« Nous estimons que la période actuelle offre une opportunité extrêmement rare d'acheter les actions d'une entreprise qui demeure
extrêmement bien positionnée pour croître à un rythme substantiel ... Nous sommes convaincus que les rumeurs négatives autour de l'entreprise sont fausses, non fondées sur des éléments
concrets (...) Nous estimons que les cours actuels intègrent les pires craintes des investisseurs (...) Dans le passé, la discipline financière n'était pas la priorité
essentielle de l'entreprise qui a dépensé ce qu'il fallait pour construire sa position sur le marché. Il apparaît aujourd'hui que cette discipline financière s'est singulièrement améliorée
(...) » 1. Ce panégyrique intitulé « Still the best of the best », publié le 9 octobre 2001, fut l'édifiante contribution
de la banque Goldman Sachs à la gloire de la société Enron, deux mois avant sa chute. Arthur Andersen, géant de l'expertise financière et de l'audit, abondait : les chiffres frappés de la netteté
de ses sceaux étaient à l'unisson, non moins alléchants, qui invitaient la multitude à électriser ses placementsConvictions acheteuses(…) La hausse est l'essence du Marché, son fonds de commerce. Dans l’univers financier empli de perspectives radieuses, c’est-à-dire de commissions, de mandats et de plus-values, le pessimisme est une denrée ruineuse. Nul ne doit meurtrir la prospérité de tous, qui est au coin de la rue ! Sans cesse ni répit, les indices doivent progresser, battre des records, enthousiasmer les acteurs, frapper les consciences pour alimenter la machine en argent frais. Car les investisseurs nouveaux, recrutés au vent, ne manifestent d’intérêt que pour l’augmentation prochaine des prix ; ils n’ont qu’une vague idée de la valeur à long terme des actifs qu’ils acquièrent (…)
. Las, il apparut bien vite que les comptes d'Arthur tenaient davantage des contes d'Andersen : bilans frauduleux, fondamentaux frelatés, cours de Bourse peccamineux. Le mensonge, jusqu'à la nausée.
Une semaine après cet éloge commence la fin. Le 16 octobre, Enron annonce une perte de 638 millions de dollars pour le troisième trimestre 2001 après un bénéfice de plus de 400 millions le trimestre précédent : en cause, une charge exceptionnelle de 500 millions de dollars concernant deux fonds d'investissement, LJM Cayman et LJM Co-Investment 2, gérés par Andrew Fastow, le directeur financier du groupe. Le lendemain, le Wall Street Journal divulgue l'enrichissement personnel du même Andrew Fastow, évalué à 30 millions de dollars. Le 22, la SEC, le tout-puissant gendarme de la bourse américaine lance une enquête. La suite n'est que descente aux enfers : le 2 décembre 2001, Enron, septième entreprise américaine, enfant chérie de Houston, qui avait su reconvertir ses pipe-lines, ses réseaux, ses centrales en un établissement financier pariant sur les prix de l’énergie, du bois ou de la bande passante des télécommunications, se déclare en faillite. Un géant s'est effondré : l’action chute vite de 90 à 1 dollar, 4.000 salariés sont aussitôt licenciés 3 ; tous perdent l’essentiel de leur capital retraite, assis sur des parts de l’entreprise. Cette machine à gagner, qui avait publié un chiffre d’affaires de 100 milliards de dollars en 2000, était construite sur une imposture : derrière ces chiffres mirifiques se cachaient des mensonges énormes, enfouis sous une cascade de 3.000 sociétés « déconsolidées » 4.
L'éditorialiste du New York Times Paul Krugman, farouche opposant du corporate welfare, c’est-à-dire des liens entre le pouvoir et l’argent, qualifia l'affaire Enron de capitalisme d'initiés à l'américaine. « Le fiasco d'Enron n'est pas que l'histoire d'une simple faillite d'entreprise, mais bien celle de la faillite de tout un système. Et ce système a failli non pas parce qu'il est mal géré ou ankylosé, mais parce qu'il est corrompu 7 ». Le lobbying actif que Kenneth Lay, fondateur d’Enron en 1985, faisait mener à une centaine d’employés dans ses bureaux de Washington 8, fréquentant lui-même James Baker - directeur du cabinet de Ronald Reagan -, Georges Bush père et Bill Clinton en personne, demeure le sport favori de la grande industrie ; et les PDG de Goldman Sachs Banquosaurus Rex
(…) La haute finance américaine a de qui tenir et de quoi survivre ! Une poignée d’hommes hors du commun mènent la barque : John Thain, Duncan Niederauer, Henry Paulson, Stephen Friedman, Jon Corzine, Robert Rubin, et d'autres encore, tous anciens et/ou futurs dirigeants de Goldman Sachs ou de Bank Of America, de Citigroup ou Merrill Lynch, secrétaires d’Etat au Trésor, gouverneurs, députés ou sénateurs. Tous, y compris les moindrement apostés, comme à la présidence du Nyse par exemple, participent de cette prégnance du capitalisme financier sur la sphère économique. La maison est bien gardée, hors les dollars perdus au champ du déshonneur (…)
ont semble-t-il pris l’habitude de prendre la direction du Trésor américain, après avoir utilement inspiré leurs clients comme on l'a vu. A l'évidence, la sagesse et le discernement d'hommes semblables, dignes légats du sacerdoce financier, ne pouvaient qu'ils ne dussent demeurer celés durablement aux yeux des plus grands. Ainsi, le 30 mai dernier, Henry Paulson, président de la banque Goldman Sachs, était-il nommé Secrétaire d'Etat au Trésor par un Walker Bush rêvant sans doute de « rééditer » le coup de Bill Clinton, qui avait perché Robert Rubin dans ce nid d'aigle quelques années auparavant : Robert Rubin, un autre PDG de Goldman Sachs 9.
La haute finance éclairée, ici comme ailleurs, est une sphère ouatée. Les affaires s’y règlent discrètement, dans une quinconce entortillée de relations personnelles, professionnelles, parfois de simple opportunisme, qui, au fil du temps, des ministères publics aux banques d'affaire, en passant par les cabinets d'avocats, et les dorures des palais internationaux, aura tissé un insondable réseau d’intérêts croisés et d'obligés réciproques. Tout ce monde se rend service, s'observe. Puis regarde ailleurs. La SEC par exemple, forte de 3.500 experts chargés de surveiller les bonnes pratiques, ne vit rien venir. Et pour cause ! A l'époque, l'institution était dirigée par Harvey Pitt, un avocat de Wall Street, anciennement défenseur des intérêts des grandes compagnies contre précisément ... les poursuites de la SEC ! Dès son arrivée, en août 2001, celui-ci avait stérilisé l'interdiction que son prédécesseur avait faite aux sociétés d'audit de commercer avec les sociétés qu'elles auditaient : en sorte que six mois avant la faillite, la SEC ne se pencha plus sur le cas d'Enron et d'Arthur Andersen. La faillite de WorldcomCeux d’avant défilaient moins. Isolés, loin des parquets, encastrés entre le contrôle de gestion et la comptabilité, on les imagine, trois-pièces strict, de préférence sombre, chemise blanche de rigueur, à décrypter d’interminables chroniques de chiffres, de bilans et de perspectives. Les analystes financiers de l’ancienne époque étaient sûrement de cette sorte, à s’échiner pour le roi de Prusse …, quelques mois après, lui fut tout aussi invisible : hé quoi, les dirigeants de ces compagnies magnifiques, admiré(e)s de tous, n'avaient-ils pas dépêché au feu leurs meilleurs esthètes de la « comptabilité créative » pour mettre à quia les limiers les plus fins ? Un génie en cache toujours un autre.
(1) François Roche - « Le Bal des Initiés »
(2) http://www.sec.gov/news/press/2004-18.htm
Entre 1999 et 2000, la direction d'Enron crée deux fonds d'investissement sous la forme de sociétés en commandite, LJM Cayman (LJM1) et LJM Co-Investment (LJM2) ; ces fonds domiciliés aux îles Caïmans, une colonie britannique dans les Caraïbes, sont gérés par Andrew Fastow, directeur financier du Groupe. Le sigle LJM correspond aux initiales de Lea, Jeffrey et Matthew, l'épouse et les fils d'Andrew Fastow. Un autre fonds sera baptisé JEDI ...
(3) La Tribune de l'Economie, le 04/12/2001
(4) La Tribune de l'Economie, le 18/07/2002
(5) Arthur Andersen, 85000 salariés, CA de 9,3 milliards de dollars pour l'exercice, clos le
31/08/2001
(6) Les Echos, le 29/07/2003 - « JP Morgan et Citigroup s'acquittent
...»
(7) New York Times, le
18/01/2002, Paul Krugman - « A system corrupted »
(8) Le Monde, le
07/02/2006
(9) Challenges, du 08 au 14/06/2006
Illustration : Dessin paru dans le Sydney Morning Herald, le 11/11/2005
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