2008 la Federal Reserve de New-York
(13) Le Figaro.fr, le 18/07/2012 -« Libor : Timothy Geithner se défend »

 

« Le secrétaire au Trésor des Etats-Unis, Timothy Geithner, a (…) assuré que les autorités américaines avaient plaidé pour une réforme tôt et avec force. Geithner, qui présidait alors la Fed de New York, avait envoyé en juin 2008 un courriel au gouverneur de la Banque d'Angleterre Mervyn King dans lequel il formulait six propositions pour rétablir la crédibilité du Libor, Barclays ayant signalé des problèmes dès 2007. »

 

(14) Euronews, le 13/07/2012 -« Libor : les banques impliquées pourraient payer globalement 14 milliards de dollars d’amende »

 

« Les onze banques internationales impliquées dans le scandale de manipulation du Libor s’exposeraient à une facture de 14 milliards de dollars jusqu’en 2014. Les analystes de Morgan Stanley estiment que les amendes réglementaires réduiront le bénéfice par action de 2012 de 2 à 33% pour les banques impliquées. »

 

La banque britannique Barclays a accepté de payer 453 millions de dollars après avoir reconnu son rôle dans la manipulation du LIBOR.

     


 

Illustration : Extraite du site http://www.stiri-economice.ro/

 

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6 avril 2010 2 06 /04 /avril /2010 19:23

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En 1834, toute opposition au pouvoir du Roi des Français avait été muselée, et mise hors d’état d’ourdir. La subversion politique était guettée partout, où qu’elle pût manigancer, jusqu’au Bas-Languedoc du fieffé Charles Teste, un citoyen poursuivi pour des crimes qui n'avaient pourtant jamais dépassé le militantisme 1. Connu pour ses idées républicaines et jacobines, fin lettré, cet insurgé des journées de Juillet fatales à Charles X, réédita peu après sous le pseudonyme d’Adolphe Rechastelet, une anagramme approximative de son nom, l’œuvre principale d’Etienne de La Boétie, « De la servitude volontaire ou le Contr’un », composée trois siècles auparavant. L’actualité du discours l'avait confondu, qui articulait la mécanique de l’inféodation des peuples, depuis le tyran et ses tyranneaux rapprochés, jusqu’aux obligés les plus lointains, courtisans de passage et enrichis de circonstance, ces « affamés de places   - Ces Messieurs du Conseil -
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Le Second Empire fut typique d’une féodalité financière, dynastique et coalisée, qui s’éveilla aussitôt que les capitaux purent s'emboucher où que l’industrie les requît. De grands feudataires jaillirent des banques, des chemins de fer et des forges, et d’aucuns, chassant en meute, se rendirent éternels en phagocytant les lieux. Les Péreire-Thurneyssen administraient une cinquantaine de sociétés ! La famille Rothschild et ses neuf dignitaires avait la main sur trente sociétés. D’autres tribus, moins auréolées comme les Benoist d'Azy Bartholony, Benoist d’Azy, Darblay, etc. annexaient les sièges à qui mieux-mieux : quiconque eût déchu qui n’aurait pas cumulé une bonne dizaine de fauteuils (…)
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     - Boursonomics 30/08/2012 -

et de budgets ». Tous s’y entendaient selon lui pour domestiquer la multitude, « barbares et prolétaires 2 », qu’une longue habitude du servage tenait à quia. Les arguments de la partie adverse n’étaient pas d’une moindre violence.

Dans sa transcription du texte de La Boétie, Adolphe Rechastelet alias Charles Teste ne se priva pas d’annoter le récit de l’auteur, sans ambages ni circonlocutions, pour harasser le régime en place. Un prétexte accessoire lui permit notamment d’épingler le baron Louis Bouvier du Molart, ex-préfet de Lyon, en poste lors de la révolte des canuts de novembre 1831 qui s’acheva dans un bain de sang – 89 morts, 324 blessés. Ce pur produit de la nomenklatura s’était piqué, peu après son éviction par Casimir Périer, d’expliciter les « Causes du malaise qui se fait sentir dans la société en France » (1834), statistiques à l'appui      - Statistiques en stock -
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(...) En ce 5 mai 1789, une grande presse courut à l’hôtel des Menus Plaisirs : les Etats Généraux, qui n’avaient plus été réunis depuis 1614, siégeaient à nouveau, avec ce désir d'assainir les affaires de France. Le roi, monarque brouillon et indécis, discourut le premier, gauchement. Le Garde des Sceaux susurra ensuite les intentions du souverain, qui n’en avait aucune. Puis vint le tour de Jacques Necker Directeur Général des Finances et banquier à la réputation établie ; on attendait qu’il dévoilât un vaste dessein, un plan ambitieux qui eût sorti la nation de l’ornière et qu’on pût appliquer sur l’heure : las, on eut des chiffres indigestes, jusqu’à la nausée, trois heures durant (…)
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    - Boursonomics 09/09/2007 -

 et force considérations d’économie politique au garde-à-vous, pour conclure « que la trop grande population étant la cause première de notre malaise, il fallait se hâter d’employer tous les moyens, prendre toutes les mesures, mettre en usage toutes les ressources, voire les plus immorales, pour étouffer la procréation des prolétaires, en décimer même la race, du moins autant qu’il sera nécessaire d’en diminuer le nombre pour garantir, conserver et augmenter même l’extrême aisance (…) des privilégiés de toute sorte 3 ». Ainsi les pelés et les galeux du royaume d’en bas, miséreux en tout, n’avaient-ils qu’à bien se tenir, jusqu’à leurs ébats réfrénés, sous peine de pâtir durement voire de disparaître tout à fait. Ce darwinisme économique était assez commun à l’époque.

Richard Cantillon, l’un des primats de l’économie politique outre-Manche avait déjà noté dans son « Essai sur la nature du commerce » paru en 1755, soit vingt ans après sa mort, que « les hommes se multiplient comme des souris dans une grange s’ils ont les moyens de subsister sans limitation 4 ». A une époque où l’industrie balbutiait, toute amélioration du niveau de vie, qui ne fût grevée par la famine ou la maladie, impliquait un accroissement des terres cultivables ou des rendements agricoles pour faire face à l’augmentation des âmes : faute de terres, le retour à l’état antérieur était assuré, et ainsi de suite        - Cycles économiques -
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Depuis les temps immémoriaux de l'antique Phénicie, dont les peuples navigateurs tracèrent les premiers sillons commerciaux du périmètre méditerranéen, l'Economie-Monde chère à Fernand Braudel n'a cessé de s'étendre et d'universaliser ses ricochets. Civilisations, cités-Etats, nations et empires ont prospéré, puis lâché prise, supplanté par de nouveaux arrivants, puis d'autres encore, plus ou moins glorieux, et les affaires des uns impliquèrent bientôt les intérêts de tous les autres. On connut des hauts et des bas, des jours filés de soie et des mauvais lendemains. Un éternel recommencement paraissait vibrer dans l'espace et le temps : des cycles semblaient à l'oeuvre (…)
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    - Boursonomics 19/09/2006 -

. Un peu plus tard, David Ricardo, l’un des éminents économistes de ce temps, qui fut lui-même des deux camps qu’il opposait - capitaliste « qui surpassa et de loin tous ses contemporains à la Bourse » et propriétaire foncier -, mitrailla à son tour la classe ouvrière : « La tendance invétérée des individus à s’adonner aux délices de la société domestique n’est freinée que par le principe de réalité ». Cet euphémisme ne faisait qu'actualiser le jus copulatoire des thèses de Cantillon : toute hausse des salaires s’accompagne fatalement d’un essor démographique, qui détruit cette hausse en inondant le marché d’un nombre accru de travailleurs. Les industriels aimèrent David Ricardo qui justifiait que les bas salaires étaient moins de leur fait que des irrépressibles fornications de l’humanité.

Nul ne retiendra cependant mieux l’attention sur ces questions que le révérend Thomas Malthus, l’homme le plus moqué de son époque selon son biographe, « qui se félicitait de la petite vérole, de l’esclavage et de l’infanticide 5 ». Son père, un gentleman qui goûtait les Lumières, ami de David Hume, admirateur de Jean-Jacques Rousseau, le mit en selle un jour de 1793 en le conviant à disserter sur le panégyrique d’un philosophe local, William Godwin, converti à l’optimisme d’Adam Smith, qui promettait un avenir radieux « où ne coexisteraient plus une poignée de riches et une multitude de pauvres (…) sans guerre, ni crime, ni d’administration de la justice, ni de gouvernement ». Bref, le Marché, l’équilibre général, et l’harmonie béate ! Malthus mit à bas ces rêves de félicité en peu de pages 6, et conjectura des lendemains plus sombres, quelles que fussent les avancées des sociétés. Ce contrepied aux idées nouvelles, celles de Condorcet notamment sur l’origine de la misère et de sa résolution, réputait que tout progrès ne pouvait à terme qu’éreinter l’espèce, laquelle ploierait sous son poids, celui de ses bouches avides, devenues trop nombreuses, bientôt affamées, et rien pour les nourrir. Les survivants anglais de la Grande Peste du XIVe siècle n’avaient-ils pas vu leurs salaires plus que doubler 7 ? Thomas Carlyle qualifia l’économie de dismal science – la science lugubre.
 
Les malthusiens imprègneront longtemps la scène classique de cette vision pessimiste où l’économie, toujours bornée par les oscillations du genre humain, jamais en mesure de triompher durablement sans déchoir, paraît finalement vouer les hommes à la pauvreté perpétuelle. Karl Marx s’emparera de ce mobile pour adjuger l’éternelle misère du prolétariat au sein du système capitaliste. Puis la transition démographique de l’Occident, c’est-à-dire la maîtrise des naissances, alors qu’il n’était « pas rare que dans les Highlands d’Ecosse, une mère ayant engendré vingt enfants n’en conservât que deux vivants » (Adam Smith), les progrès de santé publique, le statut de la femme, le processus d’industrialisation et d’autres raisons mal connues, reléguèrent les thèses du pasteur au second plan. Les terres nourricières d’Angleterre, inextensibles, trouveront un relais naturel dans l’importation de denrées agricoles issues d’un Nouveau Monde esclavagiste, payées par un sous-sol riche en charbon. Mais le hasard géologique n’a qu’un temps, comme l’aléa biologique ou l’exploitation d’une main d’œuvre bon marché et servile. Ainsi l’économie-monde chère à Fernand Braudel, dont on voit combien son espace mondialisé         - Du libre-échange -
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(…) Une mode chasse l'autre, et s'en revient après qu’on l'a abjurée. Les années folles virent le retour du libre-échangisme, hormis aux Etats-Unis où s’orchestrait une marche impériale à l’anglaise conforme à la prédiction d’Ulysses Grant. La crise de 1929 rappela le protectionnisme à l'avant-scène et d’aucuns y virent l’une des étincelles de la Seconde Guerre Mondiale, quoiqu'à la veille du conflit le chômage eût diminué à peu près partout. Puis les temps globalisés, vantés par les libéraux, reprirent la main : Ronald Reagan et Margaret Thatcher, la dame de fer, cultivèrent cette école devenue mondialisatrice fortune faite, une fois l’échelle tirée, ainsi que l'avait si bien décrit Friedrich List (…)
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    - Boursonomics 19/04/2009 -

est défendu bec et ongles, pourrait-elle bien réserver quelques retours de bâton malthusiens. La science lugubre ne tardera pas à distinguer ce qu’elle ponctionnerait alors du surplus.

Les calamiteux augures de cette dismal science, que l’on avait remisés aux archives, retrouvent aujourd’hui un parfum de modernité. Quelques pays, plus ou moins misérables, verront leur population tripler d'ici 2050, d’autres, nombreux et à peine mieux lotis, doubleront leurs effectifs 8. Dans cet infini grouillement de l'espèce, des hommes et des femmes, de chair et de sang, qu’il faudra bien nourrir et employer, chauffer et éclairer avec la dernière énergie, prolétaires compris. Cette gageure-là vaut bien une messe, révérend Malthus !  
 
 

 
(1) Voir la monographie imprimée datée de 1834 :
 
« Procès des citoyens Voyer-d'Argenson, Charles Teste et Auguste Mie, prévenus d'avoir excité le mépris et la haine contre une classe de personnes, et d'avoir provoqué à la guerre civile, etc (21 décembre 1833) » - Bibliothèque Gallica – Sujet : France (1830-1848, Louis-Philippe)
 
(2) François Pugnière (2008) - « Les cultures politiques à Nîmes et dans le Bas-Languedoc oriental du XVIIe siècle »
(3) Etienne de la Boétie - « De la servitude volontaire ou le Contr’un » (Edition 1836)

« Ouvrage publié en l’an 1549 et transcrit en langage moderne pour être plus à la portée d’un chacun voire des moins aisés, par Adolphe Rechastelet »
 
(4) Richard Cantillon (1755) –  « Essai sur la nature du commerce »

Page 110 - « … Nous voyons tous les jours que les Anglais, en général, consomment plus de produit de terre que leurs pères ne faisaient ; c’est le vrai moyen qu’il y ait moins d’habitants que par le passé. Les hommes se multiplient comme des souris dans une grange, s’ils ont le moyen de subsister sans limitation ; les Anglais dans les Colonies deviendront plus nombreux, à proportion dans trois générations, qu’ils ne seront en Angleterre en trente ; parce que dans les Colonies, ils trouvent à défricher de nouveaux fonds de terre dont ils chassent les Sauvages… »
 
(5) Robert Heilbroner (1970) - « Les grands économistes »

Page 79 - « … En ce qui concerne ce pauvre Malthus, écoutons son biographe James Bonar : ‘ Il fut l’homme le plus moqué de son époque. Bonaparte lui-même ne fut pas plus décrié de ses contemporains. Il était l’homme qui se félicitait de la petite vérole, de l’esclavage et de l’infanticide ; l’homme qui dénonçait les soupes populaires, les mariages précoces et les secours communaux ; l’homme qui avait eu l’imprudence de se marier après avoir tonné contre le fléau de la famille. Dès le début, jamais Malthus ne fut ignoré ; il s’attira pendant trente ans un déluge de réfutations … »
 
(6) Thomas Malthus (1798) - « Essai sur le principe de population »
(7) Daniel Cohen (2009) - « La prospérité du vice »
(8) Rapport de l’UNFPA 2004 (Fonds des Nations Unies pour la Population)
 
Les dix-huit pays qui dépasseront les 100 millions d’habitants en 2050 : (Population en 2000 – Population en 2050) en millions d’habitants – Inde (1.016,94 – 1.531,44), Chine (1.275,21 – 1.395,18), Etats-Unis (285 – 408,69), Pakistan (142,75 – 348,70), Indonésie (211,56 – 293,8), Nigéria (114,74 – 258,47), Bangladesh (137,95 – 254,60), Brésil (171,79 – 233,14) , Ethiopie (65,60 – 170,98), République Démocratique du Congo (48,57 – 151,64), Mexique ( 98,93 – 140,23), Egypte (67,78 – 127,40), Philippines (75,71 – 126,96), Vietnam (78,14 – 117,69), Japon (127,03 – 109,72), Iran (66,44 – 105,48), Ouganda (23,49 – 103,25), Russie (145,61 – 101,46)
 
 

 
 
  

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21 mars 2010 7 21 /03 /mars /2010 00:52



Louis-Philippe-copie-8.jpgLouis-Philippe de France, né d’Orléans aura été le second 1, et donc le dernier roi des Français, dirait-on-mieux, de quelques Français. Certes, mille ans de monarchie héréditaire avaient montré combien l’Ancien Régime considérait peu ceux qui n'étaient pas de ses quartiers, mais rarement monarque ne laissa le souvenir d’une pareille inclination à gouverner pour quelques-uns, affairistes et bourgeois, enrichis à la volée, au détriment de tous les autres, la commune multitude à laquelle son titre devait tout autant. Et, cependant que les classes ouvrières, harassées, grondaient, la Bourse de la rue Vivienne resplendissait déjà de mille feux. Pierre-Joseph Proudhon, un témoin de l'époque, rapporta que jamais la hausse n’avait été aussi inébranlable que dans les dernières années du règne, et que le fléchissement des salaires et la multiplication des faillites ne s’étaient exprimés avec plus d’énergie
2 ! Ah, quelle belle et ancienne tradition ! Le Roi bourgeois ne roula bientôt plus carrosse que pour s'exiler, et « la dernière image que l'on garde de lui est celle d'un capitaliste éperdu, balbutiant dans le désastre, réclamant son portefeuille, ses clefs 3 ».

 

Cet éloignement du consensus boursier au réel, jusqu’à son actualité la plus récente, nous en dit beaucoup sur cet autre genre de despotisme éclairé qu’est l’absolutisme des Marchés. Quelle théorie matérielle saurait-elle en effet ne pas déchoir, qui essuyât les rebuffades permanentes de l'ordinaire, attestées et contre-indiquées par l’Histoire elle-même ? Bah, les arènes financières avalent ce calice tout d’un trait, inondées de scolastique et d’assez de casuistes pour nous en rebattre ! Prétendument au diapason, mieux, en anticipation du contexte économique, celles-ci n’ont à peu près jamais, ou par accident, épousé l’air ambiant. Ce qui valait sous Louis-Philippe, pour ne rien dire des ébats antérieurs qui fustigeaient l’Empereur plus que l’économie du pays, s’est peu démenti ensuite : les cours virevoltent suivant une logique propre qui s’autocatalyse, parfois à la fureur, et le fumet qui s’en exhale tient souvent davantage de l’épisode spéculatif que du « tâtonnement walrassien » vers le prix optimal. L'exubérance irrationnelleExubérance, conundrum et autres menues incertitudes

Comme toujours, on ne sentit rien venir. Chacun avait l'œil à ses affaires, et les places financières soufflaient un peu depuis le début de l’automne. En ce 5 décembre 1996, les corbeilles européennes conclurent sur une note ordinaire. Tout au plus remarqua-t-on que la Bundesbank avait renoncé à une baisse de ses taux directeurs sans alarmer personne. Le lendemain, tous les marchés plongeaient : à Francfort, l'indice DAX se replia de 4,05%, et l'appréhension gagna la planète entière. Partout on recula. Mais la Bundesbank n’y était pour rien : un certain Alan Greenspan, quartier-maître de la Fed, y était allé de son couplet sibyllin (…)


 des corbeilles, mais aussi, a contrario, son corollaire dépressif, sont ainsi les compagnons de route des Marchés boursiers, n’en déplaise aux zélateurs qui préfèreraient que ces écarts de conduite fussent plus anecdotiques, ou à tout le moins plus annonciateurs d’un avenir. Rien n’y fait : le système limbique des opérateurs se contrefiche des dehors économiques.

Les exemples abondent qui montrent combien la Bourse ne reflète qu'épisodiquement la conjoncture. Et, quitte à heurter le sens commun, c’est-à-dire l’orthodoxie qui certifie la sécularité des Marchés et vaticine jour après jour sur leur prétendue vista, rien n’apparaît moins corrélé à la situation économique que les Bourses. L'espoir que Charles Dow, créateur du Wall Street Journal, caressa sûrement, qui eût consacré l'indice éponyme new-yorkais comme baromètre universel des temps modernes, restera donc à l'état de vœu pieux : résumant sa pensée, William Hamilton, son successeur à la direction du journal, ira jusqu’à déclarer que «
le Dow Jones est suffisant en lui-même pour révéler tout ce qu'il y a à savoir sur la conjoncture économique » 4. On ne pouvait mieux dire : las, les opérateurs seront pris de court en 1929, quand les valeurs s'effondreront de 90% en quelques jours ; le Dow Jones, qui avait déjà pris congé du réel, n'avait rien révélé qui fût hors de proportion. Il s’afficha plus en phase pendant la dépression qui suivit : tout le monde était ruiné ! On se refit mais on n'épousa pas mieux la nouvelle ère         - Changement d’ère -
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(...) Le krach des krachs, qui expédia Wall Street au tréfonds à l’automne 1929, marqua longtemps les esprits et stérilisa l'initiative financière pendant un bon quart de siècle. En mai 1955, US News and World Report écrivit : « Une fois de plus ce sentiment d’être dans une ère nouvelle nous envahit. Les gens sont confiants, l’optimisme est partout, les inquiétudes oubliées ». Le Dow s'apprécia, et sa hausse, presqu'à l’à-pic, fut remarquable entre 1963 et 1966 L’époque avait changé, les méthodes rénovées, et c’eût été assurément commettre un vilain péché d’anachronisme que de comparer les usages d’avant-krach avec la modernité des temps. La mémoire oublieuse fit le reste (…)
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  - Boursonomics 13/08/2012 -

 : ainsi, longtemps après, tel qui avait investi 100 dollars à New York en 1985, disposait fin 1995 de 360 dollars, inflation déduite, tandis que le salarié américain, qui gagnait 100 dollars en 1985, n'en gagnait que 107 dix ans plus tard
5. Tout le monde ne peut aller à Corinthe !

Retour en France. Le 20 mars 1962, au lendemain des accords d’Evian, l’indice national atteignit son plus haut niveau historique, non sans avoir perdu un quart de sa valeur entre novembre 1957 et mars 1958, en plein émoi algérien. Malgré cet intermède, la corbeille de Brongniart décupla au cours de douze années de hausse quasi ininterrompue, et multiplia par six le pouvoir d’achat d’un pécule placé en son sein. Mais dans le même temps, la production industrielle ne fit que doubler 6. Georges Pompidou, futur président de la République, qui descendait du gaullisme par la banque 7 Rothschild, s’en émut même : « La Bourse a trop monté » clama-t-il ! Les choses s’inversèrent. Entre 1962 et 1978, durant la seconde moitié de cet âge d'or que furent les Trente Glorieuses, qui virent l’hexagone plongé dans les délices d’une croissance sans précédent, exceptionnelle et constante, de l'ordre de 4,5% par an, la Bourse de Paris connut seize années de crise : l'indice baissa de 75% en francs constants quand le PIB doublait en volume 8 ! Un peu plus tard, au crépuscule du siècle, le CAC 40 culmina en septembre 2000, à 6.922 points, en progression de 275% par rapport à 1995, à mille lieues de la conjoncture française. Un demi-siècle de contresens, et nulle anticipation qui vaille devant l’Histoire, jusqu’aux frauduleuses hausses de la Nouvelle Economie, qui annoncèrent surtout qu’on allait beaucoup rebrousser.


Les récents millésimes se contentèrent quant à eux de ne pas voir qu’on allait assez pâtir : en juillet 2007, le Dow Jones culbuta les 14.000 points, et chacun attendait qu’il s’attaquât aux 15.000 points, nonobstant la faux du crédit déjà très affûtée. Les optimistes patentés, secondés par un Ben Bernanke qui chiffra l’aléa à une petite cinquantaine de milliards de dollars 9, n’ayant d’yeux que pour l'à-pic des indices, s'avisèrent mieux de flétrir les Cassandre que de conjecturer l'embarras futur. Car, l'oracle boursierL’art borgne de la divination

Fontenelle dit que Démosthène se plaignait des oracles de Delphes, qu’il jugeait trop conformes aux intérêts de Philippe de Macédoine : « La Pythie philippise » ironisait-il ! Cependant, des siècles durant, rien d’important qui n’eût sa part de doute, ne fut entrepris sans consulter les sibylles. Et en cette gageure, les antiques trépieds de Delphes étaient en possession de l’avenir depuis la nuit des temps : ils dominaient le Marché dirait-on aujourd’hui. Ces pythonisses, aux augures divinement soudoyés, qui montraient bien qu’on avait affaire à des hommes, témoignaient déjà de l'impérieux besoin de l’espèce à dompter son futur. Au décorum près, rien n'a si changé (…)


 est plus infaillible que celui de Calchas, « de beaucoup le meilleur des devins, qui connaît le futur, le présent, le passé 10
». Tous ces circuits pour ne rien dire tombèrent à plat, et le bouillon fut consommé : une trentaine de millions de nouveaux chômeurs à l’échelle planétaire 11, en attendant les suivants, des Etats pris à la gorge, la croissance au tapis à peu près partout, et quelques milliers de milliards envolés, tout au plus ! Mais les Marchés ont déjà tourné la page : oublieux et sans mémoire, très éloignés d’appliquer ce qu’ils augurent, et finalement requinqués par la manne publique, voici leurs obligés à batailler sur la reprise économique conquise sur le front des 4.000 points du CAC, à tancer les nations impécunieuses quand l’indice perd quelques points et se féliciter de sa résilience quand il les regagne. Rien n’échappe à la sagacité des Marchés, sauf le réel.


La loi du 13 Fructidor An III (30 août 1795) défendit sévèrement de vendre des marchandises ou effets qu'on ne possèderait pas au moment de la transaction, jugeant que « les négociations de Bourse n’étaient plus qu’un jeu de primes, où chacun vendait ce qu’il n’avait pas, achetait ce qu’il ne voulait pas prendre, et où l’on trouvait partout des commerçants et nulle part du commerce 2 ». Ainsi l'indifférence des Marchés aux temps qui courent est-elle tout aussi inextinguible que la propension d'aucuns à vouloir tout expliquerExplicationnisme

(...) Veut-on manifester le pas des sociétés ? Croissance organique, chiffre d’affaires, résultat brut d’exploitation, profit, endettement, réduction des coûts, perspectives d’avenir, autant d’indicateurs dont on saura retenir le plus causal. Veut-on manifester la marche des nations ? Croissance du PIB, balance extérieure, inscriptions au chômage, stocks de carburant, confiance des ménages, prix à la production, ventes de détail, moral des fermiers de l’Ohio, autant de chiffres, plus ou moins biaisés, souvent contradictoires, dont on se fera un mérite de citer le plus résonant. Dans ce commun roulis, une statistique chasse l’autre, une illusion domine l’autre (…)


 par leur biais. 

 

 


 

(1) Louis XVI porta également le titre de « Roi des Français » entre 1789 et 1792

(2) Pierre-Joseph Proudhon (1857) - « Manuel du spéculateur à la Bourse »

 

Page 25 « … Jamais la hausse n’avait été aussi constante, aussi forte que pendant les dernières années de ce règne ; jamais non plus la baisse des salaires, la multiplication des faillites, symptômes irrécusables du malaise de la production ne s’étaient manifestées avec plus d’énergie. De 2.618 qu’avait été en 1840 le nombre des faillites, il s’était élevé à 4.762 en 1847. Il était clair qu’en présence d’une situation commerciale et industrielle aussi calamiteuse, la hausse soutenue des fonds publics ne pouvait plus recevoir la même interprétation »

 

(3) Robert Burnand (1949) - « Le duc d’Aumale et son temps »

(4) Peter Bernstein (1995) - « Des idées capitales »

(5) Alternatives Economiques, Mai 2004, N°225

(6) Jean de Belot (1989) - « La chute d’un agent de change »

(7) François Mitterrand () – « La paille et le grain »

(8) André Orléan (2005) - « Le pouvoir de la finance »

(9) Les Echos, le 20/07/2007 - « Les déclarations de Bernanke n’inquiètent pas les Marchés »

(10) Wikipédia - Homère - « L’Iliade (chant I, v 69-70) »

(11) Le Monde, le 28/01/2010 - « 6,6% - Le taux de chômage mondial »

 

« Le nombre de personnes sans emploi dans le monde a atteint le niveau record de 212 millions de personnes, ce qui représente un taux de chômage de 6,6 % et une hausse de 34 millions par rapport à 2007, avant la crise, selon le Bureau international du travail (BIT). Le total des personnes sans emploi avait atteint 185 millions en 2008. En 2010, le chômage devrait toucher plus de 213 millions de personnes, soit un taux de 6,5 % en raison de l'augmentation de la population mondiale. Le chômage des jeunes s'est aggravé en 2009 avec 83 millions de sans emploi, contre 74 millions en 2008 et 72,5 millions en 2007 »

 


 

 

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13 mars 2010 6 13 /03 /mars /2010 16:26
isaac-newton-copie-2.jpgIsaac Newton fit cette admirable promesse que le monde suivait une trajectoire déterministe, puis se fit ironiquement plumer dans le naufrage de la Compagnie des Mers du Sud en 1720. N’importe, cette fièvre de l’absolu étreignit les meilleurs esprits, astronomes ici, fascinés par le merveilleux ballet des planètes comme Urbain Le Verrier, mathématiciens là, épris de probabilités comme Pierre-Simon de Laplace 1, physiciens surtout comme Richard Feynman, prix Nobel ès qualités en 1965, qui résuma assez le tout : « Voilà les conditions actuelles, que va-t-il arriver maintenant ? ». Vaste conjecture ! Mille générations de savants embarrassés sont ainsi commis à plancher sur des données toujours plus insuffisantes, à l’image de l’ordinateur géant conçu par Isaac Asimov, sans cesse à court d'informations, qui ne sut pas répondre à cette question avant la fin de l’univers 2 ! On progressa néanmoins, arraisonnant çà et là quelques inconnues du système, jusqu’à augurer qu’on les lèverait toutes. L’économie, en quête de puretéEconomistes et gouvernants

(…) Le poids des réalités renverse toujours les modèles économiques les plus documentés et les mieux huilés, que l'on voudrait à l’égal de la physique déterministe, en proie à des faits plus permanents, sinon prévisibles. Rien ne fut négligé qui raffinât les formules, depuis Léon Walras - « Eléments d’économie politique pure », jusqu’à Maurice Allais - « Traité d’économie pure » ou le chef de file Milton Friedman - « Essais d’économie positive ». La dérive mathématique marginalisa l'objet initial. La pureté devint une obsession, et l'on perdit bientôt de vue l’essentiel. Bernard Maris fit observer, caustique, que la pureté absolue, c’est le vide (…)
, ne mégota pas sur la quantité d’algèbre dans cette bataille contre l’incertitude. Pour le moins, les progrès ne sont pas manifestes.

Kenneth Arrow, l’une des couronnes suédoises de la discipline, étudia longtemps le raisonnement inductif. Sa conviction vint rapidement que notre connaissance du monde, aussi bien de ses phénomènes naturels que des ressorts de l’espèce, était enrobée de brouillard. Météorologue pendant la Seconde Guerre mondiale, au cœur d’une incertitude cardinale, il tenta de dissuader des officiers chargés d’établir des prévisions météorologiques pour le mois suivant : « Le général est conscient que ces prévisions sont fausses   - Presque toujours fausses -
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(…) Plus utile que l'art consommé de prédire le passé, plus difficile aussi, celui de conjecturer l'avenir ! Voyez les prévisions de croissance de l'année 2003, symptomatiques ! Rarement les organismes ayant à mesurer la situation économique, offices, instituts, et observatoires de tout poil, n'avaient mis autant à côté de la plaque ! Collectivement anticipée comme un millésime de reprise, après le mauvais cru de 2002, l’année se terminera avec un taux de croissance de 0,8%, le plus asthénique de la décennie. Bah ! Quelques chiffres coupe-vent vont mieux que d’autres ; expertisés, cautionnés, invérifiables, on oublie à l'ordinaire assez commodément qu’ils étaient faux. Archi-faux (…)
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     - Boursonomics 07/10/2006 -
, mais il en a besoin pour planifier sa stratégie
3 ». Bah, un général vaut bien un ministre du budget ! Et la thermodynamique du climat, une hypothèse de croissance ! Ainsi Kenneth Arrow, l’un des piliers du renouveau néoclassique, opinera-t-il sur le tard que « de vastes maux ont découlé de nos certitudes, que ce soit le déterminisme historique (…) ou le radicalisme en économie 3 ». Cette ignorance rationnelle fut développée, dès 1957, par Anthony Downs, qui acheva de démontrer que l’idéologie, c’est-à-dire un système de croyances, est un ingrédient indispensable de la rationalité 4. Ah, certaines idées peinent à trouver leur chemin selon leur degré de communion avec l’air du temps et les budgets qui les appuient ! Assaisonnées de mathématiques pour mieux circonvenir l’opinion, étouffées par les chiffres et des discours convenus, certaines théories pâtissent, mais continuent de plaire.

Quelques courbes firent la Une. Celle d’Arthur Laffer dans les années 1970, crayonnée au dos d'une serviette en papier d’un restaurant à Washington, illustra le fameux trop d’impôt tue l’impôt. En forme de cloche, cette parabole induit qu’au-delà d’un seuil d’imposition théorique, les taxes ont un effet désincitatif
5 sur l’activité économique, jusqu’à provoquer une réduction des recettes fiscales. La Reaganomics ne demandait pas qu’on justifiât tant ses baisses d’impôts ! Hélas, aucune preuve empirique de la pertinence de cette courbe ni de son universalité 6 n’a jamais été avancée, trouvant sur sa route de rudes contradicteurs comme Joseph Stiglitz ou Paul Krugman. Plus hyperbolique, mais non moins célébrée, fut la courbe du néo-zélandais Alban Phillips, qui prononça la relation exclusive du chômage et de l’inflation : ce serait l’un ou l’autre 7 . Hélas, les années 1975 virent l’un et l’autre ! Paul Samuelson, qui fut l’un des plus ardents défenseurs de la courbe de Phillips, dut rendre les armes : « Encore une loi économique fausse ! 8 ». Plus narratif, plus tenace aussi quoique retoqué magistralement, voici enfin l’oukase du chancelier Schmidt, énoncé en 1978, qui liait les profits d’aujourd’hui aux investissements de demain et aux emplois d’après-demain. Slogans ou théorèmes
- Slogans et théorèmes -

(…) Que nous dit Henri de Castries au sujet des résultats du millésime 2006 des majors du CAC40, à leurs plus hauts ? « Nous devrions nous réjouir du niveau de ces profits car ce sont eux qui entretiendront les investissements donc la croissance et les emplois de demain». Hé, les profits sont gros, prometteurs de lendemains de plein emploi ! Hélas, les trois décennies passées actèrent assez l'inverse ! Eternelle redite du théorème de Schmidt, du nom du chancelier d’Allemagne Fédérale qui prophétisa cette félicité en 1978 ! Certains refrains sont vivaces, qui n’ont été vérifiés, ni démontrés par personne, quoique tenus mordicus pour constants par l’establishment, contre vents et marchés (...)

- Boursonomics 18/05/2007 -
increvables, au-delà du réel, chacun connaît assez la suite ! Incroyable brièveté de la mémoire financière, cher Galbraith !

Retour au graal newtonien, et à son possible fossoyeur. Voici Edward Lorenz, mathématicien et météorologue, qui, à l'hiver 1961, pourrait avoir «
fomenté la troisième révolution scientifique du XXe siècle après celle de la relativité et de la mécanique quantique 9 ». Ayant réduit l’atmosphère à sa plus simple expression, Lorenz fit varier les conditions initiales de sa maquette, les vents, les températures, en limitant la précision de ses entrées à la troisième décimale : au-delà pensait-il, commençait un léger souffle d’air, incapable de perturber l’atmosphère à grande échelle. Ce zéphyr renversa tout, car son ordinateur conservait en fait six décimales pour modéliser les flux : d’une mesure à l’autre, ces petites erreurs se révélaient calamiteuses 10 ! La théorie du chaos, dite effet papillon, était née : en 1963, Lorenz montra que trois variables suffisaient pour créer une tournure chaotique. Qu’une dynamique complexe puisse émerger d’un système purement physique en dit long sur l’inconnaissabilité de phénomènes moins permanents, travaillés par des humeurs changeantes, comme l’Economie, en proie à de multiples causes. La normativité économique libérale, qui fardait des présomptions en vérités dans des univers irréels, eût mérité de sombrer. Le dogme domina, insensible au réel. Et chacun d’opiner doctement sur des chiffres non stationnaires. A l'entour, inexpugnable, l'instabilité embusquée.  
Einstein pensa relativité, Heisenberg fit de l’incertitude un principe. Les économistes, quant à eux, extrapolent ceteris paribus, c’est-à-dire toutes choses égales par ailleurs. Dans ce monde enchanté où la sixième décimale n’existe pas, il y a peu de place pour le cygne noir de Nassim Taleb, le fait inattendu qui renverse tout. Qui aurait pu raisonnablement imaginer la banqueroute de la Russie nucléaire en 1998, la pulvérisation des Deux Tours en 2001, l’effondrement des grandes banques d’affaires de Wall Street, jusqu’à la faillite de Lehman en septembre 2008 ? Le réel est empli d’abrupts, de demi-tours, de battements d’ailes et de sauts quantiques, qui se gaussent des chiffres que l’on encapsule, des courbes qui les montrent et que l’on prolonge pour induire la suite. Seul le passé est déterministe : chaque observation résulte de mille autres, qui interagissent entre elles, infiniment renouvelées et jamais identiques. « En économie, on ne peut recourir à des expériences au sens strict : impossible de refaire l’histoire ; donc on ne peut jamais être sûr de ses conclusions 11   » prévient Joseph Stiglitz. Pourtant, nulle tribune économique ne saurait plus paraître aujourd’hui sérieuse qui ne fût assez dotée de graphiques et de spécialistes pour les commenter, asphyxiés par des chiffres souvent faux avant resucée, des théories incertaines et des graphiques qui cessent d’opérer dès leur parution.
 
A l’exception d’Emmanuel Todd 12, peu de spécialistes de l’Union Soviétique et de l’Europe de l’Est prédirent la chute de l’Empire Rouge. Cette banqueroute intellectuelle, qui méjugea l'Histoire et l'un de ses contrecoups économiques majeurs, devrait inciter quelques propagandistes orthodoxes à plus de retenue. Et rappeler à tous les autres que les théories les mieux chiffrées cèdent toujours le pas devant l’homme, qui domine tout.   
 
 

(1) Pierre-Simon Laplace (1814) - « Théorie analytique des probabilités »

 

Page II - « Une intelligence qui pour un instant donné connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée et la situation respective des êtres qui la composent, si d’ailleurs elle était assez vaste pour soumettre ces données à l’analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l’Univers et ceux du plus léger atome : rien ne serait incertain pour elle, et l’avenir comme le passé seraient présents à ses yeux. »

 

(2) Ilya Prigogine (1997) -« Les lois du chaos »

 

Page 27, citant Isaac Asimov, The Last Question (1956) - « … Serons-nous un jour capables de battre le second principe de la thermodynamique ? [ndla : ce principe exprime la croissance de l’entropie au cours du temps et introduit la flèche du temps, en sorte que passé et futur ne jouent plus de rôle symétrique] Telle est la question qu’un peuple, de génération en génération, de civilisation en civilisation, demande à un ordinateur géant. Pourtant l’ordinateur répond toujours : « Les données ne sont pas suffisantes ». Des milliards d’années passent, les étoiles et les galaxies meurent mais l’ordinateur connecté à l’espace-temps continue à calculer. A la fin, l’univers est mort mais l’ordinateur arrive à sa réponse. Il sait maintenant battre le second principe, et c’est à ce moment qu’un nouvel univers naît …»

 

(3) Peter Bernstein (1998) -« Plus forts que les dieux »

(4) Raymond Boudon (1990) - « L’art de se persuader »

 

Page 54 - « … C’est pourquoi l’on ne doit pas s’étonner que ce soit un économiste, Anthony Downs, qui ait démontré que l’idéologie est un ingrédient indispensable de la rationalité. Confronté à une décision complexe, l’acteur économique ou politique ne peut, nous dit Downs, accéder à l’information qui lui serait nécessaire pour agir en connaissance de cause. Il lui faut donc se déterminer à partir de croyances plus ou moins solidement fondées… »

 

(5) Célia Firmin - « La courbe de Laffer »

 

« … De plus, une étude de Thomas Piketty (1998) portant sur la France conteste également les effets incitatifs des baisses d’impôt sur le revenu à destination des ménages les plus aisés. Il montre ainsi que les fluctuations des revenus d’activité des ménages du centile supérieur et des centiles directement inférieurs de la distribution des revenus dépendent surtout des fluctuations du cycle économique. Dans tous les cas, ces fluctuations sont toujours d’une ampleur beaucoup plus faible que celles du cycle économique ou de la fiscalité. Le fait que la baisse des taux marginaux du barème de 1993-1996 ait mécaniquement conduit à une baisse des recettes fiscales suggèrerait que le sommet de la courbe de Laffer n’aurait pas été atteint en France selon Piketty … »

 

(6) Georges Dumas (2003) - « La dérive de l’économie française : 1958-1981 »

 

Page 64 - « … A la vérité, la courbe de Laffer n’a aucune base scientifique ; elle ne figure pas les résultats d’une ou de plusieurs expériences ; elle illustre seulement une hypothèse qui n’est avérée qu’à ses deux extrémités, lorsque le prélèvement atteint 100% du revenu et lorsqu’il est nul. Aucune preuve scientifique de sa pertinence n’a jamais été avancée et il est très probable qu’il n’existe pas de taux optimal de pression fiscale valable dans tous les pays, dans toutes les situations économiques et pour tous les systèmes fiscaux … »

 

(7) William Bonner (2004) - « L'inéluctable faillite de l'économie américaine »

 

Page 214 - « L'année de la naissance de Greenspan (1926), Irving Fisher publia un article bien connu : ' A Statistical relationship between unemployment and price change ' (Relation statistique entre l'emploi et l'évolution des prix). L'article décrivait ce que l'on baptisa plus tard du nom de courbe de Philips : une théorie qui prétendait démontrait qu'une inflation limitée n'était en fait pas si néfaste : elle semblait même stimuler l'emploi. Les gouverneurs de la Fed avaient alors déjà défini la formule clé des banques centrales du XXe siècle : baisser les taux pour relancer l'économie, les augmenter pour la ralentir. Tant que l'inflation restait contrôlée, pensait-on, une baisse des taux déclencherait un boom salutaire. »

 

(8 Bernard Maris (1990) - « Des économistes au-dessus de tout soupçon »

(9) Futura-Sciences, le 17/04/2008 - « Le grand mathématicien et météorologue Edward Lorenz est décédé »

 

«En montrant que certains systèmes déterministes avaient des limites de prévisibilité, Edward Lorenz a enfoncé le dernier clou dans le cercueil de l'univers cartésien et fomenté ce que certains appellent la troisième révolution scientifique du 20e siècle, après celle de la relativité et de la mécanique quantique », résume Kerry Emanuel, professeur en Sciences atmosphériques au MIT.

 

(10) James Gleick (1991) -« La théorie du chaos »

(11) Joseph Stiglitz (2009) -« Quand le capitalisme perd la tête »

(12) Emmanuel Todd (1976) - « La chute finale »

 


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7 mars 2010 7 07 /03 /mars /2010 20:17



InteligenciaArtificial2-copie-1.jpgLe brasseur Scottish & Newcastle attirait les convoitises de longue date, entre autres celles du danois Carlsberg et du néerlandais Heineken
1, mais au printemps 2007 sa capitulation n’était pas encore à l’ordre du jour. La City regrettait le millésime précédent, qui avait été mauvais, et moussait mal. La pression remonta le 29 mars : enivrées par les parfums de rachat, les actions mirent les gaz et le titre flamba de 12% en séance ! Las, cette fureur était infondée : des programmes informatiques, qui lisaient dans le carnet d’ordres boursiers, à l'espère de prémisses d'OPAGourous chartistes

Joseph E. Granville fut un analyste technique très écouté au début des années 1980. Animateur de grands-messes qui évangélisaient des foules convaincues, rédacteur d’une lettre confidentielle et auteur prolixe d’opuscules boursiers et de quelques vade-mecum captivants qui disaient comment gagner au Bingo, il est entré dans l'éternité chartiste en proposant dès 1963, un indicateur technique intitulé On Balance Volume (OBV). Ce repère d'accumulation des volumes, qui percerait les secrets des carnets d’ordres, serait recommandé sur une tendance peu lisible. D’aucuns prédicteurs sauraient y déceler les signes précurseurs d’une OPA (…)
, s’étaient monté la tête et bruissaient de l’imminence d’une redistribution du capital. Ainsi, l’un entraînant l’autre, le gonflement des volumes découlant à l'origine d'achats à bon compte, avérait-il maintenant, avec une année d’avance, la reddition du roi du houblon ! Hé quoi, le réel est secondaire en Bourse : rien n'y compte davantage que d'anticiper l'opinion commune ! Et cette urgence est désormais petitement jaugée, en millisecondes tout au plus, imposant la prégnance d’automates ultrarapides, à la psychologie bionique.   

 

L’évidence informatique s’imposa vite, où que la finance opérât, pour arraisonner les jets ininterrompus d’informations écumant à gros bouillons, de jour et de nuit. En 1987, les logiciels de program trading, qu’on incrimina assez et semble-t-il à tort 2, traquaient déjà les écarts significatifs entre la position au comptant et à terme d’un indice boursier, puis généraient les ordres d’achats et de ventes. D’autres systèmes commençaient à morceler les grosses transactions afin de garantir aux mandants un véritable prix de Marché pour tous les titres négociés. L'essor exponentiel des échanges et la déferlante technologique dopèrent encore la complexité des outils pour camoufler les ordres et maintenir la liquidité des opérationsLa liquidité à tout prix !

(…) La grande affaire des Marchés est de former des prix ; acheteurs et vendeurs se confrontent autour des Bourses électroniques, opinant jusqu’à rendre un verdict collectif, c’est-à-dire un cours, éphémère, infiniment renouvelé, qui tient lieu d’évaluation fédératrice. Une telle estampille, consensuelle à souhait, est indiscutée : elle rassemble les opérateurs, qui la reconnaissent. Cette unanimité sert les échanges et rend les titres liquides, ralliant des investisseurs nouveaux et les capitaux connexes. Ce processus s’autocatalyse jusqu'à accréditer un prix de Marché nombriliste sans rapport avec la vie des sociétés. La croyance commune soutient l'édifice, jusqu'à l'accident (…)
. La banque Dresdner Kleinwort mit au point un programme ad hoc Stealth ; le Crédit Suisse, très actif dans le domaine algorithmique
3, le sien baptisé Guerilla ; Goldman Sachs déploya son Sonar 4. Dans ce jeu du chat et de la souris, des contre-mesures ne tardèrent pas à émerger : des cybernautes renifleurs se mirent à fureter dans les carnets d’ordres à l’encre sympathique, à la recherche de stratégies cachées, assurés qu’un bon coup d’œil valait bien mieux qu’une mauvaise impasse. Des coûts de transaction racornis à l’extrême et des vitesses d’exécution supersoniques introduisirent dans le jeu des hedge funds un nouvel atout maître : le trading haute fréquence.

 

Point d’innovation financière ici, mais du mieux-disant technologique, qui exténue les vieilles plates-formes du New York Stock Exchange et du Nasdaq 5-1. La fulgurance, nouveau filon argentifère, a poussé les institutions vers les jeunes loups de la haute fréquence, comme BATS ou Direct Edge, qui exécutent les transactions en moins de trois millisecondes 5-2 ! Ces informatiques de concours permettent à tous les pistoleros du trading de scanner sans répit la planète numérique, guettant la moindre faille spéculative et le moindre scénario lucratif, au seul avantage de la vélocité des opérations. Les autres opérateurs, distancés, ne manquent pas, quand ils le peuvent, d’observer ces carnets d’ordres jamais en repos, sous la coupe d’algorithmes qui analysent les flux en attente en les bombardant d’ordres éclaireurs, sitôt posés, sitôt annulés, pour tâter le terrain et crocheter quelques centimes 6. Selon un dirigeant de NYSE Euronext, plus de 90% des ordres présentés à la Bourse de New York par les entreprises de haute fréquence seraient ainsi annulés 7, témoignant de cette quête échevelée du meilleur prix. De faibles gains, infiniment réitérés, de l’ordre de 21 milliards de dollars en 2008 8, déclinant 60% du volume des transactions outre-Atlantique, et de grands bénéficiaires, comme Goldman Sachs ou Citigroup : cet enrichissement sans cause mériterait à lui seul une taxe TobinTobin or not Tobin

De tous les lauréats « nobélisés », discipline Economie, James Tobin occupera dans nos mémoires une place qu’il eût assurément préféré plus en rapport avec sa personne. Mal comprise, la taxe éponyme à laquelle il proposa d’astreindre les flux de capitaux, ce serpent de mer de la régulation financière, fit en effet plus pour son renom que ses recherches, quel qu’en fût le mérite. Il suggéra de jeter un peu de sable dans les rouages bien graissés des marchés de devises et d'orienter les revenus dégrippés vers les pays en développement : les altermondialistes s’emparèrent du cas, firent de la taxe un thème et de James Tobin un fer de lance, à son corps défendant (…)
, arrondie à l'entier supérieur.

 
Une botte plus secrète encore, et tout aussi controversée, vint d’une application retorse de la réglementation NMS, que la SEC américaine promulgua en juin 2005 pour moderniser les Bourses domestiques. Le principe de la meilleure exécution, soit de la chasse à la meilleure offre, en est le point central. Au vu de la multiplicité des plates-formes de transactions, chacune d’entre elles fut engagée à rediriger tout ordre qui pût être mieux servi sur une autre place, avec le droit d’en réserver la primeur pendant un temps très court à ses propres clients. Le CBOE 9 et Direct Edge en 2006, puis le NASDAQ et le BATS en 2009, émirent alors des flash orders réservés à quelques clients privilégiés. Voyez par exemple ce fonds de pension, affilié au NASDAQ, qui veut acquérir 5.000 titres de telle société au prix maximum de 21,05 dollars : hélas, le NASDAQ ne peut servir que 1.000 titres à 21,00 dollars, tandis que 4.000 autres sont disponibles sur le BATS à 21,03 dollars ; charité ordonnée commençant par soi-même, le NASDAQ émet pour ses clients huppés, pendant une fraction de seconde, un flash order pour 4.000 titres à 21,02 dollars. Le reste n’est plus que l’affaire d’un système de trading à haute fréquence, qui tentera de ramasser tout ou partie des titres à 21,01, assuré de les revendre à 21,02 dollars
10. Le 17 septembre 2009, la SEC se proposa d’étudier une interdiction des flash orders 11.

 

« Encore une fois, je veux m’enrichir, je ne lâcherai pas un sou » (Ubu roi, acte II, scène 6). Dirait-on mieux ? Voici ces nouveaux Terminators, automates aux nerfs d’acier et aux poches pleines, rapides comme l’éclair dans l’action comme dans la retraite, jouant des frémissements, des déséquilibres fugaces, grattant jusqu’au dernier centime pour n’en faire rien d’autre que le posséder, c’est-à-dire le soustraire. Les dévots du Marché, qui ne sauraient être dessillés pour si peu, ne retiennent de ces foudroiements de la cote que leur impact sur la sainte liquidité des échanges, et leur réduction supposée des écarts de prix entre vendeurs et acheteurs : bah, une hypothèse auxiliaire n’est jamais de trop pour accréditer les pires excès ! D'autres théories souffrent aussi, comme celle de l’efficience des Marchés qui justifie les prix boursiers en présumant qu’ils reflètent constamment toute l’information disponible. Même la rationalité autoréférentielle d’André Orléan est prise de vitesse, où chacun se détermine non à partir de son estimation de la valeur fondamentale mais à partir de ce qu’il pense que les autres vont faire 12. Et que dire à cette aune des pérégrinations chartistesIllusions graphiques

(...) Les graphiques boursiers ont envahi la place. Ils sont partout, en tous lieux où l'économie cotée s'affiche, dans nos journaux, sur nos écrans d’ordinateur, sur les chaînes de télévision. Ils dessinent des tendances, recommandent des stratégies, en dénient d’autres, et nul n'opinerait plus sans en avoir examiné les arabesques. Le temps n’est plus à Charles Henry Dow, précurseur du genre à Wall Street. Le presse-bouton est la règle, qui nourrit la planète de diagrammes multicolores, de courbes épurées, et d'autres indicateurs, sculptés et resculptés continûment, dans la fureur des Marchés. Les pistoleros du trading ne sont pas hommes ni femmes à louvoyer outre plus (…)
que chérissent les analystes techniques, emplies de psychologie des traders et de signaux avant-coureurs. Les robots que l’on a dits « ne devinent pas ce qui va se passer, ils ne spéculent pas non plus, ils savent, tout simplement »
7.


Le concours de beauté de John Keynes 13, qui illustrait les ressorts de la décision des opérateurs sur le Marché, faisait encore appel à la substance molle de l’humain. Il n’avait rien de cybernétique, et sûrement pas cet œil de colin froid des robots de la haute fréquence. Ainsi les jurés d’aujourd’hui pourraient-ils finir par voter tous à l’identique, tel le joueur de flûte d’Hamelin, conduisant son troupeau vers le précipice.

 




 

(1) Challenges, le 01/04/2008 - « Scottish & Newcastle : le rachat par Carlsberg et Heineken approuvé »

 

« … Les actionnaires du brasseur britannique Scottish & Newcastle ont approuvé, lundi 31 mars [2008], à une majorité écrasante le rachat du groupe par ses concurrents Carlsberg et Heineken lors d’une assemblée générale extraordinaire à Edimbourg (Ecosse). L’opération, qui s’effectuera au prix de 800 pence par action (soit 7,8 milliards de livres, ou 10 milliards dette incluse) devrait être bouclée le 28 avril prochain … »

 

(3) John Galbraith (1992) - « Brève histoire de l’euphorie financière »

(3) L’Agefi, le 26/07/2007 - « Le trading algorithmique investit les salles de marché »

(4) Daily Telegraph, cité par Courrier International du 03 au 09/05/2007 - « Quand l’informatique affole la Bourse »

(5) Le Monde, le 02/09/2009 - « Les geeks à la conquête de Wall Street »

 

« … Pour répondre à cette demande de vitesse maximale, on a vu apparaître des petites plates-formes de transactions automatisées (…) [dont] certaines sont déjà devenues des concurrentes redoutables pour les Bourses traditionnelles. En juillet 2009, le New York Stock Exchange ne réalisait plus que 28 % des transactions boursières aux Etats-Unis, le Nasdaq 21 %. Deux sociétés inconnues du grand public, le BATS à Kansas City (Missouri) et Direct Edge à Jersey City (New Jersey) rivalisent pour s'imposer au troisième rang des places boursières américaines, avec chacune 10 % à 12 % du marché, selon les modes de calcul »

 

« Le BATS (Better Alternative Trading System) a été créé en 2006 par une quinzaine d'informaticiens et d'ingénieurs du Midwest, comme une petite start-up ordinaire. En un an, la société s'est fait un nom auprès des hedge funds, grâce à ses faibles coûts et à sa vitesse d'exécution : 1 à 3 millisecondes par transaction. Aujourd'hui, le BATS traite plus de 1 milliard d'actions par jour. Pour le mois de juin 2009, la valeur de ses transactions a atteint 540 milliards de dollars … »

 

 (6) Blog anonyme, le 21/02/2010 – « Le trading haute fréquence »

 

« … Pour éviter de signaler leurs intentions au marché, de nombreux investisseurs institutionnels décomposent leurs ordres en petits blocs, souvent en lots de 100 à 500 pièces et cela dans des fourchettes de prix bien définies. Les adeptes du Trading Haute Fréquence tentent de découvrir combien un investisseur est prêt à payer (ou à vendre) une action en envoyant une série de pièces à des prix différents qui sont rapidement annulées dès que l’algorithme obtient la réponse qu’il recherche. Ensuite les traders Haute Fréquence achètent (ou vendent) l’action juste avant l'investisseur, pour la lui revendre ou (la lui acheter) une fraction de seconde plus tard avec un petit profit à la clé … »

 

(7) François Leclerc, le 07/12/2009 – « Le High Frequency Trading, expression de la modernité financière » (blog de Paul Jorion)

(8) TABB Group, le 10/08/2009 - « High Frequency Trading Technology: A TABB Anthology »

(9) Chicago Board Option Exchange : bourse de Chicago dévolue aux options sur un grand nombre d'actifs financiers ou non

(10) The New York Times, le 24/07/2009 - « The Thirty-Millisecond Advantage »

(11) Wall Street Journal, le 18/09/2009 - « SEC looks to prohibit Flash Trade, Curb Raters »

 

« …La SEC, le gendarme boursier américain, envisage d’interdire les « flash orders », au motif qu’ils permettraient à certains investisseurs importants d’avoir une vue instantanée du marché leur conférant un avantage sur leurs concurrents. Les « flash orders » permettent à un trader de voir les ordres émis sur un titre une demi-seconde avant que le public n’y ait accès. Selon certains experts, cette pratique donne à un cercle restreint de spécialistes du trading de haute fréquence une vue précoce de l’orientation du marché et leur permettent de lancer des transactions instantanées très lucratives. (…).La proposition d’étudier une interdiction éventuelle des « flash orders », approuvée à 5 voix contre 0 par la SEC, est la première d’une série de possibles révisions réglementaires que l’autorité boursière entend examiner. La SEC doit notamment se pencher à l’automne sur les « dark pools », des réseaux électroniques privés où les transactions se font hors cotation… »

 

(12) La Recherche, Mai 2003, André Orléan - « Les marchés financiers sont-ils rationnels »

(13) John Maynard Keynes - « Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie » (Editions Payot, 2005)

 

Page 171 - « …Ou encore, pour varier légèrement la métaphore, la technique du placement peut être comparée à ces concours organisés par les journaux où les participants ont à choisir les six plus jolis visages parmi une centaine de photographies, le prix étant attribué à celui dont les préférences s’approchent le plus de la sélection moyenne opérée par l’ensemble des concurrents. Chaque concurrent doit donc choisir non les visages qu’il juge lui-même les plus jolis, mais ceux qu’il estime les plus propres à obtenir le suffrage des autres concurrents, lesquels examinent tous le problème sous le même angle. Il ne s’agit pas pour chacun de choisir les visages qui, autant qu’il peut en juger, sont réellement les plus jolis, ni même ceux que l’opinion moyenne considèrera réellement comme tels. Au troisième degré où nous sommes déjà rendus, on emploie ses facultés à découvrir l’idée que l’opinion moyenne se fera à l’avance de son propre jugement. Et il y a des personnes qui vont jusqu’au quatrième ou cinquième degré ou plus loin encore … »

 



 



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28 février 2010 7 28 /02 /février /2010 15:43

Fat Cat BankersTim Geithner fut adoubé sans veillée d’armes et séance tenante : sitôt connue, sa nomination au Secrétariat au Trésor fouetta le Dow Jones, qui s'enchérit de 11,8%, sa plus forte marche en avant sur deux jours depuis 1987 ! Les banques, sévèrement éprouvées, et plus encore depuis la déconfiture de Lehman, hissèrent le grand pavois, et certaines hausses furent à l'aplomb : Citigroup flamba de 58% en une journée, JP Morgan, Merrill Lynch, Morgan Stanley reprirent 20% ! Les barons de Wall Street respiraient et leurs affaires avec, de ce surcroît de fortune. Quelques jours plus tard, Barack Obama nomma Paul Volcker, un vieux barbon, à la tête d’une équipe d'experts ès économie. Mal endimanché, mâchouillant de mauvais cigares, cet ancien président de la Fed s’était ouvert les portes de l’Histoire en vainquant l’inflation à deux chiffres des années 1980, mais fermé sitôt après celles de l’Administration quand la Reaganomics dérégula. La main invisibleLa main (in)visible

(…) Au sortir des années 1970, la crise de la dette du tiers-monde sévit, l’inflation galope, et les plus grandes banques fléchissent : en particulier la Continental Illinois, septième banque américaine de dépôt, acclamée par la presse, qui agonise ; l’administration Reagan, mieux connue pour sa fascination du Marché, sortira de sa Réserve près de 5 milliards de dollars, et remettra au pot pour désengluer une quarantaine d’établissements. L’aléa de moralité, garantie qui procède du secours miraculeux de l’Etat, prend ainsi souvent la forme d’injection d’argent public. Une politique monétaire expansionniste est une autre variante pour sortir des embarras financiers (…)

 du ministre Geithner renfloua d’abord les banqueroutiers ; puis, la patte lourde du conseiller Volcker s’abattit sur Wall Street, à l’ancienne, pour tenter d'arraisonner l’ultrafinance.   

 

L’intrication des milieux financiers et du pouvoir étasunien est une tradition vieille comme l’Amérique. Et nulle institution n’en fut plus, ni n’en demeure toujours au centre, que la banque d’affaires Goldman Sachs. Gelés par le Krach de 1929, jusqu’à l’indifférence 1, les liens fusionnels de Wall Street et de la Maison Blanche revinrent à la une avec Robert Rubin, un ancien coprésident de cet établissement. Devenu secrétaire au Trésor sous Clinton de 1995 à 1999, il fit abroger le Glass Steagall Act, vestige vermoulu qui avait séparé en 1933 les activités de dépôt et d’investissement des banques. Citigroup, le banquosaure ébranléBanquosaurus Rex

(…) Voici Citigroup, fille ainée d’un monde bancaire louant le Marché, garantissant l’efficience du guichet unique et la réduction des coûts à tous les étages de Park Avenue. Cet allegro propulsa le goliath à la première capitalisation mondiale, près de 300 milliards de dollars, et quelque 200 millions de clients sur Terre, à l'ouvrage dans 106 pays, 352.000 salariés appointés ... La peste hypothécaire knock-outa le géant; le 23 novembre 2008, la Maison Blanche annonça un plan d’ampleur pour épauler le Nabucco de la banque : 306 milliards de dollars de garantie sur des actifs risqués, et vingt autres encore en capital. Soit autant que sa valeur boursière du moment (…)
, profita aussitôt de l’aubaine, et bientôt des lumières de … Rubin, qui présida son conseil avec le succès que l’on sait ! Lawrence Summers, un autre ancien de Goldman Sachs hérita le maroquin, puis Henry Paulson, prince de ce même sang, qui socialisa par milliards les pertes du maelstrom financier. Dernière étoile en date, voici Tim Geithner : il a de l’école, comme on le dit d’un cheval dressé au manège. Sous-secrétaire aux Finances pour les affaires internationales, sous l’autorité de Robert Rubin puis de Lawrence Summers, il accéda ensuite à la présidence de la Fed de New York où il participa activement au renflouement de Citigroup et du mastodonte AIG
2, aujourd’hui présidé par Edward Liddy, ancien de … Goldman Sachs. On pourrait en écrire dix pages !

 

Ainsi pilotée, adroite à s’introduire dans tout, jusqu’aux biens les plus publics, l’ultrafinance américaine est aujourd’hui le premier fonds de commerce de l’Union : durant la décennie écoulée, ses profits ont signé 40% des bénéfices de l’économie du pays, alors qu’ils n’avaient jamais excédé 16% entre 1973 et 1985 3. Detroit, capitale de l’automobile n’est plus, dernier témoignage d’une désindustrialisation massiveA vos marques

(…) Dans les années 1970, les Etats-Unis d'Amérique, au zénith, mirent un terme aux conventions de Bretton Woods, et inaugurèrent bientôt une pratique dont ils ne se déferaient plus : l’heure vint aux déficits, sous la caution d'un billet vert à peine moins respecté que l’étalon-or. Le commerce extérieur de l’Union noua son premier déficit en 1971, et ne produira plus aucun excédent, sauf en 1973 et 1975. L’exercice 2006 fut désastreux, déficitaire d'environ 764 milliards de dollars, le double de l'édition 2001 : on appréhende la suite. Les Etats-Unis consomment plus qu'ils ne produisent. Ils sont devenus dépendants. Donc nerveux (…)

 attestée par quarante années de déficit commercial. Signe des temps, en 2007, les ténors de l’industrie furent détrônés du classement Forbes par les cadors de la finance spéculative dont les vingt premières épées avaient touché 657,5 millions de dollars l’année précédente
4 ! Et quoique nul n’ait jamais aperçu la moindre contribution de cette magie argentifère au bien commun, sinon sa mise à sac, la pression des banquiers à bonus sur les élus ne faiblit pas : en 2008 et 2009, le lobby financier aura déversé sur les congressmen quelque 462 millions de dollars, soit un mieux de 120% sur dix ans 5 ! Serait-ce qu’il y eût péril en la demeure ? Que cette illégitimité de l’argent, qui n’est pas du suffrage, indisposât l’électeur ? Un sondage récent de l’Agence Rasmussen a montré que seul un américain sur cinq s’estimait représenté par la classe politique, soupçonnée de collusion avec le monde financier : on n’aurait rien vu de tel depuis la guerre d’indépendance au XVIIIe siècle 6 ...

 

Plan savamment ourdi ou roulis favorable des évènements, l’Histoire tranchera. Quand Tim Geithner, l’homme lige de l’establishment, eut assez besogné le contribuable pour renflouer les banques, bonus compris, et que les éminences de Wall Street eurent accordé l’indulgence plénière, la donne changea. Le 21 janvier 2010, Barack Obama recala la politique pro-business de Geithner, pieusement qualifiée de régulation soft, au profit du plan proposé par l’inflexible Paul VolckerDéréglementation financière

(…) En 1979, Paul Volcker devint président de la Réserve fédérale des Etats-Unis, avec l'extrémité de terrasser l’inflation à deux chiffres qui sévissait sur fond de tensions pétrolières. Converti aux vertus du monétarisme friedmanien par Otmar Emminger, son homologue à la Bundesbank, le maître de la Fed utilise alors l’arme monétaire à plein : contrôle des réserves bancaires et constriction sévère des taux directeurs qui passent de 10 à 20% entre août et décembre 1980. Le choc est planétaire ; les Etats-Unis entrent en récession en 1982, mais la réussite est au bout. La machine repart, à la fureur, les indices boursiers explosent (…)

 : impossibilité pour les banques de contrôler des fonds spéculatifs ou de private equity, interdiction d’agir sur les Marchés en compte propre, restriction des crédits à quinze fois le capital en réserve
4-1, plafonnement à 10% de la part de marché des banques de dépôts, et taxation à 0,15% du montant de leurs dettes 7. Cet Armageddon sonnerait le glas de trente années de dérégulation financière, constamment démenties par d’incessants fiascos, et le retour à quelques sagesses qui avaient permis de conjurer la crise de 1929 : en fermant notamment la porte du trading aux banques de dépôts, c’est bien la scission des institutions de Wall Street qui est visée, comme l’avait jadis prescrite ce Glass Steagall Act déconstruit par les maîtres de Goldman Sachs. La détermination sans équivoque du président Obama de s’attaquer aux fat cat bankers – banquiers pleins aux as -, montre que la menace est cette fois-ci sérieuse.

 

Ce combat n’est pas gagné d’avance. L’élection d’un républicain inconnu, Scott Brown, au siège laissé vacant par le lion démocrate Ted Kennedy, actant la perte de majorité qualifiée au Sénat, complique l’affaire, mais ne l’exténue pas. L’ultrafinance, qui joue gros, n’ira pas à Canossa sans livrer bataille : sans le prop trading – investissement pour compte propre, Wall Street perdrait au moins 20% des volumes et les banques environ 15 milliards de dollars à l’année, et 65 de plus sur leurs autres revenus spéculatifs 5. Voilà qui en dit long sur l'efficience des MarchésL’information : principe actif ou placebo ?

(…) Ah, l’efficience des Bourses, cet Everest d'indépassabilité pensé par Eugène Fama dans les années 1960, qui légitime la surcohérence des prix vrombis par des Marchés informés ! L'information, ce graal, qui cristallise tout ! Encore que ! Pléthorique ou surabondante, nul n'y prête plus garde ; corrompue, suspecte de manipulation, parfois tout à fait fictive, elle devient sans valeur réelle. Dans les affaires de Bourse, le suivisme court-termiste des traders façonne les cotations : quelques grosses mains font avancer le Marché, au gré de leurs intérêts, d'autres les escortent, ou non, au gré des leurs propres (…)
, quand un dollar sur cinq contrôlé par des parties prenantes légitime leurs prix ! Bah, le corps financier n’a jamais sué à secréter les anticorps et hormones qui soignent ou dopent ses humeurs. Et celles du pétrole, tracées dans le Goldman Sachs Commodities Index, sont à voir, entre culminations et abysses irréels. Scott Talbott, lobbyiste notoire, agite quant à lui l’increvable chantage à la délocalisation, comme d’aucuns entonnaient celui à la compétence des traders pour qu’on maintînt leurs bonus. La saignée des profits ne mènera-telle pas à une restriction des prêts ? Chacun évente ses convictions, une main sur le cœur, l’autre dans la poche ! Ainsi vont toutes les logiques poussées à bout : quoique théorisées à l’envi, celles-ci finissent par ne plus servir que les intérêts d’une caste contre la multitude. Un jour, le vent tourne.

 

« Les Américains auront beaucoup de mal, comme moi, à accepter une situation dans laquelle une poignée minuscule de directeurs de la sidérurgie, dont la poursuite du pouvoir et du profit privés excède leur sens de la responsabilité publique, peut afficher un tel mépris total envers les intérêts de 185 millions d'Américains » (John Fitzgerald Kennedy, le 11 avril 1962). Un autre démocrate est aujourd’hui sur le pont, qui se collète rudement avec la finance. Il y a beau temps que la sidérurgie a été arraisonnée.   

 

 


 

(1) John Galbraith (1976) - « L’argent »

 

Page 116 - « … De nos jours et par opposition à ceux de secrétaire à la Défense ou de secrétaire d’Etat, le poste de secrétaire au Trésor, à moins que son titulaire n’ait l’oreille du président, est devenu plus honorifique et routinier qu’autre chose. Cherchant à persuader l’un de ses hommes d’accepter ce poste, Lyndon Jonhson l’avertit qu’en cas de refus il ne comptait pas confier cette responsabilité à une personne douée d’intelligence … »

 

(2) Le Post, le 29/01/2010 - « Tim Geithner s’est-il parjuré devant la Chambre des Représentants ? »

 

« … AIG n’est pas seulement le plus gros assureur américain, mais est aussi l’un des plus gros [pourvoyeur] sur le marché mondial des produits dérivés spéculatifs. 100 des 180 milliards de dollars de renflouement fournis entre septembre et novembre 2008 par la Réserve fédérale de New York, présidée à l’époque par Tim Geithner, sont allés directement au remboursement de dérivés de crédit contractés par les grandes banques américaines et européennes (…)Non seulement la NY Fed a remboursé sans négociation ces titres à 100% de leurs valeurs, alors que dans le cas de Lehman Brothers elle n’a rien remboursé, mais elle a assorti sa prestation d’un secret sur les destinataires qui s’étendait originellement jusqu’en 2018 (…) Geithner a dit et répété qu’il n’était pas au courant des conditions de ce renflouement et qu’il n’avait joué aucun rôle dans le processus décisionnel (…) L’autre polémique qui a agité l’audition sont les liens de Geithner avec la banque d’affaires Goldman Sachs, première bénéficiaire du renflouement avec 12,9 milliards de dollars versés. Les députés démocrates (…) ont fait dire à Geithner que son chef de cabinet est un ancien de Goldman Sachs, comme son prédécesseur Henry Paulson avec qui il a coordonné le renflouement d’AIG, ainsi que le mystérieux Dan Jester, un stratégiste financier ayant fait carrière à Goldman Sachs avec qui Geithner a eu le plus de conversations téléphoniques pendant le renflouement, devant Lloyd Blankfein, le PDG de Goldman Sachs, mais derrière Ben Bernanke, le gouverneur de la Réserve Fédérale américaine. … »

 

(3) Les Echos, le 12/02/2001 - « Le fabuleux lobbying de la finance américaine »

(4) Eric Laurent (2009) - « La face cachée des banques »

 

Pages 86, 91 et 126 - « La Banque des Règlements Internationaux (…) propose au monde bancaire des règles de fonctionnement. En 1988, douze nations, dont les Etats-Unis, avaient signé à son siège de Bâle un accord qui imposait un certain nombre de règles de (…) bonne conduite aux établissements financiers. Ils s’engageaient pour faire face à tout risque, à détenir des fonds propres équivalant à 8% de leurs engagements. Pour chaque prêt de 10 milliards de dollars, les établissements devaient posséder 800 millions de dollars (…) La Banque centrale américaine autorisa les banques à réduire le montant de leurs réserves si elles pouvaient prouver que le risque de paiement était vraiment négligeable et si leurs produits étaient notés AAA (…) Les résultats obtenus jusqu’en 2007 par les banques d’investissement (…) découlent de l’ampleur sans précédent des effets de levier. Chez Goldman Sachs, ils atteignent 25 fois les fonds propres, 29 chez Lehman Brothers, 32 chez Merrill Lynch et 33 chez Morgan Stanley et Bear Stearns … »

 

 (5) L’Expansion, Mars 2010 - « Obama à l’assaut des banques »

 

« … En 2008 et 2009, les six principaux établissements bancaires ont mobilisé 75,3 millions de dollars pour financer les campagnes présidentielles, législatives et sénatoriales. En 1998 et 1999, la somme était moitié moindre …» - Dépenses : Citigroup (14,6), JP Morgan (11,7), Bank of America (7,5), American Express (7,1), Goldman Sachs (6,2)

 

 (6) Paul Jorion, le 21/02/2010 – « Le fossé qui se creuse » (blog et chronique BFM du 22/10/2010)

 

« … Les chiffres les plus récents confirment une tendance de plus en plus marquée au fil des mois : une défiance de la population envers ceux qui la représentent et la gouvernent. À peine un peu plus d’un Américain sur cinq (21 %) considère aujourd’hui que la classe politique représente les citoyens ordinaires (…) Quelles sont les causes de cette perte de confiance massive ? Le sentiment qu’il existe une collusion entre la classe politique et le monde financier. La crise a été perçue par le public comme une faillite retentissante de l’establishment financier, qui en sort décrédibilisé. Or la classe politique semble avoir pris fait et cause pour le monde de la finance. Quand on demande aux Américains si la classe politique constitue un groupe d’intérêt poursuivant ses propres objectifs, 71 % répondent désormais que oui (…)Il faut tout d’abord constater que la désaffection de la population envers la classe politique a atteint la cote d’alerte. On a connu des périodes où le fossé s’était creusé de cette manière et ce furent des périodes de très grande instabilité. Scott Rasmussen, le directeur de l’agence, observe (...) que le rejet de leurs gouvernants par les Américains atteint sans doute le niveau qu’il avait lors de leur guerre d’indépendance au XVIIIe siècle … »

 

 



Illustration : Extraite du site AgoraVox -
« Qu'est-ce que la capitalisme ? » 

 

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Published by Marc Aragon - dans Chroniques
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