Vendredi 16 février 2007
5
16
/02
/2007
02:23
Décembre 2006 éreinta assez quelques laboratoires pharmaceutiques
américains. Le 11, Nuvelo chutait de 80% en Bourse après l’annonce de résultats décevants sur l’Alfimeprase, son traitement de l’occlusion artérielle, dont elle briguait 2 milliards
de dollars de recettes annuelles 1. Le même jour,
Neopharm dévissait de 68% après que le marché eut pris acte que le Cintredekin, son médicament destiné à combattre le glioblastome, une tumeur
maligne du cerveau, ne suscitait pas de mieux significatif dans la survie des patients. Une semaine plus tard, Northfield Labs décrochait de 66%, au terme de conclusions chagrines
2 concernant le Polyheme, son hémoglobine polymérisée. Enfin, le
26, Telik refluait de 71%, convenant que son produit le plus avancé, l’anti-cancéreux Telcyta, n’avait pas démontré l’efficacité attendue. Mensis horribilis ! Il n’y
manquait qu’un porte-drapeau : ce sera Pfizer, colosse mondial incontesté de la pharmacie.
Préséance oblige, Pfizer avait en effet illuminé la place avant tous les autres, dès le 2, qui avait proclamé l’arrêt du Torcetrapib, son anti-cholestérol vedette ; 15 milliards de dollars de revenus annuels s’envolaient ... Ainsi, la phase III
3, qui sonna le glas de toutes ces molécules, ultime round au bout de 10 à 15 années de développement d’un médicament, n’est-elle jamais
la fin de l’aventure. Deux années auparavant, le 30 septembre 2004, l'américain Merck abandonnait son anti-inflammatoire Vioxx, prescrit aux patients
souffrant d’arthrose, suite à plusieurs milliers de décès 4 par crise cardiaque : en
une journée, l’action du groupe plongea de 26% à New York et sa capitalisation boursière fondit de 25 milliards de dollars, l’équivalent de ses recettes
annuelles 5 ! Ici ou là, toute prudence de mise, un effet délétère surgit, que l’on
n’avait pas identifié, et tout est chamboulé. Phase III ou au-delà, c’est égal : parfois les remèdes les plus actifs le soient moins que le mal. Et l'on aura assez remarqué que les marchés
financiers n’ont pas l’âme biopharmaceutique.
Le décor est planté : la traque des molécules thérapeutiques est une affaire risquée, incertaine, qui se hâte lentement, n’assurant quiconque
d’atteindre la terre promise ni d’y loger durablement. C’est une activité coûteuse, au long cours. En attendant, il faut vivre, c’est-à-dire se financer, soit en propre soit en nouant des
partenariats jalonnés de versements annuels de R&D et de primes au franchissement d'étapes du développement clinique. Innate Pharma, spécialiste français de l’immunologie, aura réussi à mobiliser 40 millions d’euros en trois levées de fonds, avant de signer, en mars 2006, un
accord de collaboration avec le laboratoire danois Novo Nordisk qui lui assure 35 millions d’euros de trésorerie pour trois ans 6. Exonhit Therapeutics, aura capté 30 millions d’euros sur les marchés financiers depuis 2005
et coopère avec BioMérieux et Allergan 7, selon des
modalités financières celées. A l’aînée tricolore, NiCox, le pompon : une augmentation de capital de 130 millions d’euros réussie en février 2007 et des accords « majors » signés
coup sur coup, en mars 2006, avec Pfizer et Merck, qui pourraient lui rapporter 588 millions d’euros 8
! Ces chiffres ébouriffent : et l’on oublie qu’ils ne reposent en réalité que sur des perspectives.
Ainsi NiCox, le plus en vue des laboratoires français, ne peut-il guère se prévaloir que du
Naproxcinod, sa molécule la plus avancée, en phase III. La demande d’Autorisation de Mise sur le Marché européen pour ce traitement prometteur des signes et symptômes de l’arthrose,
n’interviendra que début 2009, à supposer que nul aléa ne vienne perturber les essais cliniques ni les prévisions de revenus, de l’ordre du milliard de dollars par an. L’horizon commercial
des autres molécules est plus lointain. NiCox est donc un sacré pari, qui nous réconcilie avec le projet industriel et les premiers devoirs des marchés financiers. Mais l’Histoire nous enseigne
aussi la prudence : une « belle » écrasée d’argent, qui capitalise 800 millions d’euros, un chiffre d’affaires qui n’a jamais dépassé 10 millions d’euros et des pertes annuelles
récurrentes, voilà qui, en Bourse, a un air de déjà vu. Par exemple celui de PPL Therapeutics, pionnière du clonage animal, qui fit naître la brebis Dolly en 1996 et surfa sur
l'industrie de la transplantation animale, un marché estimé alors à 12 milliards d'euros par an 9. A son apogée, sa capitalisation boursière atteignit 740 millions d’euros 10 ; elle ne fit
jamais aucun bénéfice. En 2004, on fermait.
Nous aimons à croire que rien ne subsiste jamais des anciennes coutumes qui puisse dicter l’air du temps, ses mœurs aussi bien que ses croyances.
Souvent nous levons la garde, cependant que la passion nous étreint, et nous oublions que si quelques conditions déterminantes sont analogues, alors quelques conséquences au moins le seront
également. PPL Therapeutics, englué dans des questions bioéthiques, n’est certes pas comparable à NiCox, ni davantage à Innate Pharma ou Exonhit : mais on aurait tort d’ignorer les aléas
contemporains des laboratoires américains que l’on a cités – Nuvelo, Neopharm, Northfield Labs, et les majors Pfizer et Merck. Il est assez probable que les espoirs que ceux-ci avaient placé
dans leurs produits en phase III n’étaient ni moindres ni moins fondés que ceux que les fidèles de NiCox échafaudent pour le Naproxcinod. Avec des yeux de Chimène … Une autre option
est possible. Voyez Telik, la biotech de Palo Alto ci-évoquée, en plein désarroi boursier après que son Telcyta déçut : le 17 janvier 2007, les autorités
américaines annonçaient que Carl Icahn, raider mythique, qui se signala par ses offensives sur Texaco, TWA, Pan Am, Nabisco … avait raflé 9,9% du capital du
laboratoire 11 !
Les marchés financiers ne manquent jamais d’investisseurs opportunistes, âpres au gain, qui sont passés maîtres en l'art de synthétiser la seule
molécule capitale qui vaille en Bourse, à base d’atomes d’argent. Nom générique : dollar.
(1) MarketWatch, Carolyn Pritchard, 11/12/2006
(2) Wall
Street Journal - « More blood in the Biotech
Street », le 20/12/2006
(3) http://www.actupparis.org/article1149.html
La phase III correspond à une utilisation à grande échelle chez l'homme malade pour confirmer l'intérêt thérapeutique, la sécurité d'emploi et
le schéma posologique, à travers des essais comparatifs. Elle définit la place du médicament dans l'arsenal thérapeutique.
(4) Selon la FDA, 27785 décès et problèmes cardiaques seraient dus au Vioxx entre 1999 et 1994
(5) La Tribune, le 30/09/2004
(6) La Tribune, le 05/04/2006
(7) La Tribune, le 05/02/2007 - Le laboratoire américain Allergan commercialise le Botox
(8) Les Echos, le 22/03/2006
(9) http://www.genethique.org/revues/revues/2002/janvier/21_01_02.htm
(10) Terra Economica, le 18/03/2004 citant le Guardian
(11) New York Reuters, le 17/01/2007
Illustration : Molécules 3D sur fond chromé -
Brandxpictures (BXP164001)
Commentaires