Mercredi 4 octobre 2006
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Les
ténors du bel canto boursier jargonnent et serinent en choeur : économistes, analystes, journalistes, et, plus généralement, experts, sont passés maîtres dans l'art de ne rien
dire. Une conviction forte, un bel aplomb et un bel espéranto suffisent en effet pour ânonner en boucle ou hurler en meute les mêmes opinions et les mêmes ritournelles. Ils ont cet air affecté et
cette manière savante qui vont à ceux qui ne savent rien mais sont payés pour l'écrire, tout aussi capables de justifier le lendemain ce qu'ils avaient nié la veille. Les exemples sont à ce
point nombreux qu’on ne sait où donner de la tête ! « La désinflation conduit à une chute de l'activité économique, soit à cause d'une hausse des
salaires réels, soit à cause d'une baisse des taux d'intérêt réels » 1. A moins que
ce ne soit l'inverse ! Hourra ou haro ?
L'économie n'est pas le seul lieu où la rhétorique embarrassée nous divertit à défaut de nous renseigner sur la marche des entreprises et des nations. Pour
quelques-uns, maîtres enchanteurs, l'inintelligible tient lieu de monopole du
savoir ; et, pour les cas les plus altérés, de viatique pour maisons de repos. Voici deux perles pêchées en eaux troubles, qu'on n'hésitera à relire tant on aura de peine
à conclure d'emblée ;
« Le changement est sain dans les conditions spécifiques de la ségrégation des parties matérielles, et dans la négation de cette condition ; c’est simplement l’idéalité idéale ou abstraite, pour ainsi dire de cette spécificité. Mais ce changement, par conséquent, devient immédiatement la négation de la subsistance matérielle spécifique, qui se trouve donc être la véritable idéalité de la gravité et de la cohésion spécifiques, c’est-à-dire la chaleur. Chauffer les corps sonnants, comme les corps battus ou frottés, donne l’apparence de la chaleur, qui trouve son origine conceptuelle en même temps que le son 2 ».
Comprenne qui pourra ! Même la simulation aléatoire de Monte-Carlo ne réussirait pas à donner une impression de texte profond aussi puissante. Pourtant, nous avons
tous joué à ce jeu : quelques sujets, quelques verbes et quelques compléments pour former des phrases au petit bonheur la chance qui peuvent être signifiantes. Et ce sentiment que certains
pourraient parler des heures et ne rien dire ... Dans la même veine, voici encore, mais plus court :
« Retraduit dans l’idiome weberien, le théorème de Downs peut s’énoncer : dans une situation complexe, la rationalité axiologique se substitue aux défaillances de la rationalité instrumentale ou, plus simplement, les bonnes raisons aux inaccessibles raisons - objectivement - valides 3 ».
Soyons assurés qu'avec assez de latin, ou de grec, nos témoins eussent tout aussi bien pu rimer leurs confusions en vers asclépiades ! Les économistes, moins
lyriques mais tout aussi extrêmes, ont plutôt choisi les iambes mathématiques pour éloigner le « vulgum pecus » ; cependant, les plus
nombreux préfèrent encore l'expertisme, sorte d'oraison idéologique qui utilise une langue d'apparence scientifique comme argument d'autorité 4. Enfin les boursiers, plus au contact du réel mais tout aussi éloignés de son parler, parsèment leurs propos de scories technocratiques, franglaises
ou abréviatives. Et les plus anciens, ceux qui criaient à la Corbeille, gesticulaient de surcroît ! A chaque corporation son langage et ses codes : les employés du gaz, les bouilleurs de cru
et les cambrioleurs ont aussi les leurs, pour protéger le clan.
En matière financière, on dispose de centaines de sujets, de verbes, de compléments et de formules toutes faites que l’on peut resservir à l’envi, dans un sens ou dans un autre. Nous pouvons écrire astucieusement des phrases savantes qui n’ont aucun sens sans être jamais pris en flagrant délit de contradiction ou de pronostic erroné. Ainsi, sous une apparence sérieuse et une rhétorique adaptée, nous pouvons duper notre monde. Nous pouvons pronostiquer la hausse et la baisse avec la même humeur, les mêmes mots et la même impression de maîtrise du sujet. Et nous ne serons jamais en peine de trouver les arguments ad hoc, en citant à comparaître des économistes ou des mathématiciens qui nous serviront de caution. Nous pouvons abonder ou contredire n’importe quelle analyse : au royaume des opinions, l’éloquence prime.
En matière financière, on dispose de centaines de sujets, de verbes, de compléments et de formules toutes faites que l’on peut resservir à l’envi, dans un sens ou dans un autre. Nous pouvons écrire astucieusement des phrases savantes qui n’ont aucun sens sans être jamais pris en flagrant délit de contradiction ou de pronostic erroné. Ainsi, sous une apparence sérieuse et une rhétorique adaptée, nous pouvons duper notre monde. Nous pouvons pronostiquer la hausse et la baisse avec la même humeur, les mêmes mots et la même impression de maîtrise du sujet. Et nous ne serons jamais en peine de trouver les arguments ad hoc, en citant à comparaître des économistes ou des mathématiciens qui nous serviront de caution. Nous pouvons abonder ou contredire n’importe quelle analyse : au royaume des opinions, l’éloquence prime.
(1) Libération, le 05/10/1998, cité par Bernard Maris - « Lettre ouverte aux gourous ... »
(2) Georg Hegel, cité par Nassim Taleb - « Le Hasard Sauvage »
(3) Raymond Boudon - « L'Art de se persuader des idées fausses, fragiles ou douteuses »
(4) Alternatives Economiques, Mars 2003 - Interview de Jacques Sapir
Illustration: Karl Marx (1818-1883)
Par Marc Aragon
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Publié dans : Bric-à-brac
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