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Jeudi 13 mars 2008
 
 
Dollar_chute.jpgThéodore Roosevelt, prix Nobel de la Paix 1906, grand doctrinaire du parler calme et du bâton à feu 1, fut le premier président des Etats-Unis convaincu que les intérêts de l’Union valaient bien qu’on intervînt partout où ceux-ci seraient menacés. Rompant avec la tradition de neutralité léguée par George Washington, il se hâta d’aller les défendre à l’entour, avec ardeur, notamment en République Dominicaine où on les défiait tant 2. L’Empire naissait. En 1912, Thomas Woodrow Wilson, qui n'était encore qu'à briguer l’investiture démocrate, allait en rajouter : « Je crois que Dieu a semé en nous le rêve de la liberté, qu'il nous a choisis – et choisis en priorité, pour que nous montrions la voie aux nations du monde et leur enseignions à marcher sur le chemin de la liberté 3 ». Devenu président, il bombarda Vera Cruz au Mexique, en 1914, puis mondialisa le conflit européen, en 1917, en élève appliqué d'Otto von Bismarck pour qui « la guerre est la santé de l’Etat 4 ».   
 
 
Trois siècles à peine après avoir émergé des limbes indiennes, dont le souvenir ne rappelle aucun passé glorieux ni civilisation fondatrice, la terre d’Amérique, exclusivement composée d’immigrants en majorité européens, se prit soudain à rêver d’un avenir impérial. Dans ses nouveaux habits de lumière, ceux d’une puissance économique mondiale devenue la première en 1910 aux dépens de l’Angleterre, Woodrow Wilson, un rien exalté, qui ne faisait pas mystère de son extraction divine 3, fut imprégné de ce désir de grandeur, et passa aussitôt la surmultipliée. Outre-atlantique, de vieux peuples qui se chicanaient depuis des temps immémoriaux, avaient remis le couvert au prétexte de l’assassinat d’un archiduc autrichien. Cette affaire entre royautés cousines, elles-mêmes ointes au saint chrême, hors la France qui avait fait sa révolution, tournait au vinaigre, c’est-à-dire au carnage. Le 6 avril 1917, les Etats-Unis déclarèrent la guerre à l’Allemagne, le 7 décembre à l’Autriche-Hongrie, non qu’ils fussent subitement émus par la dramaturgie des évènements ni qu’ils se souvinssent de La Fayette : ils lorgnaient l’héritage de l’empire britannique finissant, et craignaient que l’Allemagne, qui avait elle-même dépassé la richesse des sujets de George V, ne vînt à les menacer sur ce sujet et d’autres. La prophétie d’Alexis de Tocqueville était à l’œuvre : les Etats-Unis et la Russie se partageraient le monde 5.
 
Cette inclination impériale exigeait de hauts desseins, comme autant d’alibis commodes, assez teintés de noblesse pour masquer l’expansionnisme qui la gouvernait au plus profond : la main sur le cœur, la tête dans les étoiles, les Etats-Unis conçurent la grandiose et noble entreprise d’imposer la liberté, la démocratie, bref la pax americana partout où le drapeau rouge la menacerait. On ne se priva pas de continuer après le trépas soviétique, au plus récent sur le sol de l’antique Babylone, en Irak, où le renouveau projeté tarde cependant à se mettre en place. Entre 1945 et 2005, l’Amérique porta cent onze fois le fer à l’extérieur de ses frontières 3 ! En Corée bien sûr, où Harry Truman se passa de l’autorisation du Congrès, au Vietnam où Dwight Eisenhower émit sa fameuse théorie des dominos qui conjecturait que toute l’Indochine virerait au communisme par effet de contagion, mais qui ne prévoyait pas que l’Allemagne de l’Est pût infecter sa voisine de l’Ouest. Pour le commun, on se projeta au Guatemala, en Indonésie, au Congo, au Salvador, avant de déplacer sa vindicte vers les terres islamiques. Ronald Reagan accrut les dépenses militaires d’un quart durant son premier mandat, Walker Bush fit en sorte que ce budget dépassât celui de tous les pays réunis. Hé quoi, la démocratisation coopérative et pédagogique de la planète est une affaire hors de prix : l’Empire « coûte que coûteLe 15 septembre 2001, quatre jours à peine après l’effroyable cataclysme qui frappa New-York, Paul Wolfowitz, second de Donald Rumsfeld et va-t’en guerre endurci conseilla au président des Etats-Unis d’attaquer l’Irak sans languir … » très cher !
 
Voyez ce monarque : il grave la pièce de monnaie de son sceau, fige son visage sur le billet de banque, et cette majesté suffit à garantir la paix des affaires. Aussi longtemps que sa loi irradiera l’espace, ses signes monétaires luiront de mille feux. Qu’elle faiblisse, et la suspicion surgira. Cette conception nominaliste, qui ne reconnaît à la monnaie aucune valeur en soi, est la marque d'un mâle alpha : que la valeur du dollar souverain tienne beaucoup à la diplomatie aéroportée américaine ne surprendra donc personne ! Au début du XXe siècle, c’était cependant une vision substantialiste de la monnaie qui prévalait : l’étalon-or, qui agonisait, fixait encore la valeur du papier-monnaie, au grand dam des princes. En 1913, Woodrow Wilson, très en verve, parapha l’acte créateur du Système de Réserve Fédérale, la banque centrale étasunienne, afin d’en finir avec l’instabilité financière, notamment l’incroyable floraison de billets de banqueTant de richesses subjuguaient : les perles de Margarita, les émeraudes de Muzo, l’or de Maracaïbo, de Yaracuy, celui des Incas qu’on dépouillait, mais surtout l'argent, à profusion, des mines de Potosi, de Zacatecas et d’ailleurs. Les galions royaux, aux armes de Castille, regorgeaient de trésors, arrachés au sol d’Amérique, qu’on débarquerait à Séville si peu qu’on échappât aux pirates et aux vagues océanes … 6-1. Le dollar changeait d’époque. Le premier conseil de la Fed eut lieu le 10 août 1914 ; ce même jour, en Europe, le canon se mit à tonner, l’étalon-or vacilla. Trente ans plus tard, à Bretton Woods, on adoptait un système d’étalon change-or : le dollar devenait référent. Puis, le 15 août 1971, Richard Nixon fermera le guichet de l’or : le dollar, qui sera dévalué à l’automne suivant 7, devenait as good as gold. Bretton Woods finissait, l’Empire se libérait, les déficits commençaient.
 
« La mauvaise monnaie chasse la bonne ». L’or fut donc retiré de la circulation et conservé pour la bonne bouche, accréditant une fois de plus la loi d’airain de Thomas Gresham selon laquelle quiconque garde toujours le meilleur pour lui-même. Le dollar nominaliste n’avait plus de valeur, qui désormais se passait d’étalon 8. On se mit à en imprimer à profusion, comme jamais, notamment Alan Greenspan, prodigue maestro de la Fed. La reaganomics, politique libérale des années 1980, ne craignit pas le contresens en éperonnant la croissance par la dépense militaire, financée par le déficit budgétaire : « Keynes le rouge 6-2 » inspirait l’Empire ! Premier créancier sous Eisenhower, l’oncle Sam devint le premier débiteur sous Reagan. Le lobby militaro-industriel rafla la mise, et cette sûreté engendra l’indolence ; peu à peu, les vassaux périphériques, parfois de vrais tigres, s’insinuèrent dans le jeu, accélérant la désindustrialisation massive du maître et sa dépendance économique. Le déficit commercialLe Shanghaï Index faisait ce qu'il avait pris l'habitude de faire : il montait. En 2006, son irrésistible ascension l’avait déjà propulsé de 130% ; n’était-ce un léger repli, il continuait. Le 26 février, l'indice culmina à 3040 points, après dix séances de hausse quasi-continue et un gain de 16% ! Le 27, coup d'arrêt … devint la règle. La machine à consommer, insatiable, se mit à aimanter la dette privée, tandis que celle à épargner cala. Entre réductions d’impôts et bellicisme inspiré, George W. Bush hâta le tout : le dollar chuta 9 et l’endettement explosa. Dévaluation, inflation forte ou répudiation de la dette extérieure : l'un de ces scripts sera joué. Le billet vert n’a pas fini de pâtir : l’Empire centenaire n’a plus la cote, ni les moyens.
 
Une fois de plus, l’illusion d'un Etat capable de régner seul sur cette planète aquatique paraît faire long feu ; le dollar agonise, qui mine le maître de l'intérieur. L’ensemble des terres habitées pourrait devenir hors de portée et de contrôle d'un titan national. L'empire américain cèderait alors le pas à cet hyperempire 10 imaginé par Jacques Attali, n’ayant ni centre ni périphérie, parsemé de monnaies supranationales. Seule une crise majeure peut permettre d'accoucher le début de la suite ; par exemple une crise financière ... L’Histoire est en marche.
 
 
 
 

 
 
(1) Doctrine du Big Stick, Théodore Roosevelt le 02/09/1901 – « Il faut parler calmement tout en tenant un gros bâton »
(2) Politique étrangère
américaine – Chronologie des interventions extérieures
 
La carrière politique de Théodore Roosevelt débuta en 1882 ; sa prégnance dans les affaires commença réellement en 1897 quand le président Mc Kinley (assassiné en 1901) le nomma secrétaire d'Etat adjoint à la Marine. Il s'y comportera en faucon et va-t-en guerre, cherchant des noises à l'Espagne (destruction d'une frégate américaine jamais prouvée), préfigurant les armes de destruction massive inventées un siècle plus tard contre l’Irak. Lui-même, à la tête d'un régiment de cavalerie, mettra la main à la pâte dans cette guerre d'Espagne, en 1898, qui conduiront les USA à intervenir hors de leurs frontières (occupation des Philippines, acquisition de Guam, Porto-Rico). La même année, Cuba accéda à l’indépendance après une occupation yankee. Le cas de la République Dominicaine est plus anecdotique.
 
(3) William Bonner (2006) - « L’Empire des Dettes »
 
Déclaration attribuée à Woodrow Wilson après son élection à la présidence fin 1912 « Souvenez-vous que c’est Dieu qui a ordonné que je sois le prochain président des Etats-Unis. Ni vous, ni aucun mortel, n’auriez pu l’empêcher »
 
(4) Randolph Bourne (1919) - « Untimely papers »
(5) Alexis de Tocqueville (1835) – « De la démocratie en Amérique »
 
Edition Œuvres Complètes, 1992, pages 430-431 - « Il y a aujourd’hui sur la terre deux grands peuples qui, partis de points différents, semblent s’avancer vers le même but : ce sont les Russes et les Anglo-Américains … Leur point de départ est différent, leurs voies sont diverses ; néanmoins, chacun d’eux semble appelé par un dessein secret de la Providence à tenir un jour dans ses mains les destinées de la moitié du monde »
 
 (6) John Kenneth Galbraith (1994) - « L’argent  »
 
Page 139 - « Pourtant, à l’époque de la guerre de Sécession, le système monétaire américain était sans conteste le plus déconcertant de la longue histoire du négoce et de la cupidité … On estime que 7000 billets de banque différents circulaient avec un succès inégal, émis en tout par 1600 banques des Etats existantes ou disparues. Comme le papier et l’impression étaient bon marché, et le droit à l’émission de billets protégé au titre des droits de l’homme, des individus s’étaient introduits dans la profession pour leur propre compte. On estimait à 5000 le nombre d’émissions de fausse monnaie couramment en circulation »
 
Page 391 - « Dans les années qui suivirent la guerre, aux Etats-Unis, il suffisait de se référer à Keynes, plus encore qu’à Marx dont la menace était plus lointaine, pour que les conservateurs prennent une attitude hostile et que les modérés vous refusent un accord qu’ils étaient sinon, tout près de vous donner. On acceptait les effets de la doctrine keynésienne mais le nom de Keynes restait assimilé au drapeau rouge ». Note personnelle : John Keynes fut considéré par les uns comme un nouveau libéral, progressiste et radical, pour les autres, libéral centriste de tendance droitière ; l’expression « Keynes le rouge » est un clin d’œil à Kenneth Livingstone, maire de Londres, travailliste, surnommé « Ken le rouge ».
 
(7) Gérard Marie Henry (2004) - « Dollar : la monnaie internationale »
 
Détail des accords du 18/12/1971 lors de la réunion à la Smithsonian Institution à Washington : les négociations aboutirent à des marges de fluctuation des monnaies de 2,25% par rapport au dollar. L’accord recalibra également la grille des parités en dévaluant le dollar de 16,9% par rapport au yen (308 yens au lieu de 360 yens pour un dollar), de 13,58% par rapport au Deutsche Mark (3,22 DM au lieu de 3,66 DM pour un dollar) et de 8,57% par rapport à la livre et au franc français ; l’once d’or passa de 35 à 38 dollars, dévaluant de dollar de 7,89% par rapport à l’or.
 
(8) François Mitterrand (1978) - « L’abeille et l’architecte »
(9) Début 2001, l’euro cotait 1,16 dollar ; il cote aujourd’hui 1,55 dollar ; le dollar est au plus bas contre le yen depuis 12 ans ;
(10) Jacques Attali (2007) – « Une brève histoire de l’avenir »
 
 
 


Illustration : Dollar direction sud - Image extraite du Centre des Médias Alternatifs du Québec
 
 
 
par Marc Aragon publié dans : Chroniques
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