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Dimanche 30 mars 2008 7 30 /03 /Mars /2008 19:56


  

La réussite, spécialement dans les affaires d'argent, est une source permanente d'émerveillement pour la multitude ; la fascination qu'elle exerce est à l'échelle des capitaux brassés, qui voltigent par milliards, sans relâche, et nul ne saurait se représenter que la magnitude de ce tourbillon financier pût dériver d'individus au génie moins éclatant. Ainsi le succès, en cette matière et d'autres, secrète-t-il une race d'hommes loués pour l'acuité de leurs vues, la fulgurance de leurs jugements et leur capacité à embrasser le réel d'un coup d'œil. En février 2005, James Cayne, patron de Bear Stearns, cinquième banque d'affaires américaine, étaient de ceux-là, qui jubilait : pour la seconde fois en trois ans, le magazine Fortune désignait sa banque comme la « plus admirable » de toutes les sociétés de valeurs mobilières 1. La fin des illusions était proche : l'éloge à peine froid, le flair éclatant des stratèges de Bear Stearns, président compris, piqua du nez à grande vitesse quand le Marché révéla que ce talent ne devait qu'à l'ivresse spéculative des dérivés de crédit et à la ruine de milliers de ménages insolvables.
 
Comme toujours, la rapidité de la chute surprit l'opinion ; en juin 2007, la banque avait certes publié des mauvais résultats, plombés par « une charge exceptionnelle de dépréciation d'actifs immatériels », mais sa communication fut assez entortillée pour qu'on n'y décelât pas les relents délétères de la crise du subprimeSubprime : risque majeur ?

Côté cour, des équations, longues comme un jour sans pain, qui s’échinent à décrire des mondes enchantés où l’homme figure à peine, esquissé au crayon et dans la marge ; côté jardin, la haute finance, attentive, qui excelle dans l’art d'animer les équations qu’on aura formulées, c’est-à-dire d’y trouver le prétexte à sa quête incessante du gain. Ainsi irait le Marché, dit-on, univers de papier, empli d'évidences, mené par une mathématique bienveillante ! Las, voilà qu'en son centre étasunien, une affaire envenime toutes les autres : des prêts immobiliers mal garantis - « subprime » -, que l'on se plaît à minorer, dégénèrent, et menacent d'infecter à l'entour (…)

, qui couvait. James Cayne lui-même, assez détaché du réel, ne prit pas la mesure du danger, continuant d'alterner, dit-on, le golf et le bridge, selon qu'il plût ou non. Le banquier de Madison Avenue, l'un des plus gros acteurs du moment sur le marché des prêts hypothécaires, fit alors l'objet d'importants appels de marge sur les positions de deux de ses fonds 2 : Goldman Sachs, JP Morgan Chase, Bank of America et Merrill Lynch, elles aussi mal engagées, voyant s'affaisser les garanties des prêts octroyés, demandaient leurs comptes, menaçant de saisir les actifs « collatéralisés ». Quelques milliards de dollars plus tard, ses deux fonds au tapis, Bear Stearns réputa le problème clos : le 20 septembre, Samuel Molinaro Jr, son directeur financier, annonça que le pire était passé 3. Le 14 novembre, le même enchanta son monde, estimant « que les déboires du compartiment subprime devraient en partie être compensés par la vigueur de ses activités de courtage de valeurs 4 ». Partout à l'entour, la crise fulminait, l'incendie ravageait la plaine, au soleil couchant d'Austerlitz.

Les fonds souverainsFonds souverains

(…) Les fonds souverains, qualifiés de « caisses noires » par Simon Johnson, économiste en chef au FMI, sont bien décidés à troquer leurs oripeaux de parvenus contre de vrais habits de lumière. Une étude Natixis évaluait leur poids à 3.355 milliards de dollars à fin 2007, et leur épaisseur financière entre 12.000 et 15.000 milliards à l’horizon 2015 : les titans montent en puissance. Voilà bien de quoi effrayer le Landerneau financier, quoique celui-ci, américain pour l'essentiel, n’ait pas dédaigné la manne qui s'est abattue sur ses banques, comptées debout, depuis mi-2007 : soixante milliards de dollars, au mieux compté (…)

, qu'on avait pris de haut en temps de paix, furent les bienvenus quand la crise financière vira à l'aigre. Curieusement, Bear Stearns ne fut pas de cette revue, et si des contacts furent noués avec le chinois Citic, ceux-ci prévoyaient un partenariat, non la recapitalisation de la banque 5. Le 10 mars 2008, au comble d'un cynisme éduqué digne des grandes heures d'Enron, Alan Schwartz, directeur général de Bear Stearns, déclara qu'il n'y avait aucun péril en la demeure : « Le bilan, la liquidité et le capital de Bear Stearns restent solides 6 ». Le 12 mars, il jura ses grands dieux : « Nous ne constatons aucune pression sur nos liquidités et encore moins une crise de liquidités ... Nous avons environ 17 milliards de dollars de cash en excédent dans notre bilan 7 ». Le 14 mars, pris d'un doute, il fit recompter : le roi était nu  ! Appelées à la rescousse, JP Morgan Chase et la Fed de New York acceptèrent dans l'urgence de fournir tous les financements à court terme pendant un mois. Ce délai fut tôt raccourci à ... deux jours : le dimanche 16 mars, JP Morgan Chase rachetait Bear Stearns pour deux dollars l'action, valorisant la banque à 236 millions de dollars quand Wall Street la cotait encore 3,54 milliards de dollars deux jours avant, et 7 milliards quinze jours plus tôt ! Cette conception élastique de la valeur en dit long sur la myopie des marchés boursiers.

Le génie financier changea donc d'adresse : mais il ne calculait pas mieux pour autant. Le grotesque, pour ne rien dire du ridicule, fut atteint lorsque JP Morgan quintupla son offre, dix jours plus tard, sous la pression des actionnaires, parmi lesquels des milliers de salariés, tous plus étreints par le sort de leurs investissements - et de leurs emplois, que par celui des ménages plus nombreux encore qu'on avait délogés. James Cayne, redescendu sur terre, fut de cette partie de bridge menteur, quoique dit-on, ne déambulant plus dans les couloirs de Bear Stearns sans un garde armé à ses côtés 8, craignant qu'on achevât tout à fait de le dépouiller : la maestria restait, seul le pistolero changeait ! Et que dire de Joseph Lewis, sujet britannique résidant sur l'île de New Providence, principal actionnaire de la banque par son fonds Tavistock, qui acquit en septembre dernier 7% du capital via cinq sociétés bahaméennes Aquarian Investments ? D'aucuns, toujours prompts à louer la vista des tycoons ressortirent aussitôt l'antienne mille fois resservie de « l'achat à bon compte » : à 105 dollars l'action, le milliardaire offshore et défiscalisé n'est pas près de revoir sa mise 9 ! L'intelligence financière est ainsi, qui se jauge à l'outrance des chiffres et prospère dans la brièveté des mémoires oublieuses. La complaisance dans les commentaires de tout un consistoire d'obligés fait le reste.

Certains se réjouiront de la vitalité du Marché, qui a survécu, sous l'aile protectrice de sa main invisibleLa main (in)visible

(…) Au sortir des années 1970, la crise de la dette du tiers-monde sévit, l’inflation galope et les plus grandes banques vacillent : en particulier la Continental Illinois, septième banque américaine de dépôt, acclamée par la presse, qui agonise ; l’administration Reagan, mieux connue pour sa dévotion au Marché, sortira de sa Réserve près de 5 milliards de dollars, et remettra au pot pour désengluer une quarantaine d’établissements. L’aléa de moralité, garantie qui procède du secours miraculeux de l’Etat, prend ainsi souvent la forme d’injection d’argent public. Une politique monétaire expansionniste est une autre variante pour sortir des crises financières (…)

. Les principales banques d'affaires américaines ont dû leur salut à de richissimes fonds étatiques étrangers dont on ne discuta plus l'éthique : le Marché est planétaire. Puis, soudain moins confiants, ces chevaliers blancs parurent désarmer. En sorte que, tout faux-semblant rengainé, le sauvetage de Bear Stearns ressemble davantage à une nationalisation qu'à un fait de Marché : la Fed, garante d'une trentaine de milliards de dollars dans l'affaire, a utilisé une clause adoptée en 1932 lors de la Grande Dépression 10 pour téléguider JP Morgan dans la place. La Réserve Fédérale avait aussi poussé à la roue, dans d'autres conditions, notamment en 1980 pour le courtier Prudential Bache menacé par les spéculations sur l'argent-métal des frères Hunt, et en 1998 quand LTCM chuta 11. Finalement, quelque bon samaritain, du commun ou d'ailleurs, est désigné d'office : le Marché est éclairé, comme on le dit du despote. Pourtant, chaque fois, le réel ne fut pas la cause mais la conséquence de dérapages incontrôlés, dans la plus pure tradition de la spéculation et du lucre. La science du risque, objet de toutes les attentions et grande consommatrice de mathématiques foudroyantes, censée anoblir l'édifice tout entier et tenir les curieux à l'écart, ne peut rien contre l'homme quand l'argent est si près.

James Cayne fut des épées de la haute finance qui capitalisèrent 
LTCMLe 31 août 1998, Wall Street perd en séance 6,8%. Hors les bons du Trésor, qui surnagent, les marchés chutent, les obligations bancaires plongent. La panique s'installe, irraisonnée. Cette journée noire achève un mois d’août horrifique, qui avait débuté, le 4 août, par un repli du Dow Jones de 3,5%, vite suivi d'une réplique qui ébranla l’indice de 4,4% . Mais il refusa d'être du consortium de renflouement organisé par la Fed lorsque ce fonds capota. En juin 2007, lorsque Bear Stearns inaugura les premiers effets de la crise du crédit, les grandes firmes de courtage firent publiquement savoir qu'elles ne lèveraient pas le petit doigt, in memoriam 12. L'isolement de la banque fut total, jusqu'à la curée. John Meriwether, ex-mentor de LTCM, créa un nouveau fonds alternatif, JWM Partners, qui gérait déjà 2,6 milliards de dollars en 2006. Il se dit que l'affaire aurait perdu 30% : le génie financier est en pleine action.

 
 
  


 

(1) Business Wire, Février 2005, « FORTUNE Magazine names Bear Stearns ‘ Most admired ’ securities firm »
(2) HDF Finance, Juin 2007 – « 
Bear Stearns : le LTCM des ABS »

 

Les fonds High-Grade Structured Credit et Enhanced Leverage Fund, avec 2 milliards de dollars sous gestion, avaient pu emprunter plus de 10 milliards de dollars afin d’atteindre leurs objectifs de rendement. La « dépréciation d’actifs immatériels » avait conduit leur gérant à liquider 4 milliards de dollars pour ces deux fonds, insuffisamment aux yeux des banques créancières. Merrill Lynch notamment commença à vendre aux enchères pour 850 millions de dollars de collatéral à partir du 19 juin 2007. Finalement, le 21 juin Bear Stearns mettra 3,2 milliards de dollars sur la table pour sauver le premier fonds et demanda la suspension des appels de marge pour le second. Peine perdue.

 

(3) Le Monde, le 21/09/2007 – « La crise fragilise le système bancaire mondial »
(4) Cercle Finance, le 14/11/2007 – « Bear Stearns : les propos du directeur financier rassurent »

(5) Le Monde, le 22/10/2007 - « Citic forme une alliance avec l’américaine Bear Stearns »
(6) Reuters, le 10/03/2008 - « Bear Stearns dément tout problème de liquidité »

(7) Reuters, le 12/03/2008 - « Bear Stearns affiche sa confiance, l’action monte »
(8) Les Echos, le 25/03/2008 - « JP Morgan quintuple son offre sur Bear Stearns »
(9) PerformanceBourse.com, le 21/09/2007 – « Joseph Lewis [Tavistock] s’invite au capital de Bear Stearns »
 

« En effet, celui que Forbes classe en 2007 au 369ème rang des hommes les plus riches du monde, avec 2,5 milliards de dollars de fortune personnelle, vient de s'inviter au capital de la banque d'affaires américaine Bear Stearns. Selon la SEC, Lewis s'est porté acquéreur de 7% environ du capital de la banque, soit 8,1 millions d'actions acquises pour une somme de 860,4 millions de dollars. Dans cette opération, cinq sociétés bahaméennes Aquarian Investments ont été utilisées ... Bear Stearns a été l'une des premières banques US à subir le contrecoup de la crise des « subprimes », dont elle est l'une des principales victimes. La preuve : sa capitalisation boursière a fondu de plus d'un tiers depuis le premier janvier. C'est donc à bon compte que Joseph Lewis est entré sur la valeur »

 

(10) « Term Auction Facility » pour banques de dépôts comme JP Morgan : Bear Stearns est une banque d’investissement
(11) Le Monde, les 16&17/03/2008 - « La Fed tente de sauver la banque Bear Stearns  »

 

En 1980, la Fed de Paul Volcker poussa un consortium bancaire à fournir une ligne de crédit de 1,1 milliard de dollars aux frères Hunt dont les spéculations sur le marché de l’argent-métal menaçait de faire chuter  le courtier Prudential Bache. Fin 1998, le président de la Fed de New-York, William Mc Donougth  agit de même en conviant les plus grandes banques de Wall Street à verser 3,5 milliards de dollars au fonds LTCM pour dénouer les positions du fonds sans trop de dégâts.

 

(12) LesAffaires.com, le 28/06/2007 - « Bear Stearns ou la volonté de croire en une illusion »

 


 
 
Illustration : Immeuble de la banque Bear Stearns, Madison Avenue, New York
 

 

 

Par Marc Aragon - Publié dans : Chroniques
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