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Historiographie

Vendredi 22 septembre 2006 5 22 /09 /2006 18:56



Charles DowCharles Henry Dow est un homme taciturne. On le dit calme, réfléchi, ne s’emportant guère, un brin conservateur. Il débute sa carrière dans le journalisme en 1872, au Springfield Daily Republican, après avoir quitté la ferme familiale de Sterling, dans le Connecticut. La finance lui plaît. En 1882, il crée avec un ami journaliste financier, Edward Jones, une agence de presse, la Dow Jones & Company, qui édite chaque jour une lettre d’informations boursières, la Customer's Afternoon LetterL’information : principe actif ou placebo ?

(…) Les marchés actuels sont surinformés. Dame ! Le temps est loin des porteurs de journaux, livrant jusqu'à tard dans la nuit la Customer's Afternoon Letter (1882) de Charles Dow, cet ancêtre du Wall Street Journal manuscrit sur des feuilles de papier de soie intercalées de papier carbone ! Aujourd’hui, les temps sont au numérique, au planétaire, de jour comme de nuit, partout en même temps. Dans ce continuum, les données, les ordres, les analyses, bref, l’information circule d’un bout à l’autre des terres habitées, à la vitesse de la lumière : les écrans plats à cristaux liquides affichent des kilomètres de chiffres et de graphiques, et les cotations des valeurs technologiques du NASDAQ défilent sur les néons de Times Square. Quelle fureur ! (…)

. L'ancêtre du Wall Street Journal n'est alors qu'un simple bulletin manuscrit sur des feuilles de papier de soie et de papier carbone intercalées, ce qui permettait de produire jusqu'à ... vingt-quatre copies ! Le 3 juillet 1884, on y publiera pour la première fois dans les annales de la finance, un indice supposé refléter les cours d'une sélection de titres de l’économie américaine. L'idée fera date, qui s'enracinera : aujourd'hui encore, cet indice domine la Bourse de New York. C’est là l’innovation majeure de Charles Dow : cet échantillon de onze valeurs, intégrant neuf sociétés de chemin de fer et deux sociétés industrielles, dont on a additionné les cours de clôture avant de les diviser par onze, sans balancement de leurs importances respectives, produit une moyenne arithmétique, un indice, qui, douze ans plus tard, en 1896, deviendra l’indice Dow Jones Industrial Average.

L’indice phare de la bourse américaine, qui groupe trente sociétés depuis 1928, appelées blue-chips, demeure calculé ainsi que Charles Dow l’avait imaginé, sans pondération des capitalisations boursières contrairement au CAC par exemple. Pour l’anecdote, un troisième homme, Charles Milford Bergstresser, restera l’oublié de l’histoire, lui qui pourtant était de la création de la Dow Jones & Company en 1882, et qui finança seul l’équipée, palliant ses compères désargentés. Son nom, trop long, trop compliqué, peu attrayant, doublé d’un désintérêt du personnage pour les feux de la rampe, fit de lui le « & Company » du trio, bientôt rejoint par une cinquantaine d’autres membres à l’avènement du Wall Street Journal en 1889. Ainsi, le Dow Jones Bergstresser Industrial Average qui aurait dû être ne sera jamais. Ce qui n’est en vérité que justice tant Charles Dow en est le seul géniteur.

Dans ses éloges, Charles Dow est resté le contributeur principal à la compréhension des marchés boursiers, grâce aux articles qu’il fit paraître dans son journal entre 1900 et 1902, après qu’Edward Jones eut quitté le navire. Il développa dans ses éditoriaux ses observations qui firent de lui le pape de l’Analyse Technique, et qui demeurent la bible des chartistes. William Peter Hamilton, son successeur à la rédaction en chef du Wall Street Journal, sera son meilleur porte-voix, qui prédira dans un article désormais célèbre « A Turn In The Tide » le fameux krach de 1929. Il est vrai qu'Hamilton avait fait la même annonce en 1927, puis en 1928 1. En ces années-là déjà, tout finissait par arriver à qui savait attendre. Tôt ou tard.

Ces théories, qui continuent de hanter la planète boursière, ont été depuis revues et corrigées, actualisées, en même temps que la technologie simplifiait l’accès aux terrains de jeu financiers. Ses temples devinrent alors miraculeusement accessibles d’un simple clic de souris, comme le Forex, le marché mondial des devises, qui cote sans discontinuer, de jour comme de nuit, où la promesse de gains ultra rapides est là, à portée de main, irrésistible. Des analystes se mirent au travail pour épousseter les anciennes méthodes, les remettre au goût du jour, en promouvoir de nouvelles, comme, par exemple, les oscillateurs quantitatifs qui jaugeraient l’ampleur et la force d’un mouvement de cours. Des commerçants s’insinuèrent dans la partie, bientôt rejoints par tout un aréopage de faiseurs d’argent, cabinets de conseils, officines, experts en décryptage …, qui s’y entendirent pour coloniser la planète financière toute entière. En moins de quinze ans, l’Analyse Technique était devenue le premier moteur décisionnel des investisseurs boursiers.

Curieusement, nul ne semble s’étonner que des concepts quasi-séculaires, quoique époussetés, témoins de pratiques boursières d’un autre temps, immergés dans des réalités socio-économiques incomparables, dérivant de marchés étroits, réservés à des élites fortunées, mal instrumentés, mal alimentés, bref, que des concepts à l’évidence hors de contexte aient pu traverser le temps intacts, sans prendre une ride. Hélas, l’Analyse Technique n’est pas la physique newtonienne, tricentenaire et vigoureuse - aussi bien d’ailleurs que sir Isaac ne fut pas un spéculateur avisé, qui se fit plumer dans le krach de la South Sea Company en 1720 2 !

Charles Dow mourut jeune, à 51 ans, en 1902, tout juste neuf mois après la vente de Dow Jones & Company. Après sa mort, ses principes des rides, des vagues et des marées de l’eau devinrent une espèce de religion.


 


 

(1) Philippe Bernard - « La Transmission de l'Information par les Prix » - Juin 2000
(2) John Galbraith - « Brève Histoire de l'Euphorie Financière »



 
 
Par Marc Aragon - Publié dans : Historiographie
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