La séance
boursière débute par un prix d’ouverture, imprévisible, qui joint les ordres collectés depuis la veille. Puis les cotations défilent, à un rythme effréné pour les blue chips, jusqu'à
plusieurs fois par minute, et cette kyrielle d'opinions éphémères traduit l’excitation des traders. Deux cours seulement surnageront, qui en disent assez sur le combat que bulls et bearsBulls & Bears – The Wall Street Game
En 1663, un dénommé Peter Stuyvesant, qui gouvernait la Nouvelle-Amsterdam, une bourgade d'une poignée de maisons établie sur Mannahatta, l'île des collines, fit ériger un mur de bois pour
protéger les lieux des agressions des indiens Algonquins. Un an plus tard, nonobstant, les anglais se saisirent de la cité, la rebaptisant aussitôt New York en l'honneur du duc d'York, futur
Jacques II. Et la rue du Mur devint ... Wall Street ! En 1792, quelques courtiers assemblés sous un platane y concevront le mâle alpha des Bourses mondiales : le New York Stock Exchange. Ah ce
mur ! Des générations de traders s'y fendront le crâne, qui s'y précipitèrent la tête la première, les bulls, et d'autres, qui s'usèrent les griffes de tant s'y agripper, les bears ! (…)
se sont livrés : le plus haut et le plus bas du jour. A la cloche, la bête cesse de haleter : on fixe un prix de clôture, et chacun fait ses comptes. Mais déjà le trader n’est
plus au doute passé, ses motifs, ses ressorts. Il est tout entier arc-bouté sur ses prochains engagements, il a besoin de chiffres, signifiants si possible, qu’il puisse brasser, additionner,
soustraire ou diviser. Et ces quatre-là lui suffisent - ouverture, clôture, plus haut et plus bas -, qui disent ce qu'il y a à connaître sur l'air du temps. Il travaille cette maigre matière,
esquisse des courbes de prix, souvent en bâtonnets, qu’il analyse. Cette graphomancie l’inspire, inextinguible, comme son illusion l'est d'en percer les secrets : il n’a pas encore tiré sa
révérence. En 1991, un certain Steve Nison 1, s’avisa d’une représentation graphique plus signifiante, issue d’anciennes pratiques
nippones gardées jalousement secrètes par les spéculateurs nippons pendant 250 ans. Frisson général et succès
assuré : l'heure des « chandeliers japonais » - japanese candlesticks - sonnait.
La réelle novation graphique des Chandeliers japonais tient à ce que l’écart entre le prix d’ouverture et le cours de clôture est figuré sous la forme d’un rectangle, blanc si la séance
a bouclé plus haut qu’elle avait ouvert, noir généralement (ici rouge) si la
clôture est en recul sur l’ouverture. Ce rectangle est appelé le corps vrai du chandelier. Les lignes qui rallient les points haut et bas de la séance au corps sont appelées les ombres ou les
mèches. La silhouette des signes, celle du yasunebike notamment - séance en baisse, pas d'ombre basse -, rappelle incidemment celle d'une bougie, ce qui éclaire notre
lanterne occidentale sur la métaphore du Chandelier Japonais. Il n'est plus dès lors que de classifier les figures, selon que le corps sera plus ou moins galbé - « grand ou petit » nous dit
avec doigté Steve Nison -, qu'il se prolongera d'une ombre haute et/ou d'une ombre basse plus ou moins établies. Aucune métrique ne caractérise cette géométrie, sinon à l'écarté, ou
à ce que l'expert en dira. Les lettres de cet alphabet sont maintenant en place, prêtes à former des mots, puis des phrases, un langage en quelque sorte. Comptons-les. Assemblons-les. Et déjà
tout se complique.
Visitons un instant cette galerie de portraits. Voici par exemple le marubozu, grand chandelier, haussier ou baissier, dépourvu d’ombre. C’est un marubozu parfait, contrairement au
yasunebike, forme particulière de marubozu dite unipolaire parce qu’elle admet une ombre, ici basse, ou son jumeau yoritsuki takane affublé, lui, d’une ombre haute, qui tous
deux signent une séance baissière. Voici maintenant, un doji jambes longues (juji), figure ombrée au corps vrai filiforme (séance ouvrant et clôturant au même niveau), dont deux avatars,
le doji dragon (tonbo) – clôture au plus haut – et le doji pierre tombale (tohba) – clôture au plus bas - sont de vrais idoles au pays des chandeliers. Et si nous poursuivions
notre chemin, parsemé de gaps (tasuki), nous
croiserions des séquences telles que le harami, l’avalement, la ligne de séparation (séquence de deux figures), les trois corbeaux noirs, ou les
trois soldats blancs (trois figures), voire, les structures en dessous de plat, les trois méthodes ascendantes ... L'onirisme n'est jamais chiche d'imagination ni d'exotisme, comme on voit, à
l'inverse du réel, plus fruste. Moins divinatoire surtout.
Car, au final, une seule question vaut : les traders orientaux, forts de cet art qu’ils celèrent deux siècles, furent-ils un temps durant plus riches que leurs homologues occidentaux, mieux
prémunis contre ce risque boursier, atavique et apatride, sous les yeux d’un Vieux Continent qui déjà se languissait que Steve Nison en rompît les secrets ? Peut-on penser, à
brûle-pourpoint, que les opérateurs nippons tirèrent avantage de cette technique, distançant dans leur pratique et leurs résultats les boursiers du Nouveau Monde et de la Vieille Europe assemblés
? Interrogeons Steve Nison : que nous dit-il sur le sujet tout au long des 347 pages de son ouvrage ?
Rien. De cette interminable glose, nous n’obtiendrons aucun chiffre qui valoriserait la méthode, aucune indication qui en jaugerait la pertinence, ni davantage la moindre statistique qui
permettrait une simple évaluation. Steve Nison parle et nous croyons ce qu’il dit, fidèles en cette inclination à rechercher toujours d’antiques sagesses pour mieux
accréditer les nouvelles croyances … Enquêtons encore.
En 1992, un auteur américain, Gregory Morris, vint suppléer le maître, publiant avec honnêteté des données de mauvais aloi. François Baron, chartiste
français, les reprit à son compte, lui aussi avec grand mérite, dans l’opus d’une magnifique livrée qu’il consacra au sujet 2. Les résultats sont exécrables. On y lit par exemple que sur 5654 relevés quotidiens d'actions du
Standard & Poor’s, le passant de ceinture baissier obtient la meilleure réussite à trois jours avec un simple taux de 42,50% ; le harami en croix haussier
décroche la palme à cinq jours avec 45,40% de succès, tandis que l’étoile filante baissière s’impose à sept jours, au prix d'une réussite de 52,70% … pour 36 observations
seulement ! Inutile de détailler outre car l’essentiel aussi bien que le meilleur viennent d’être dit là : les Chandeliers n'infèrent aucune stratégie entre trois et sept jours
supérieure aux attendus d’un jet de pièce. La technique séculaire de Munehisa Homma, qui permit à cet estimable personnage de bien
faire au temps qui était le sien, n’a donc conservé des origines que ses atours historiques. Hors les croyances colportées par quelques-uns qui y ont avantage.
C’est donc sans surprise, comme un aveu implicite d'échec, qu'auteurs et experts en méthodologie boursière, conseillent d’associer cet art à d’autres techniques ... dont le juteux chartisme
! Ab imo pectore 3 ! Divine geisha, protectrice du clan ...
(2) François Baron (2004) - « Chandeliers Japonais »
(3) « Du fond du coeur »
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