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La planète Boursière

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Lundi 11 septembre 2006 1 11 /09 /2006 00:00
 
 
Voici un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. C'était avant l'aggiornamento de 1987, quand on criait encore les ordres sous la voûte du palais Brongniart, le temps des runners et des traders qui s'activaient à la fosse, celui des remisiers et des pieds-humidesUn îlot de solennité surnageait malgré le désordre à l'entour. La corbeille du palais Brongniart, où l’on cotait la fine fleur de l’industrie française, Aquitaine, Peugeot, Citroën, Wendel … maintenait une étiquette sévère et un protocole des plus stricts : l’atmosphère raréfiée du parquet, que seuls les Agents de Change foulaient, semblait étouffer les cris des courtiers qui opéraient plus loin, et cette gravité dissipait une retenue aristocratique… qui géraient les titres Hors Cote à l'extérieur du temple, battant la semelle à l'entour des colonnes corinthiennes, sous la pluie et à tous les vents, le temps des bouts de papier et des coupons. C’était un temps où toute une partie du carnet d'ordres pouvait rester non exécutée lorsqu'une plage de cours était laissée vierge. Ainsi, quand aucun titre ne s’était échangé dans l’intervalle, des ruptures de cotation, à la hausse ou à la baisse, survenaient : un gap naissait, c’est-à-dire une discontinuité dans les prix, une plage de cours non estampillée. D'aucuns conclurent qu'il y avait à dire.

« Natura non facit saltus 1 » affirma voici deux siècles le naturaliste suédois Carl von Linné, un savant très épris d'ordre divin. Las, rien ici bas n'est à l'équerre ni ne roule paisiblement, variations boursières comprises. Ces dernières étaient déjà à l'époque comme dans l'intimité quantique, moins continues que les théoriciens de la courbe en clocheLe 21 octobre 1929 commença la fin : le lundi qui suivit, le Dow Jones perdit 13%, le lendemain 12% à nouveau, dans un désordre indescriptible, préludant une crise au long cours de l'économie américaine. On croyait avoir tout vu ; pourtant, le 19 octobre 1987, le Dow Jones fera mieux encore, c’est-à-dire pire, qui dévissera de 22,6% en une seule journée … les modéliseront, bondissant parfois d'un cours à un autre sans intermédiaire ni passage obligé : il y avait toujours dans la cote quelques valeurs en ébullition, qui cristallisaient toute la hâte des opérateurs à griller les feux. Rien n’est si différent aujourd’hui : la hargne des traders modernes, renforcée par la puissance du silicium et la fulgurance des autoroutes de cuivre et de lumière n'ont que changé la donne d'échelle et rendu tout plus effervescent. A ceci près que la distance entre l'actionnaire et le marché était en ce temps telle qu'il était fréquent que des ordres se maintinssent dans le carnet, quoique périmés. Aussi, advenait-il que le cours revînt toucher l'extrémité du gap et les ordres oubliés s'exécutaient en cascade ! Le cours traversait alors toute la plage d'un coup, jusqu'à l'autre extrémité : le gap était comblé, en solde de tout compte. Il n'y avait là d'autre raison qu'une pure contingence matérielle, de simple papeterie, et non cette idée d'une plage de cours qui ne pouvait qu’elle ne dût être comblée avant que le cours reprît son errance.

Mais on confondait l’effet et la cause. Quelques fins observateurs du fait boursier de l'époque s'avisèrent du phénomène et en tirèrent un substantifique parti : un bon coup d'œil vaut mieux qu'une mauvaise impasse ! Les chartistesQui se souvient de William Hamilton ? Ce journaliste écossais rallia les rangs du Wall Street Journal en 1899, comme reporter, où il trouverait matière à entrer dans l'Histoire du chartisme boursier. En 1903, il succéda à la rédaction en chef du journal, à un certain Charles Dow, créateur de l'indice éponyme new-yorkais, qui devint une sorte de père spirituel pour les fans d’Analyse Technique … le théorisèrent, en différencièrent diverses variétés - gap commun (common gap), gap d’accélération (breakaway gap), gap de poursuite (runaway gap) et gap terminal (exhaustion gap), bref, en conçurent autant qu'il était possible d'en nomenclaturer, comme jadis le pieux Linné. Puis vinrent les ordres électroniques, qui expédièrent ad patres les vieux carnets, au profit de simples mémoires informatiques, nourries en temps réel de transactions éphémères, aussitôt posées aussitôt annulées, implacablement périmées, en sorte que rien ne subsista des anciennes coutumes. Les internautes entrèrent dans la danse, scellant à jamais la moindre fissure qui pût durablement conférer un avantage spéculatif. Les chartistes considérèrent quant à eux que rien n'avait changé ; le gap fut axiomatisé, plus cardinal qu'un principe de thermodynamique, moins incertain que celui d'Heisenberg, qui hypnotise l'analyste comme le serpent fascine la proie. Jusqu'à la fin des temps, sa nature profonde est qu'il soit comblé. On se dispensa d'autres explications. Comme à l'accoutumée, on négligea les exceptions qui jonchaient les graphes : les traders, peu regardants, n'ont d'yeux que pour leurs plus-values.

Voyons quelques exemples. En 1992, l’industrie tenait encore le haut du pavé, loin des colosses de papier qui turbuleront bientôt les âmes. Ce 19 octobre, le titre du cimentier Lafarge afficha un plus haut en séance à 30,48 euros, clôturant à proximité, à 30,41 euros. Sans doute l’après Bourse apporta-t-elle quelque bonne nouvelle, des résultats peut-être meilleurs que prévus : de fait, l’action ouvrit le lendemain à 31,26 euros, avec un plus bas en séance à 31,15 euros. Depuis lors, on n’a plus revu ces niveaux - le cours actuel avoisine les 100 euros : aucune cotation n’a plus jamais été inscrite entre 30,41 et 31,15 euros, soit un gap à la hausse de 2,43% ! Puis vint la NetEconomie et ses excès : Alcatel, l’un de ses hérauts, toucha notamment, le 15 février 2001, un plus bas en séance, à 53,65 euros, et le lendemain un plus haut à 52,80 euros, gappant à la baisse de 1,61% ! La descente aux enfers qui se poursuivit ne rend pas proche le comblement de cette plage de prix inexplorée. Continuons notre voyage dans le temps avec l’indice CAC, qui résulte d’un calcul arithmétique sur quarante valeurs ; l’e-krach passé, l’indice se redressa : le 13 mars 2003, le CAC afficha un plus haut à 2554,71 points, et le lendemain un plus bas de 2595,30 points, soit un gap de 1,58% à la hausse, toujours vivant. Le graphe en chandeliers japonaisLa séance boursière débute par un prix d’ouverture, imprévisible, qui joint les ordres entrés depuis la veille. Puis les cotations défilent, à un rythme effréné pour les titres en vue, jusqu'à plusieurs fois par minute, et cette nuée d'opinions éphémères traduit l’excitation des traders. Deux cours seulement surnageront, qui en disent assez sur le combat que bulls et bears se sont livrés : le plus haut et le plus bas du jour … qui illustre les présentes pourrait être l’un de ceux-là. Ou un autre.

Face à un choix complexe, les individus, opèrent des raccourcis de raisonnement. Leurs décisions sont alors régies par des règles simplifiées (ou heuristiques) que les psychologues tentent de mettre en lumière, et les boursiers en chiffres. Parmi ces heuristiques, souvent instruites par le duo Amos Tversky et Daniel Kahneman (ce dernier, prix Nobel d’EconomieLe choix des lauréats Nobel de l’année 2004 fut la goutte qui fit déborder le vase : le norvégien Finn Kydland, et l’américain Edward Prescott, obtinrent le prix pour un article de 1977, dans lequel ils avaient « démontré », savant modèle écomathématique à l'appui, que les banques centrales doivent échapper à toute pression des élus …, on pourra ici évoquer le biais d'ancrage, qui concerne le processus par lequel un nombre saillant mais non informatif est mémorisé, influant ensuite sur le choix qui conduira à l'effet observé. Le mécanisme des supports, des résistances et des gaps dérive directement de cet ancrage, par lequel les traders se souviennent mieux d'un prix que de tous les autres, y associant mécaniquement une conclusion. Ce biais devient une règle de conduite et les raisons qui en justifient les effets sont alors oubliées et reléguées dans le flou des assertions originelles. Ainsi, nul ne se souvient plus du gap, mais quand il réapparaît sur un graphe, chacun est bien assuré qu'au moment où il s'était produit, une situation anormale s'était manifestée qui doit être corrigée. La foi en la convention fait le reste : dans les marchés creux, les prophéties auto-réalisatrices concrétisent assez les croyances des opérateurs vissés à leurs consoles. Mais rien ne résiste aux coups de tabac boursiers, et moins que tout, la mémoire des traders, pleine de trous, ou de gaps, c'est égal.  

En fait, le Marché se contrefiche des gaps, se moque des mathématiques linéaires et n'obéit à aucune règle durable. Des gaps se forment tous les jours, à toutes les échelles de temps. Certains attendent parfois des années d'être recouverts, aussi bien que d'autres ne sont pas prêts de l'être. Tôt ou tard, qui sait !
 
 

 
(1) La Nature ne procède pas par sauts (Carl Von Linné)


 
 
Illustration : Chandeliers japonais - Non titré ni légendé, vrai graphe ou supercherie ?
 

Par Marc Aragon - Publié dans : Méthodologie
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