Le bolivar est mort, vive le bolivar ! Au pays du Libérateur, l’or noir est partout, aux abords du lac Maracaibo, sous la ceinture de
l’Orénoque jusqu'au tréfonds, qui dégouline et inonde le Venezuela d’une manne céleste. En cinq années, les cours internationaux du pétrole ont bondi, offrant à Caracas, qui en retire 90% de ses
recettes d'exportation, les moyens de mener ses affaires. Hélas, ce déferlement de liquidités s’est payé au prix fort, celui d’une inflation à deux chiffres, la plus culminante du Mercosur. En
sorte que la monnaie locale, sinistrée, changera de braquet dès janvier prochain : le bolivar nouveau en vaudra mille anciens 1 !
Voilà une partition connue ; elle fut déjà jouée, voici cinq siècles, depuis cette « Terre de Grâce » si prodigue en minéralités de premier aloi. Auri sacra fames 2 : toutes les richesses que les conquistadors kidnappèrentLa planche à billetsTant de richesses subjuguaient le commun : les perles de Margarita, les émeraudes de Muzo, l’or de Maracaïbo, de Yaracuy, celui des Incas qu’on dépouillait, mais surtout l'argent, à profusion, des mines de Potosi, de Zacatecas et d’ailleurs. Les galions royaux, aux armes de Castille, regorgeaient de richesses, arrachés aux terres d’Amérique, qu’on débarquerait à Séville si peu qu’on échappât aux pirates et aux vagues océanes (…)
finirent par mettre au tapis l’économie mordorée de la Mère Patrie, l’Espagne. Les aficionados du siècle de Pizarre s'en souviennent encore : l'oedème monétaire est une tradition ancienne.
Comme toujours, on ne sentit rien venir. Chacun avait l'oeil à ses affaires, et les places financières soufflaient un peu depuis le début de l’automne. En ce jeudi 5 décembre 1996, les bourses du Vieux continent conclurent une séance ordinaire. Tout juste nota-t-on que la Bundesbank avait repoussé la baisse de ses taux d’intérêt directeurs, sans alarmer personne. Le lendemain, tous les marchés plongeaient : à Francfort, le DAX se replia de 4,05%, et un vent de panique gagna la planète entière. Partout on recula. Mais la Bundesbank n’y était pour rien (…)
qu’il enivrait lui-même, rien n’y fit : car c’est un fait constant, les investisseurs sont moins regardants lorsque l’inflation concerne leurs actions ! Puis, le réel émerge ; une bulle crève, une autre surgit, sans autre désir pour les Marchés que de changer de stimulus. L’heure est à celle des matières premières : l’inflation n’est jamais en peine de boutefeux.
Le pétrole, encore lui, mène le bal : le baril de brut frisa récemment les 100 dollars sur le Nymex 6-1, doublant son cours depuis janvier 2007 ! Pourtant, la géopolitique autant que la géologie peinent à expliquer cette subite frénésie ; les spéculateurs semblent plus à l'aise ici qu'ailleurs, notamment sur le marché londonien où la situation du Brent est inouïe : 60% de la production mondiale y voit son prix fixé par celui du pétrole de la mer du Nord qui ne représente que 0,4% du tout 6-2 ! Au-delà, rien ne résiste à l'incendie : l’indice Reuters/Jefferies CRB, qui agrège des commodités aussi disparates que le cuivre, le coton ou le cacao 7, a forci de 25% entre mi-janvier et novembre 2007. Mieux, octobre aura vu l’indice se hausser de 10%, une rapidité de progression inconnue depuis 25 ans ! Le charbon a vu son prix tripler en trois ans, le plomb a vu le sien doubler en un an 8, dopés par l’aspiration des pays émergents mais aussi par les baisses récentes du prime rate, éloignant le spectre d’une récession et soutenant la demande. Sur leurs marchés à terme, les produits agricoles ne sont pas en reste : le prix du blé et des protéagineux (légumes secs, luzerne, …) a quasiment doublé en un an, celui des oléagineux (tournesol, soja, …) a pris 50%. En France, l’Insee signale que les prix agricoles à la production ont crû de 18% en l’espace d’un an seulement 9. Il faut s'y résoudre : l’inflation frappe à nos portes.
Le choix des lauréats Nobel de l’année 2004, section Economie, fut la goutte qui fit déborder le vase : l’américain Edward Prescott et le norvégien Finn Kydland obtinrent le prix pour un article de 1977, dans lequel ils avaient savamment établi, mathématiques en bandoulière, que les Banques centrales doivent échapper à toute pression des élus. Un pur bijou néoclassique ! La haute finance endimanchée, jamais en reste de baliser son pré carré, salua aussi, Banque de Suède en tête (…)
, montre-t-il ici clairement sa limite : l’inflation marche seule. La mondialisation, sans égale, finira elle-même par se lasser.
Assurément, depuis les années 1990, l’importation massive de produits à bas coût en provenance des pays émergents aura mieux contribué à la modération des prix que toute autre politique. Cette concurrence a imposé son modus vivendi aux entreprises, sommées de ne pas augmenter leurs prix pour rester dans la course, et à leurs salariés, priés de rabattre leurs prétentions pour rester dans la place. Les salaires ont fait montre de stabilité : dans la zone euro, la variation des rémunérations par tête est demeurée proche de 2% entre 1999 et 2006 ; au Japon, les salaires ont même reflué jusqu’en 2005 11. La donne change : partout, la question du pouvoir d’achat redevient centrale. La Chine n’échappe pas à cet appel : après 14% de hausse des salaires en 2006, les conjoncturistes y prévoient une hausse de 18,6% pour 2007 10 ! Et même si, selon Natixis, le coût du travail par unité produite y reste quatre fois moindre qu’aux Etats-Unis, même si plusieurs centaines de millions de paysans misérables y constituent un réservoir de main d’œuvre bon marché, la désinflation mondialisée a du plomb dans l’aile. Petit à petit, l’opinion fait son chemin, qui n’est à plus à s’encombrer d’idées confuses sur le libre-échangisme compétitif ou le protectionnisme récessif ; la hausse des salaires s'affirme de plus en plus en cause planétaire ; la spirale inflationniste qui s’ensuivra sera l’affaire des autorités qui ont à dire sur ces sujets.
Ivresse monétaire, flambée des matières premières, tensions internationales, globalisation désenchantée ? Vieille surchauffe classique prix-salaires ou choc majeur venu du déclin de l'Empire américainDollar : le roi empire
(…) Premier créancier sous Dwight Eisenhower, l’oncle Sam devint le premier débiteur sous Reagan. Le lobby militaro-industriel s'adjugea la mise, et cette sûreté engendra l’indolence ; alors, les vassaux périphériques s'insinuèrent dans le jeu, hâtant la désindustrialisation du maître et son éco-dépendance. La machine à consommer se mit à aimanter la dette privée. Entre réductions d’impôts et bellicisme inspiré, Walker Bush hâta le tout : les déficits explosèrent, le dollar chuta. Le billet vert n’a pas fini de pâtir, et le monde avec : l’Empire n’a plus la cote, ni les moyens (…)
? Comme on le voit, l’inflation, protéiforme, n’est pas en reste de ferments ni de théories pour s’inviter au bal des Ardents. On comprendra surtout que la bête, jamais en repos, guettera sa proie jusqu’à la fin des temps.
(1) La Tribune de l'Economie, le 05/09/2007 - « Le carry trade à la vénézuélienne »
(2) Auri sacra fames (Virgile) – L’exécrable faim de l’or …
Petite digression picorée chez Edgar Faure (1978) – « La banqueroute de Law » - Page 9 : « Certains auteurs ont attribué à l’or « un pouvoir d’attraction extra-économique, fondé sur les structures mentales et peut-être psychanalytique propres à leur temps » [Pierre Vilar, Or et monnaie]. Dans un célèbre passage, Michel Foucault attribue à la monétisation de l’or un caractère et une origine mystiques : « Les signes de l’échange, parce qu’ils satisfont le désir, s’appuient sur le scintillement noir, dangereux et maudit du métal … Le métal ressemble aux astres, le savoir de tous ces périlleux trésors est en même temps le savoir du monde ».
(3) Ibid La Tribune - Michel Didier, Directeur général de Coe Rexecode
(4) William Bonner (2004) - « L'inéluctable faillite de l'économie américaine »
(5) Alan Greenspan lui-même, également surnommé « l'économiste des économistes. »
(6) Eric Laurent (2006) - « La face cachée du pétrole »
Page 365 - « Les nationalisations et la prise de contrôle de leurs ressources naturelles par les compagnies nationales des pays producteurs ont modifié la donne : elles ne vendent plus leur pétrole seulement aux principales compagnies, mais à un grand nombre d'indépendants, traders et raffineurs. Ceux-ci transforment l'univers pétrolier en une spéculation permanente. Un tanker quittant le détroit d'Ormuz et qui met quatre-vingt-dix jours pour rallier son port de destination transporte une cargaison de brut qui peut être vendue et revendue plus de cinquante fois tout au long du parcours ».
Page 363 - « A Londres, sur le marché IPE, les spéculateurs peuvent opérer avec une mise de fonds représentant seulement 3,8% du montant de leurs achats. 1.000 barils à 40 dollars représentent une valeur de 40.000 dollars sur lesquels les acheteurs ne payent que 1.250 dollars (...) Les transactions accomplies sur ce marché correspondent à plus de cinq fois la production mondiale de toutes les variétés de pétroles. Contrôler les prix mondiaux du pétrole implique donc une mise de fonds dérisoire. Plus surréaliste encore, le Brent, le pétrole de la mer du Nord ne représente plus que 0,4% de la production mondiale : pourtant son prix spot détermine, lui, le prix de 60% de la production mondiale ».
(7) Indice de référence des Matières Premières calculé par Reuters/Jefferies depuis 1957
Panier de 19 contrats à terme sur 4 familles de matières premières : pétrole et énergie, métaux précieux, métaux et produits agricoles. La composition du panier est la suivante : pétrole brut (WTI), fioul, essence sans plomb, gaz naturel, or, argent, aluminium, cuivre, nickel, sucre, coton, cacao, café, blé, porc maigre, jus d'orange, soja , maïs, bétail.
(8) Le Monde, le 05/10/2007 - « Les cours des matières premières flambent ... »
(9) Alternatives Economiques, Décembre 2007 - « Inflation, le retour ? »
(10) La Tribune de l'Economie, le 05/09/2007 - « Ce que les économistes suggèrent à la BCE »
(11) Bulletin de la Banque de France, N° 152, Août 2006
Illustration : L'inflation, d'une pièce de monnaie à sa suivante
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