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La planète Boursière

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Dimanche 16 septembre 2007 7 16 /09 /2007 15:25
 
 
Historiens et économistes traquent inlassablement ces cycles qui paveraient la vie des hommes. Au fil du temps, des mouvements périodiquesCycles économiques : la main de l'homme

Depuis les temps immémoriaux de l'antique Phénicie, dont les peuples navigateurs tracèrent les premiers sillons commerciaux du pourtour méditerranéen, l'Economie-Monde chère à Fernand Braudel n'a cessé de s'étendre et d'universaliser ses ricochets. Civilisations, cités-Etats, nations et empires ont prospéré, puis lâché prise, supplanté par de nouveaux arrivants, puis d'autres encore, plus ou moins glorieux, et les affaires des uns impliquèrent bientôt les intérêts de tous les autres. On connut des hauts et des bas, des jours filés de soie et des mauvais lendemains. Un éternel recommencement paraissait vibrer dans l'espace et le temps (…)

 ont été décelés, ici ou là, vibrant au diapason ou en totale discordance, jusqu'à faire émerger un son, un sens, une tendance. Ainsi, une fois l'écheveau démêlé, tous ces cycles qui s'entrelacent nous donnent-ils le sentiment rassurant d'un ordre supérieur. Mais l'art est facile de tourner les données au seul bénéfice d'une vibration qu'on voudrait mettre en lumière. L'opportunisme fait la suite. Voyez Charles Dow, père de l’indice phare de Wall Street : persuadé que les cours boursiers celaient une vérité cachée, il se pencha sur nombre de leurs chroniques, et figea six axiomes qui fondèrent l'Analyse Technique. L'un d'entre eux dicte que le Marché est sous l'emprise constante de trois cycles d'inégale durée : le premier, de long terme, rythme l'élan principal, pluriannuel ; le deuxième, de moyen terme, corrige cette dominance et dure de trois semaines à plusieurs mois ; enfin, un cycle de court terme, inférieur à trois semaines, reflète les troubles locaux du marché. Charles Dow assimilait ce mélange à l’agitation océane, où cohabitent marées, vagues et ondulations, qui fluent et refluent. Cette allégorie tint lieu de credo chartiste.

Trente ans plus tard, Ralph ElliottLe Maître des Vagues

(...) Ralph Nelson Elliott, estimable comptable du Middle West, conçut dans les années 1930 un système nouveau d’analyse graphique des cours de Bourse s'appuyant sur la psychologie des opérateurs. Selon lui, celle-ci alternait en séquences d’optimisme puis de pessimisme, parfois mâtinées d’extravagance euphorique ou bien de profonde panique. De telles vagues, enfants chéries des chartistes modernes, paraissaient se recommencer à différentes échelles de temps. Un observateur accoutumé les aurait aperçues aisément pour peu que son intuition ne comptât pas plus que le résultat qu’il voudrait y voir et celui que la réalité produirait. Une gageure en somme (…)

, qui s’était à son tour épris de l’errance des cours, supputant quelque logique dans leur course imprévisible, s’empara de la question, opina assez et proposa une théorie qui tomba aussitôt dans l’oubli
1. On exhuma le tout dans les années 1990 quand les arènes financières s’ouvrirent au monde par la grâce des autoroutes électroniques. Les chartistes s'échinèrent à épousseter les anciennes méthodes et à en promouvoir de nouvelles, à grand renfort de rotatives. On en fit beaucoup sur le sujet des cycles, avec cette promptitude suspecte de toujours vouloir se saisir des théories mieux signées pour en accréditer de plus opportunistes. On explicita derechef les cycles que la grande sœur, l’Economie, avait cru apercevoir dans sa quête d'un monde organisé. « Le Dow Jones est suffisant en lui-même pour révéler tout ce qu’il y a à savoir sur la conjoncture économique 2 ». On distingua vite des régularités dans les entrelacs des chroniques boursières, et quelques autres qu’on extirpa de vastes banques de données. On discerna autant de cycles que l’inclination personnelle et la puissance informatique qu’on y mit poussa à le faire, tenant pour peu la force du hasard, ses structures erratiques, ses constructions stylistiques aléatoirement répétées, qui donnent elles aussi l’illusion de régularités. Les justifications ad hoc pouvaient suivre, dans la plus pure tradition narrative.

En 1923, au terme d'une étude de la fluctuation des taux d’intérêt et des prix de gros entre 1890 et 1922 aux États-Unis et en Angleterre, le statisticien anglais Joseph Kitchin publia un article dans la Review of Economic Statistics où il décrivait un cycle de 40 mois, fondé sur le rythme de fluctuation des stocks. Ce cycle court rendait compte, selon lui, des ajustements dans la gestion des stocks des entreprises, qui produisent et stockent en vue de la demande croissante qu’elles anticipent, puis, sont contraintes de réduire la production pour écouler les surplus lorsque la conjoncture se retourne. Hélas, le concept dépérit avec la part grandissante des services dans les économies modernes. Et finit même par disparaître tout à fait. Qu'importe, les chartistes boursiers distinguèrent longuement des cycles de Kitchin, sans justifier ce que les graphiques des cours d’une banque ou d'une SSII auraient à voir avec les oscillations des stocks. Une parenté toute théorique crédibilisa les sinusoïdes des Marchés. « Tout aussi intéressant, on peut également observer un cycle de Kitchin sur le marché boursier américain tout au long de ce siècle, cycle interrompu seulement par un déplacement de deux ans en 1946 et 1947 qui inverse celui-ci. Depuis lors, le cycle fonctionne jusqu’au milieu des années 1980 lorsqu’il est à nouveau interrompu 
3 ». Peuh ! Rien n'est plus étranger à un trader que la vie des entreprises.

En 1862, l'économiste-médecin français Clément Juglar détailla les affaires du moment dans un ouvrage au titre indigeste
4. S’appuyant sur des données relatant les prix et les échanges commerciaux, les flux financiers, les mouvements de la population et les revenus fiscaux en France, en Angleterre et aux États-Unis au XIXème siècle, il observa des vagues récurrentes d'une durée de neuf ans. Selon lui, ce cycle était lié aux variations des investissements des entreprises que les profits en hausse stimulent, encourageant la consommation et le gonflement du crédit, jusqu'à ce qu’un surplus de production apparaisse et engendre une décroissance de l'investissement. Cette belle construction aussi résistera mal à l’épreuve du temps et tombera dans l'oubli de la Nouvelle Economie 5. Tony Plummer, auteur chartiste prolixe, n'en fut pas plus ému, qui écrivit : « Le premier point est que le krach de Wall Street en 1929 ainsi que le krach des actions en 1987 sont tous deux intervenus au bas de la vague de rétablissement d’un cycle de Juglar. Mieux, ces deux évènements survinrent après un plus haut majeur de Kondratieff. Ce qui nous contraint à reconnaître la justesse du modèle … 6 ». Un modèle d'opportunisme rétrospectif, qui se déroba cependant aux trois cent cinquante analystes boursiersConvictions acheteuses

(…) A la fin de l’été 1929, les quotidiens ne se bornaient plus à citer quels titres monteraient en séance et de combien, mais bien l’heure à laquelle tel ou tel autre serait travaillé ! En ces jours filés de soie, quiconque pouvait s’ériger analyste, qui présageât la hausse, avec des chances sûres de succès, cireurs de chaussures compris. Soixante ans plus tard, en octobre 1987, la vista des éditeurs de 800 lettres confidentielles fut de la même eau : six à peine, des gâte-sauce, sous-entendirent le krach, à mi-voix. Les analystes boursiers sont de ce genre, inoxydablement positifs: ils bannissent la baisse et répugnent mordicus à conseiller quoi que ce soit à la vente ...

 du consensus du Dick Davis Digest : 5% seulement d'entre eux prédirent le krach de 1987 3. Juglar leur avait échappé.

Voici enfin Nikolaï Kondratieff, qui postula, en 1925, de longues vagues de croissance et de déclin dans les économies occidentales, discernant un cycle de 54 ans dans les taux d’intérêt, l'épargne, la production de plomb en Angleterre ... Ses motifs convainquirent peu. Joseph Schumpeter y verra les innovations qui pavent a marche de l’économie, d’autres le cycle de vie de l'humain, inflationniste et consommateur en ses vertes années, déflationniste et conservateur en ses vieux jours, balisant le Kondratieff selon la suprématie des générations. Les économistes délibèrent. La conviction des chartistes est faite : voici ce qu’écrit l'elliottiste Robert PrechterGourous chartistes

(...) Grand vulgarisateur des thèses obscures de Ralph Elliot dont nul n’avait jamais entendu parler, Robert Prechter soumit les fameuses vagues elliottistes à la question, et ses prédictions furent remarquables. Cet ancien analyste de chez Merrill Lynch abreuva alors des disciples toujours plus nombreux, d'une littérature continûment renouvelée et rééditée, allant même jusqu'à grapher l'Histoire des Etats-Unis sous les ondulations de ces vagues primordiales. Puis vint le krach d’octobre 1987 qui gâta tout. Prechter devint baissier chronique et surfa à contre-courant de la hausse triomphale des années 1990. Le flux et le reflux des vagues l'emporta (…)

 : « Le cycle de 50 à 60 ans (...) de catastrophe et de renaissance était connu et avait été observé par les Mayas d’Amérique Centrale et par les anciens israélites (...) Nikolaï Kondratieff rapporta, dans la limite des données dont il disposait, que les cycles économiques des pays capitalistes modernes tendaient à répéter un cycle d’expansion et de contraction d’environ un demi-siècle. Ces cycles correspondent en taille à des vagues de Supercycle … 
7 ». S’ensuit un laïus que seuls les fans d’Elliott entendront, embrassant la guerre de 1812 contre le blocus britannique, les deux guerres mondiales, celle du Vietnam et moult autres faits. A ce compte, des tablettes cunéiformes nous essent même assez graphé la civilisation depuis Nabuchodonosor !

L'Histoire retient aussi les cycles saisonniers de très court terme, les cycles séculaires de Fernand Braudel 8, et les cycles intermédiaires de vingt ans de Simon Kuznets. Les chartistes ont encore à dire ! Mais sans doute négligeront-ils le plus trivial de tous les cycles, celui de Charles KindlebergerLe bal des patineurs

(...) Rien ne sert de maudire les Parques, les jours filés de soie ne durent jamais. Le désastre survint à l’automne 1929, précipitant le monde dans une crise économique qui durera quinze ans avant que le pire n'ouvre un retour à meilleure fortune. Au plus tôt, le trauma fut si vif qu’on décida de corseter les usages, quitte à ruiner le système. Les banques, qui payèrent le prix fort d'avoir tant prêté à qui voulait spéculer, furent interpelées par un Glass-Steagall Act extrêmement strict. Puis, la mémoire s'estompa. Le cycle de Charles Kindleberger tendait encore à se vérifier, selon lequel un élan spéculatif ne peut reprendre tant que le souvenir des désillusions persiste (…)

, qui rappela qu'un certain temps est toujours nécessaire aux boursiers ruinés pour oublier leurs désillusions et nourrir de nouvelles vélléités 9.

 

 


 

(1) Ralph Nelson Elliott (1939) - « The Wave Principle »
(2) William Peter Hamilton en 1903, rédacteur en chef du Wall Street Journal
(3) Lars Tvede (2001) - « Psychologie des Marchés Financiers »
(4) Clément Juglar (1862) - « Des crises commerciales et leur retour en France .... »
(5) Alternatives Economiques N°178 - Denis Clerc : « Nouvelle Economie, le retour des Trente Glorieuses »
(6) Tony Plummer (1991) - « Forecasting Financial Markets » (4ème édition)
(7) Robert Prechter (1990) - « Elliott Wave Principle  » (6ème édition)
(8) Fernand Braudel (1979) - « Civilisation Matérielle, Economie et Capitalisme ... »

(9) Charles Kindleberger (1978) - « Histoire mondiale de la spéculation financière  »

 

Page 15 - « (…) Et enfin le cycle le plus flou, et le plus incertain, le Kondratieff, coïncidant avec des inventions majeures comme le chemin de fer et l’automobile. Nous pouvons noter l’espacement des crises de dix ans en dix ans dans la première moitié du XIXè siècle (…) avant que la périodicité ne devienne plus irrégulière. Nous ne cherchons pas à expliquer cette périodicité sinon pour dire qu’un temps – plus ou moins long – est nécessaire aux investisseurs après une crise pour qu’ils récupèrent suffisamment de leurs pertes et désillusions et soient à nouveau tentés par l’aventure spéculative … »

 



Illustration : Nikolaï Dimitrievitch Kondratieff (1892-1938)
 
Par Marc Aragon - Publié dans : Méthodologie
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