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La planète Boursière

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Dimanche 9 septembre 2007 7 09 /09 /2007 23:11


Statistiques-copie-1.jpg En ce 5 mai 1789, une grande presse accourut à l’hôtel des Menus Plaisirs : les Etats Généraux, qui n’avaient plus été réunis depuis 1614, siégeaient à nouveau, avec ce désir de conjurer le marasme financier et la dégradation des affaires de France. Le roi, monarque brouillon et indécis, discourut le premier, malhabilement. Le Garde des Sceaux marmonna ensuite les intentions du souverain, qui n’en avait aucune. Puis vint le tour de Jacques Necker, Directeur Général des Finances, banquier talentueux à la réputation bien établie ; on attendait qu’il dévoilât un vaste dessein, un plan ambitieux qui eût sorti la nation de l’ornière et qu’on pût appliquer sur l’heure : las, on eut des chiffres à n'en plus finir, jusqu’à la nausée, trois heures durant ! L'assemblée décrocha ; Louis XVI lui-même, bercé par la transe statistique, finit, dit-on, par s’endormir. Les Etats souhaitaient un homme d’action, un Bonaparte avant l’heure, ils avaient un comptable. Et entendaient mal que des chiffres pussent tenir lieu de politique.
  
Ironie de l'Histoire, ceux de Necker étaient justes, ajoutant au désarroi du ministre qui n’avait pas compris qu’aucune statistique ne vaut à l’heure des mécomptes. La révolution emporta tout, bons comme mauvais chiffres. On se chercha de nouveaux maîtres, sans autre désir que de changer de tyran. L’affairisme refit surface : de nouveaux venus, qui philosophaient naguère, se mirent à l’économie. Les chiffres revinrent à l'affiche, entre deux bordées d’axiomes imparables qu’on commentait dans une langue inconnue. Bien vite la question ne fut plus de savoir si ces chiffres étaient bons ou mauvais, mais s’ils étaient justes ou faux : car c’est un art facile que de patiner les indicateurs au bénéfice des vues que l’on veut favoriser. Winston ChurchillEconomie pure

Winston Churchill est moins connu pour son prix Nobel de littérature que pour le renom qu’il se forgea en occupant cinquante ans durant le devant de la scène britannique. Homme d’Etat de premier plan, il se plaisait à dire que l’économie surpassait son entendement, et celle-ci le lui rendit bien : en 1925, alors qu’il occupait la Chancellerie de l’Echiquier, il fit rattacher à nouveau la livre sterling à l’or, à son niveau d’avant-guerre. Las, dix années d’inflation de guerre et d’après-guerre avaient laminé la monnaie : cette parité gâta tout, le chômage augmenta, la récession s’installa, laissant à persifler John Keynes sur les « Conséquences économiques de M. Churchill » (…)

, qui prétendait ne rien entendre à l’économie, ne serait pas dupe : « Je ne crois aux statistiques que lorsque je les ai moi-même falsifiées ». Charles de Gaulle, dans un autre contexte, réputa le fameux « l’intendance suivra » - peut-être apocryphe -, montrant tout son éloignement pour les chiffres, n’abdiquant rien à ceux qui les produisaient ni à ceux qui les commentaient savamment. Quelques-uns se hissèrent ainsi au rang d’hommes d’Etat, cependant que tous les autres, politiciens de passage, subirent, complaisamment ou non, la loi des chiffres débités au kilomètre, élevés en sainte vérité. Et, pour ne point mentir tout à fait, on les trafiqua un peu, parfois au centième près, jusqu’à l’obsession : un chiffre doit être précis, surtout s’il est faux !

L’avènement d’un modèle économique implique d’abord de surpasser le précédent, ce qui invite à des premières statistiques flatteuses. Puis, par habitude, on maintient les coutumes. Les soviétiques ne furent pas les derniers à dissimuler leurs bilans, quoiqu’ils fussent plus enclins à rationner leur communication qu’à répandre de fausses données
1. Nul n’a oublié Stackhanov et ses records truqués, ni les chiffres étonnants qu’on corna pour célébrer le communisme : ainsi l’économie des Soviets aurait-elle été multipliée par 36 entre 1913 et 1959 quand celle de l'oncle Sam doublait seulement 2 ! L’OCDE révisera : le PIB qui affichait 1501 dollars par tête en 1913 ahanait à ... 2601 en 1950 3. L’Amérique n’est pas en reste, notamment sur le front symbolique de l’emploi et de la productivité. Celle des Etats-Unis végétait : en 1995, la productivité de la main d’œuvre plafonnait à 1% en rythme annuel de croissance. Le Bureau des Statistiques de l’Emploi changea alors sa jauge : il rapporta la puissance informatique 4, doublant tous les 18 mois selon la loi de Moore, au prix du matériel, augmentant en proportion la production de chaque heure de travail effectué. Cette magie transforma 2,4 milliards de dollars de débours informatiques en 14 milliards de production et fit bondir de 20% le PIB du troisième trimestre ! Au quatrième trimestre 1995, la productivité croissait de 6,9% en rythme annuel 2 ! Voici que « le PNB américain commence à ressembler, pour la fiabilité statistique à celui de l’Union soviétique 5 » (Emmanuel Todd).
 
L'Europe ne déroge pas. Voyez l’Angleterre, Margaret Thatcher, sa dame de fer, son renouveau libéral des années 1970 ; la thérapie de choc exige des résultats à l’unisson, surtout sur la question centrale du chômage. On hésite, on louvoie : entre 1979 et 1988, le mode de calcul est changé vingt-deux fois 6 ! Le chômage baisse. En France, on s’écharpe encore sur les chiffres : fin juin 2007, l’INSEE proposait un taux de chômage moyen de 9,4% pour le premier trimestre tandis que les autorités se flattaient de 8,5% 7. Ainsi le principe axiomatique est-il que les chiffres sont justes jusqu’à ce qu’ils deviennent faux, selon le temps et l’énergie que les instituts qui les émettent mettront à les réexaminer. L’empire soviétique révisait peu, le géant américain révise beaucoup tant il se trompe dans sa hâte à produire de bonnes nouvelles, ou de moins mauvaises. Que vaut ce décompte récent du chômage outre-atlantique qui dénombra en première instance 4.000 suppressions d’emplois 8 pour le mois d’août 2007 quand on visait 110.000 créations de postes ? Outre qu’il soit décevant, quel crédit lui accorder quand le même jour on révisa les chiffres de juillet à 68.000 emplois générés contre 92.000 annoncés, pis encore, ceux de juin, ramenés de 126.000 à 69.000 7 ? La prévision est faussePresque toujours fausses

(…) Six milliards d’individus jamais en repos s’agitent et grouillent ; ce charivari planétaire défait chaque jour les vérités apprêtées la veille. Et de cette fièvre tourbillonnante, imprévisible, surgit la marche du monde, inopinée et confuse : on aimerait bien sûr que celle-ci fût plus ordonnée, mieux disciplinée, surtout, qu’elle fût plus calculable ! Mille variables, mille équations, mille ordinateurs, arc-boutés vers un chiffre magique, un seul, qui embrasserait d’un seul regard le réel tout entier : le marquis de Laplace en rêvait ! Deux siècles après, L’INSEE confessait pourtant que « les progrès de la prévision n’étaient pas manifestes » (…)

, le comptage est faux, les chiffres définitifs sont à la merci de celui qui tient le couteau et partage le gâteau. C’est la règle.
 
Nous ne savons rien des mensonges qui auront été versés dans des tableaux de bord complices, et la part frauduleuse que l’on aura su rendre miscible dans les indicateurs majeurs comme le PIB, les balances des paiements, les budgets. Coincés entre les grands équilibres, la contrainte extérieure, l’opinion qui vote et les marchés financiers qui chutent ou grimpent selon qui parle en dernier, les Etats manient la statistique en raffinant l’opaque. La prévision est un cordeau lâche qui délimite mal. Les économistes opinent, éclairés et sûrs d’eux, décodant doctement cet air du temps, jamais empêchés de commenter des chiffres parfois tout à fait faux. Et ce volapuk embarrassé éblouit autant qu’il dispense le maître de s’expliquer davantage. « Laissez trois économistes ensemble et vous êtes sûr d’avoir au moins quatre avis sur la politique à suivre 9 » raillait Milton Friedman, économiste lui-même, Nobel de surcroît. Les sociétés ne sont pas en reste : Enron, Parmalat, Worldcom et tant d’autres qui n’y allèrent pas à moitié, le cœur sur la main et la main dans la poche, déversant continûment leurs chiffres frelatés sous l’œil comparse des meilleures enseignes, banques d’affaires et auditeurs de haut vol. Hé quoi, les bancanalystesBancanalystes

(...) Ceux d’autrefois étincelaient moins. A l'écart, loin des parquets, coincés entre la comptabilité et le contrôle de gestion, on les imagine trois-pièces strict, plutôt sombre, chemise blanche contractuelle, à décrypter d’infinies chroniques de chiffres et de perspectives. Les analystes financiers de l’ancienne époque étaient sûrement de cette sorte, à s’échiner pour le roi de Prusse, décortiquant sans relâche les communiqués des sociétés afin de chiffrer les belles. Puis vinrent les années 1990, pleines d’excès et d'abus. Les commis industrieux déposèrent les bilans : la nouvelle génération sonna le carillon des roadshows, du marketing boursier et de la création de valeur (…)

 connivents ne sont jamais loin ! Aux USA, pour une recommandation à la vente, il y en avait six à l’achat en 1991 et … cent en 2000
10 ! Peu après, l'e-Economie kracha le surplus.
 
Finalement, les chiffres ne paraissent avoir de constance que dans l’excès, faisant de ceux qui s’en méfient les plus ardents défenseurs. Car il faudra bien continuer de jauger, peser, calibrer, même « si beaucoup de choses non chiffrables nous donnent une satisfaction plus grande que ce qui peut être mesuré 11 »  (John Galbraith).

 
    

 
(1) Jacques Sapir (1998) - « Le Krach Russe »
(2) William Bonner (2004) - « L'Inéluctable Faillite de l'Economie Américaine »
(3) Angus Maddison (2001) - « L'Economie Mondiale : Une Perspective Millénaire / OCDE »
 
PIB par habitant en dollars internationaux de 1990 - Pays d'immigration européenne (Etats-Unis, Canada, Australie, Nouvelle-Zélande) 1913 (5257) - 1950 (9288) - Europe de l'Est et ex-URSS 1913 (1501) 1950 (2601)
 
(4) Michel Aglietta - Antoine Rebérioux (2004) - « Dérives du Capitalisme Financier »
 
Dès 1987, Robert Solow, prix Nobel d'Economie, s'était ému qu'on ne considérât pas la contribution de l'informatique dans les indicateurs de productivité. Il souleva alors le fameux paradoxe suivant : « You can see the computer age everywhere but not in the productivity statistics », que l'on peut traduire ainsi :« L'âge des ordinateurs est perceptible partout sauf dans les statistiques de productivité ».
 
(5) Emmanuel Todd (2002) - « Après l'Empire »
(6) Libération, le 27/06/1988 / Bernard Maris (1990) - « Des Economistes Au-dessus de Tout ... »
(7) Les Echos, le 29/06/2007 - « Le chômage sous la barre des deux millions »
(8) Reuters, le 07/09/2007 - « Première baisse depuis 2003 pour le marché du travail américain »
(9) Milton Friedman (1969) - « Inflation et Système Monétaire »
(10) Michel Aglietta / Antoine Rebérioux (2004) - « Dérives du Capitalisme Financier »
(11) John Galbraith (1981) – « Tout Savoir ou Presque sur l'Economie »
    

 

Illustration : Extrait du site http://www.dreams-cars.net/images/Design?D=A

 
 
Par Marc Aragon - Publié dans : Mythes et Réalités
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