Samedi 23 septembre 2006
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A 38
ans, l'oligarque Oleg Deripaska contrôle déjà Russian Aluminium, le troisième producteur mondial d’aluminium derrière Alcoa et Alcan. Son ambition est plus grande encore,
qui vise à absorber son dauphin local, Sual, sixième mondial. Cette union, convenue début août, fera alors émerger le premier producteur mondial d’aluminium primaire, et le troisième
extracteur de bauxite. L’opération est estimée aux environs de 30 milliards de dollars, et son dénouement, proche, a reçu l'aval de Vladimir Poutine, maître du Kremlin et du jeu économique de la
Fédération 1 : une chance sûrement pour Oleg Deripaska, ancien proche de Boris Eltsine, qui fonda RusAl avec un autre oligarque,
Roman Abramovitch, actuel patron du club de football de Chelsea et précédent propriétaire du pétrolier Sibneft, cédé depuis à Gazprom. La kremlinisation de l'économie russe est en cours. Et
Gazprom, son bras armé.
Les manoeuvres pétrogazières sont intenses, qui visent à défaire la grande braderie de la période Eltsine. Et tous les moyens semblent permis. On rappellera que
Sibneft et Ioukos, ex-géant russe du pétrole, liquidé, avait failli
fusionner, avant que Mikhaïl Khodorkovski, un autre oligarque proche d’Eltsine, ne soit défait de sa compagnie manu militari, expédié vers un repentir sibérien « bien mérité ».
Ainsi, tous les oligarques de la période Eltsine qui captèrent les ressources locales, parfois sans vergogne, n’auront pas tous conquis son successeur : les uns libres, à l’Ouest, les autres
moins, à l’Est. Oleg Deripaska est toujours en cour, adoubé semble-t-il sur le dossier aluminium, une pièce parmi d'autres du grand capitalisme
d’Etat que Vladimir Poutine appelle de ses vœux et façonne avec conviction. Ce grand dessein consiste d’abord à remettre la main sur les immenses richesses fossiles et minérales du sous-sol russe
que l'administration d’Eltsine avait littéralement soldées ; puis à rappeler le ban et l’arrière-ban des entreprises de la Fédération, conviées à convoler ensemble afin de constituer des
mastodontes, futurs champions mondiaux de l’énergie, de la sidérurgie, de l’aluminium, mais aussi de l’aéronautique et de la pharmacie.
Et à tout seigneur, tout honneur : voici Gazprom, le fleuron, qui a dépossédé Microsoft de sa troisième place à la capitalisation boursière mondiale. Le géant, à l’actionnariat proprement nébuleux mais à
la direction bien cadenassée – Dimitri Medvedev, 41 ans, président du conseil d’administration de Gazprom, vice-premier ministre, héritier possible de Poutine, originaire de Saint-Petersbourg
comme lui -, contrôle notamment 16% des réserves gazières mondiales et produit annuellement 21% du gaz naturel de la planète. Gazprom encore, groupe pétrolier qui produit plus d’un million de
barils par jour, par sa filiale Gazprom Neft qui a repris 75% de Sibneft et qui se verra gratifiée d’une part de Ioukos. Gazprom toujours, dans l’électricité, donc le nucléaire, qui détient 100%
d’Atomstroyexport, qui investira 60 milliards de dollars dans la mise en chantier de 40 centrales nucléaires sur 25 ans 2.
Voici aussi, Rosneft, la pétrolière, assise sur la dépouille de Ioukos, qui fut récemment introduite à la Bourse de
Londres avec moult pérégrinations, non sans que le Kremlin eût mobilisé plusieurs compagnies de premier plan intéressées par le pétrole russe, en leur
faisant comprendre qu'acheter du Rosneft serait un «geste important» pour leur avenir en Russie (BP, Petronas, CNPC) 3,
Rosneft donc, dirigée par Igor Setchine, chef adjoint de l’administration présidentielle russe, héritier possible de Poutine, originaire de … Saint-Petersbourg. Les grandes manœuvres ne sont pas
achevées dans la reprise en main de l’or noir : dernièrement, Shell s’est vu retiré le droit de développer son projet Sakhaline 2, ExxonMobil, est menacé sur son projet Sakhaline 1, et Total tremble sur la
suspension possible de son contrat sur le gisement de Khariaga. TNK-BP, bras armé du britannique BP en Russie craint également de se voir retirer son autorisation d’exploiter le champ gazier de
Konytka. Environnement et calendrier sont les raisons invoquées, qui ne trompent personne sur les motivations réelles des dirigeants russes. Fin du premier acte.
Car le temps est maintenant venu pour l’ambitieuse Russie, qui dispose d’abondants capitaux, de partir à la conquête de l’Ouest. Le premier au feu fut Severstal,
géant russe de l’acier, dirigé par l'oligarque, Alexeï Mordachov, 40 ans, qui ne se le fit pas redire lorsque Guy Dollé le requit pour extraire Arcelor des griffes de Mittal. Cavalier blanc,
mais pas cavalier seul, n’en doutons pas, car Mordachov fût devenu le principal actionnaire du numéro un mondial de l’acier en cas de succès ! Raté ! Le géant de l’aluminium en gestation –
RusAl/Sual -, offrira une première revanche, en acquérant l’italien Eurallumina 4. On vit aussi la deuxième compagnie aurifère russe
Polymetal, convier le conglomérat AngloGold dans une « sorte » de partenariat. Bien sûr, Gazprom, dont la liste des acquisitions et des coopérations est longue comme un jour sans
pain, avec Suez ou GDF en point de mire si la fusion échouait. Mais le fait le plus marquant est l’entrée de la banque publique Vnechtorgbank au capital d'EADS, à hauteur de 5%, en vue d’une
alliance avec le futur holding d’Etat OAK, qui regroupera les fleurons de l’aéronautique russe : en jeu, une grosse commande d’Aeroflot. L'affaire est entre les
mains des politiques, au plus haut niveau.
Périodiquement, l'establishment politico-économique russe s’émeut de ce que son pays et ses entreprises ne soient pas perçus comme des partenaires respectés,
fiables et dignes de confiance. Mais que penser de l’agonie téléguidée de Ioukos, qui illustra avec acuité tout ce que le mélange des mœurs affairistes et la confusion des genres entre la
sphère de l’économie privée et le plus haut niveau politique pouvait générer d’arbitraire, d’incertain, d’improbable ? Sur un autre plan, comment ne pas percevoir dans la détermination des
dirigeants à évincer les investisseurs étrangers de secteurs stratégiques de son économie, notamment pétroliers, l’avance masquée vers des relations économiques parfaitement asymétriques ?
Pour l’heure, la Russie a été recalée à l’OMC : les démocraties européennes auraient intérêt à promouvoir elles aussi de véritables champions, à la gouvernance mieux charpentée
que celle d’EADS, pour mieux défendre leurs propres intérêts.
Car en face, le capitalisme russe, étatique et post-communiste, n’en a pas encore fini avec les coutumes de la défunte URSS. Le népotisme et les clans
s’affairent : récemment, le directeur du FSB (ex-KGB) a fait bombarder son fils de 25 ans au poste de conseiller d’Igor Setchine, PDG de Rosneft. Le premier ministre russe a placé son fils
cadet de 23 ans à un poste clé au ministère des Affaires Etrangères, tandis que son aîné fait déjà partie des dirigeants de Vnechtorgbank. Et le gouverneur de Saint-Petersbourg a expédié son fils
au poste de senior-vice-président de la même banque. Enfin, le ministre de la Défense, Sergueï Ivanov, ami du président Poutine, et son possible successeur, a décroché pour son fils de 28 ans le
poste de vice-président de GazpromBank, troisième banque du pays 5.
Histoire de bien bétonner le capitalisme d’Etat russe. Ayez confiance …
(1) Les Echos, le 22/08/2006
(2) Investir, le 09/09/2006
(3) Libération, le 14/07/2006
(4) Le Monde, le 01/09/2006
(5) La Tribune, le 22/09/2006
(2) Investir, le 09/09/2006
(3) Libération, le 14/07/2006
(4) Le Monde, le 01/09/2006
(5) La Tribune, le 22/09/2006
Illustration : Catherine II de Russie (1729-1796) chevauchant
Par Marc Aragon
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Publié dans : Géopolitique
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