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La planète Boursière

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Mardi 26 décembre 2006 2 26 /12 /Déc /2006 01:26
 
 
Mardi 17 janvier 1995, à l’aube. Kobé, assoupie, s’éveille doucement. Au sud de la ville, face à la baie d’Osaka, les premières lueurs du jour baigneront bientôt le port, Rokko Island, Port Island, et les nombreuses îles artificielles que l’homme a gagnées sur la mer. Soudain, à 5h46 locale, la terre se met à gronder. Surgissant de nulle part, un bruit sourd déchire la nuit, aussitôt accompagné de violentes secousses qui ébranlent la cité, semant la terreur, la désolation, la mort. Le séisme de Hanshin-Awaji a frappé, avec une infinie brutalité. Kobé est ravagée : 6.000 morts, des blessés en masse, 100 milliards de dollars de dégâts 1 ! Les Marchés aussi n’aiment pas les évènements raresLe 21 octobre 1929 commença la fin : le lundi qui suivit, le Dow Jones perdit 13%, le lendemain 12% à nouveau, dans un désordre indescriptible, préludant une crise au long cours de l'économie américaine. On croyait avoir tout vu ; pourtant, le 19 octobre 1987, le Dow Jones fera mieux encore, c’est-à-dire pire, qui dévissera de 22,6% en une seule journée … : le Nikkei perd 11%. L’onde de choc boursière ira jusqu'à Singapour, camp de base d’un trader bientôt fameux, Nick Leeson, qui y opère pour le compte de la banque Barings. Puis jusqu'à Londres : le 26 février 1995, l'une des plus anciennes maisons financières de l'île est placée sous tutelle. Le 6 mars 1995, le néerlandais ING rachète la séculaire Barings pour une livre symbolique.
 
Flash-back. C’est à partir de 1762 que les Baring prennent leur envol, devenant vite l’un des premiers marchands du royaume. L’affaire croît, embellit, franchissant les océans, armant les vaisseaux de commerce, finançant des prêts, prenant des garanties … De proche en proche, le négoce devient banque. En 1777, naît la « Baring Brothers », qui n’aura de cesse de devenir la première banque d’Angleterre, apanage déjà à cette époque des Rothschild 2. Prospérant grâce aux affaires maritimes, mais aussi, sur le terrain politique, la banque ne craint pas l’ambivalence, qui financera notamment tout à la fois les Américains en guerre contre les Français, et, le corps expéditionnaire de Napoléon contre ces mêmes Américains. A l’issue de ce conflit, en 1802, Baring Brothers organisera la vente de la Louisiane, versant à Bonaparte des fonds qui lui seront bien utiles pour mener ses propres guerres … notamment contre l'Angleterre ! Ces liens que les Baring sauront entretenir avec les puissants feront dire au Duc de Richelieu, principal ministre de Louis XVIII : « Il y a six grandes puissances aujourd'hui en Europe : l'Angleterre, la France, la Prusse, l'Autriche, la Russie et la Maison Baring 3 ». Fortunes et infortunes paveront ainsi l’Histoire de la banque. En 1984, la Baring Brothers, devenue la Barings, achète Henderson Crosthwaithe, un courtier britannique impliqué dans les Bourses asiatiques.

Nick Leeson n’a pas quant à lui le privilège de la naissance ; son extraction est basse, ses études sont ordinaires, il rate même son baccalauréat. Son premier emploi l’amène chez Coutts & Company, banquiers de la Reine, où il pointe des chèques, sans « qu’il n‘en vît jamais aucun qui fût signé de Charles Windsor 4 ». A l’été 1987, il entre chez Morgan Stanley UK pour y enregistrer les contrats à terme et les options. Il y apprend l'éclat des produits dérivés et se fait la main. Il comprend surtout que les feux de la rampe ne brillent pas pour les gratte-papier du back office 5. Les étoiles sont les traders, et ils opèrent dans les salles de marché ! Le 10 juillet 1989, Nick Leeson rejoint la Barings. Imagine-t-on ce jeune homme de 22 ans, au 8 Bishopsgate, en plein cœur de la City, en ces lieux écrasés de solennité, à l’atmosphère raréfiée, au silence feutré … et ces murs, couverts de toute la généalogie des maîtres de la place ? Ici, lord Northbrook, premier comte du nom, gouverneur des Indes et premier lord de l’Amirauté, là, lord Howick, gouverneur colonial du Kenya, lord Cromer, consul d’Egypte, tel autre, gouverneur de la Banque d’Angleterre, tous, parentèle comprise, à jamais figés dans des postures victoriennes. Qu’a-t-il éprouvé en pareille compagnie, lui qui peu après plombera cette galerie antique du haut de sa roture ? Au printemps 1990, Nick Leeson s’envole vers l’Extrême-Orient.

Hong-Kong, Djakarta, du back-office … Singapour enfin ! C’est ici que la Barings Futures a ses quartiers, distraitement dirigée par un manager aux nombreuses casquettes directoriales qui se désintéresse des opérations sur les dérivés. Entre Londres et Singapour, le flou de l’organigramme est une aubaine pour qui veut prendre le pouvoir. Outrepassant vite le mandat de superviseur des règlements qui l’a conduit à Singapour, Nick Leeson, petit à petit, fédère, recrute, organise en même temps qu’il opère, contrôle les opérations qu’il a lui-même menées, à rebours de tous les canons de la profession. En 1992, il obtient sa licence de trader : de simple arbitragiste aux ordres, il opère bientôt en compte propre. Il contrôle tout, depuis le front office 6, les transactions à l'avant-scène, jusqu’au back office, l’arrière-cour comptable. Les résultats qu’il obtient sont inouïs, à tout le moins paraissent tels, qui feront dire à Peter Baring lui-même, dès 1993 : « Les bénéfices sont devenus spectaculaires après la restructuration : la Barings en a conclu qu’en fait il n’était pas très difficile de gagner beaucoup d’argent avec des titres 4 ». Mais le ver est dans le fruit : un compte dit d’erreurs, secret, numéroté 88888, qui reçoit les inévitables méprises de la criée commence peu à peu à forcir de mécomptes moins autorisés : fin février 1995, on y découvrira une dissimulation abyssale de 827 millions de livres 7 !

Pour surseoir, Leeson ratisse large : entre autres cautèles, il invente une créance fictive sur Citibank, puis une autre de ... 7,78 milliards de yens qu’aurait contractée un courtier 8 sur une transaction hors marché, payée par la Barings Futures en lieu et place de la BNP 4 ! Ses opérations au feu ne sont pas mieux auditées : le trou enfle. Il multiplie les risques, joue d’abord la stabilité du Nikkei sur des marchés à termeSur le Chicago Board of Trade (CBoT), l’un des cénacles où se cotent les produits agricoles, les traders font bouillir le riz ; l'élan de la graminée pousse quelques-uns à parier sur le doublement du prix du riz d’ici deux ans … où l’appel de marge est quotidien. Londres comble mais s’inquiète. Le séisme de Kobé sonne l'hallali : le Nikkei perd 1000 points. Leeson joue la reprise et vend alors des options (puts) sur l’indice, une manoeuvre dilatoire qui permet d’encaisser aussitôt une prime et de régénérer une liquidité temporaire. Le Marché ne suit pas, et la prime reçue n’est que de payer continûment l’appel de marge du lendemain. Désemparé, notre trader s’invite sur le marché OTC 9, où des gens bien élevés négocient hors bourse des transactions sans appel de marge. Une bouffée d’oxygène. Mais il est talonné : et le temps ne permettra pas que son pari d’une remontée du Nikkei soit gagnant, ou plus mortifère. Ce jeu où la perte potentielle est immense, égale en limite au notionnel, expédiera la Barings ad patres. La Banque d'Angleterre ne leva pas le petit doigt, afin qu'on ne pût croire qu'elle épongerait les pratiques rouées de quiconque, fût-il de son lignage. La reine Elizabeth opina : « We are not amused ». 
 
En septembre 1995, la banque japonaise Daiwa corna une perte de 1,1 milliards de dollars et la fermeture de ses bureaux new-yorkais, suite aux mauvaises affaires de Toshihide Iguchi, l’un de ses traders sur place 10. En 2001, John Rusnak, fera perdre 691 millions de dollars à la banque AllFirst de Baltimore, filiale américaine de la major irlandaise Allied Irish Bank 11. Et tant d’autres histoires de traders éblouissantsNick Leeson ne fut ni l'aîné ni le plus argenticide des traders voyous. D’autres l’avaient précédé, comme Howard Rubin, qui, dès 1987, avait déshabillé la banque d'affaires américaine Merrill Lynch de quelque 250 millions de dollars, ou Joseph Jett, qui tondit Kidder Peabody de 400 millions en 1994 sur des bons du Trésor …, fascinés par l’argent roi, mal contrôlés par leur hiérarchie, pris dans la spirale du recouvrement de pertes ne cessant de s’accroître et finalement maquillant les comptes. Le portrait du virtuose de la Barings est tout entier là. 
 
 

 
(1) Le Monde Diplomatique, Août 1996 - « Et si le Japon faisait faillite »
(2) Les Echos, le 18/08/2005 - « Francis Baring » - Tristan Gaston-Breton
(3) Emmanuel de Waresquiel (2003) - « Talleyrand, le prince immobile »
(4) Nick Leeson (1999) - « Rogue trader »

(5) Suivi administratif et comptable des transactions conclues par les négociateurs  
(6) Prise directe des négociateurs avec le Marché (par exemple anciennement la Corbeille) ;
(7) La Vie Financière, du 24 au 30 août 2007 - « La chute de la banque Barings »
(8) Le courtier en question est Spear, Leeds & Kellogg
(9) OTC : Over The Counter (littéralement Au-dessus du comptoir)
(10) Washington Times, le 27/09/1995 - « Toshihide Iguchi »
(11) The London Independent, le 18/01/2003 -  « Rogue currency trader Rusnak jailed …  »
                                                                             


Illustration
: Sir Francis Baring, banquier d'Angleterre
 
 
 
Par Marc Aragon - Publié dans : Historiographie
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