L’économie fut longtemps dominée par la question de la survie : l’agriculture proportionna l'oscillomètre des équilibres de l'humanité. Au plus légendaire, l’Ancien Testament prétendit que Joseph identifia dans un songe de Pharaon où sept vaches maigres se repurent de sept vaches grasses, l’alternance de sept années de disette après sept années d'abondance 1. La civilisation aidant, on délaissa les bondieuseries pour ausculter d'autres genres de régularités, plus conformes au réel, qui paveraient la marche des nations. Des cycles ont émergé dans les économies paysannes, rythmés par des productions agricoles aux rendements fluctuants et incertains. Une mauvaise récolte provoquait une rareté et une hausse forte des prix, qui affamait les laissés pour compte, accroissait la mortalité jusqu’à ce qu’un équilibre macabre refît surface entre les hommes et les ressources : diminution des âmes ou hausse de la production, c'était selon. Ce temps n'est pas si loin, ni si hors de propos, où le pasteur Thomas Malthus voyait en la démographie une variable d’ajustement. Les aléas climatiques, qui gouvernaient tout, au plus profond et au plus vrai, ont cédé le pas aux incertitudes industrielles, sociales, idéologiques qui ponctuent désormais nos civilisations matérielles. Le monde fit peu ou prou son chemin, rompant avec les préceptes de l’Eglise qui enseignait qu’« aucun chrétien ne devait se faire marchand.
Les cycles économiques contemporains débutent par une phase de croissance ; puis l’essoufflement gagne, et la crise surgit, bientôt la dépression ; l’activité recule, un point bas est touché ; une reprise s’amorce alors, qui donnera naissance à une nouvelle phase d’expansion. La boucle est ainsi bouclée entre prospérité et récession. La durée et l’amplitude de ces phases distinguent le cycle. Or, seul le passé est déterministe, et le biais rôde, d'une lecture arrangeante des évènements : des interprétations idéologiques, parfois fantasques, s'ensuivent. Dans « Business cycles », paru en 1939, Joseph Schumpeter, économiste autrichien qui ne voyait dans le capitalisme que « rationalité et calcul », fit la synthèse, observant trois types de cycles aux horizons de temps différents. Dans cet ouvrage volumineux qui expose les récurrences de l’économie, des taux d’intérêt et des cours boursiers, il distingua les cycles de Joseph Kitchin, Clément Juglar et de Nikolaï Kondratieff. Les deux premiers sont désuets, le troisième plaît encore : ironie du sort, Kondratieff, cet économiste russe qui publia ses vues en 1925 2 finira ses jours au goulag pour avoir imaginé que le système capitaliste, dont on guettait la chute, pût se réaccoutumer au sortir d’une crise. Sa sinusoïde était contre-révolutionnaire, et le communisme, exponentiel ascendant. Chacun là-bas le sut mieux et se le tint pour dit : le soleil se lève à l'Est, et jamais ne s'y couche.
La théorie financière fit du mieux qu'elle pût pour accréditer la nécessaire rationalité des Marchés ; efficients et concurrentiels, filoguidés par une main invisible vers l'optimisation de tout ce qui sonne, et trébuche sitôt après, ces dieux de l'Olympe reçurent l'attention des plus grands. On nobélisa autant qu'on sût les travaux de l'Ecole de Chicago et d'ailleurs ; l'économie, la finance, et enfin la Bourse, qui cristallise le tout, trinquèrent avec la mathématique de concours des savants fêtés à Stockholm. L'image ruineuse d'un casino planétaire valait bien en effet qu'un tel aréopage se penchât sur la question des Marchés pour trancher en sa faveur et rassurer son monde. (…)
a effondré l'édifice : les Marchés financiers ont leurs propres humeurs et leurs cycles, tout aussi nébuleux.
Bref, l’authenticité de ces cycles nécessiterait surtout que le temps convînt enfin de s’accommoder aux désirs des hommes, unissant le passé et le futur dans des effets symétriques. En sorte que ce qui s’est passé hier puisse inférer de ce qui se passera demain ; qu’une même cause produise toujours un même effet, à l’image des lois classiques de la Nature. Hélas, l’univers est évolutif, son entropie croît ainsi que le second principe de la thermodynamique nous l'enseigne ; et le voilà maintenant quantiquement discontinu, chaotique, non linéaire, déséquilibré ! La causalité se dissout. Il y a aussi et surtout les hommes, qui ne comptent pas pour rien dans la moindre rectitude des phénomènes, introduisant de la psychologie, donc du mou dans la flèche du temps. Rien ne paraît ainsi presser davantage les peuples que de casser un cycle de prospérité en se faisant la guerre, cependant qu'ils s'acagnarderaient mieux en leur particulier quand l'économie est en crise. Cette généralité connaît aussi ses exceptions bien sûr, mais montre combien le long fleuve ne saurait être tranquille avec de pareils riverains ! L’économie demeure sous la coupe de contraintes humaines, sociologiques, financières et géopolitiques, d’ampleur et de nature variables, aux effets moins permanents que ceux auxquels les sciences exactes nous ont habitués. Le chaos de Lorenz, le grain de sable de Pascal 3, et tout est tourneboulé !
« S'il me fallait résumer ce que l'essence de l'histoire économique peut apporter à la science économique, je dirais qu'il n'existe pas de lois ou règles en économie qui soient valables pour toutes les périodes de l'histoire ou pour chacun des divers systèmes économiques 4 » (Paul Bairoch). Ainsi tel cycle qu'on croyait ici établi, déchoit-il ailleurs, puis s'éteint partout. La fascination du déterminisme économiqueFallaces et trompe-l’œil
(...) Isaac Newton fit cette belle promesse que le monde suivait une trajectoire déterministe. Il fallut déchanter : Albert Einstein pensa relativité, Werner Heisenberg fit de l’incertitude un principe, Edward Lorenz introduisit le chaos. Bah, les économistes sont toujours de Newton, qui extrapolent ceteris paribus, c’est-à-dire toutes choses égales par ailleurs. Hélas, le réel est empli d’abrupts, de demi-tours, de battements d’ailes et de sauts quantiques, qui se gaussent des chiffres que l’on encapsule, des courbes qui les montrent et que l’on prolonge pour induire la suite (…)
reste quant à elle inentamée.
(1) La Bible, Genèse 41 – Les songes de Pharaon
(41.1) Au bout de deux ans, Pharaon eut un songe. Voici, il se tenait près du fleuve (41.2) Et voici, sept vaches belles à voir et grasses de chair montèrent hors du fleuve, et se mirent à paître dans la prairie (41.3) Sept autres vaches laides à voir et maigres de chair montèrent derrière elles hors du fleuve, et se tinrent à leurs côtés sur le bord du fleuve (41.4) Les vaches laides à voir et maigres de chair mangèrent les sept vaches belles à voir et grasses de chair. Et Pharaon s'éveilla (41.5) Il se rendormit, et il eut un second songe. Voici, sept épis gras et beaux montèrent sur une même tige (41.6) Et sept épis maigres et brûlés par le vent d'orient poussèrent après eux (41.7) Les épis maigres engloutirent les sept épis gras et pleins. Et Pharaon s'éveilla. Voilà le songe
(1) Les études de Kondratieff parurent en Occident en 1936
(2) Fernand Braudel (1979) - « Civilisation matérielle, économie et capitalisme ... »
(3) Expression signifiant qu’il suffit d’un rien pour changer ou faire évoluer une situation
Le républicain anglais Cromwell mourut d'un calcul urinaire. Blaise Pascal écrivit à ce propos - « Cromwell allait ravager toute la chrétienté : la famille royale était perdue, et la sienne à jamais puissante, sans un petit grain de sable qui se mit dans son uretère ; Rome même allait trembler sous lui. Mais ce petit gravier s’étant mis là, il est mort, sa famille abaissée, tout en paix et le roi rétabli » (Pensées, fragments et lettres de Blaise Pascal – Pensées diverses XX, page 185, édition Armand Prosper Faugère - 1814)
(4) Bernard Maris (1990) - « Des Economistes Au-dessus de Tout Soupçon »
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