Visiteurs



La planète Boursière

http://map.jdf.com/map.html

Indices









Dimanche 21 décembre 2008 7 21 /12 /2008 21:37



Rien n’est plus impeccable que la rigueur ptolémaïque 1
des théories financières. Adossées à des mathématiques de concours, sculptées sans relâche par des virtuoses de l’abstraction, subventionnées par l’intérêt supérieur des manieurs d’argent, ces belles équationsQuiconque acheta le Dow Jones ce 3 septembre 1929, fut mal inspiré. L’indice, qui avait pris congé du réel de longue date, culmina ce jour-là en séance à 386,10 points, propulsé par la fascination qu’exerçait déjà la grande opinion financière sur la foule : économistes et experts cautionnaient la hausse, analystes et banquiers rameutaient le ban, et nul n’imaginait qu’un génie si partagé pût faillir … campent à l’envi un univers chimiquement pur, inoxydable, où rien ne saurait dépasser qui ne fût précisément jaugé. La noblesse des principes élude tout, jusqu’au profit lui-même, trop connoté, qui n’apparaît plus comme le mobile apparent des affaires. L’ordre et la morale règnent désormais sur nos Marchés, et chacun s’émerveille de la finesse de cette horlogerie. Hélas, cette paix apparente survit mal aux caprices du hasard et aux vicissitudes du temps. Quand la mer se retire, c’est-à-dire à l’heure de la purgation, quelques nageurs sont nus. D’autres, parfois de haut parage, qui prospéraient sur leur réputation au crochet de riches investisseurs, sortent du bois et annoncent des pertes fracassantes. On se pique aussitôt d'assainir le système, nonobstant l’argent, qui est si près et corrompt tout. Hé quoi, autant appeler Talleyrand à la prière !
 
L’euphorie financière est mère de la démesure et de tous les renoncements. Fort peu contrainte par la vertu, jamais empêchée, cette dynamique tourneboule vite son monde, adultes consentants et enfants à naître. Les bras sont nombreux, qui ne manquent jamais pour forcer la main des plus rétifs. La hausse ininterrompue des cours, exaltée par des jaquemarts du sérailA la fin de l’été 1929, les bulletins quotidiens ne se bornaient plus à citer quels titres monteraient en séance et de combien, mais bien l’heure à laquelle tel ou tel autre serait ciblé ! En ces jours filés de soie, quiconque pouvait s’ériger analyste, qui prédît la hausse, avec des chances sûres de succès, cireurs de chaussures compris … carillonnant à tue-tête, finit toujours par ancrer l’adhésion des uns et entraîner la ruée de tous les autres. L’argent ruisselle, l
es cours virevoltent et tous ces pourcents gagnés ou perdus magnétisent les esprits. Quo non ascendet 2 ! Les Marchés roulent sous l’œil admiratif de la multitude, le génie financier capitalise toutes les faveurs, et nul ne saurait concevoir qu’une telle unité de vues pût déchoir. L’âge d'or des corbeilles est toujours propice à ce genre de considérations. Las, chaque jour qui passe nous rapproche de la fin. Et quand vient l’instant de la saignée, alors s'annonce aussi celui de l’inventaire des détournements passés inaperçus cher à John Galbraith – the Bezzle 3. Les pratiques financières laxistes, toute garde levée, qui font florès en temps de paix, noyées dans un océan d’opacité coupable, surgissent au grand jour, escortées d’autres coutumes plus pendables encore, inhérentes au genre humain. Car, c’est une constante : quand le Marché saigne, il saigne mal. C’est-à-dire beaucoup. Et ses humeurs sont malsaines.
 
Les années Vingt promurent l’innovation financière à l’échelle industrielle, et cette course aux armements, un temps ensommeillée, fouettera des générations de mathématiciens priés d’optimiser les circuits de l’argent. Pour autant, quelques penchants anciens, increvables, demeurèrent, à commencer par le premier d’entre tous, qui consiste à piquer dans le tiroir-caisse. Ainsi, en 1929, l’Union Industrial Bank de Flint, dans le Michigan, fut-elle dépouillée de 3.592.000 dollars par une douzaine de collaborateurs, principaux responsables de l’établissement compris, fascinés par l’envolée des cours ; ces sommes furent investies sur le marché à terme de New-York, avant d’être volatilisées corps et biens. La banque n’y survécut pas 3-1. A la même époque, un italo-américain bon teint, Charles PonziQuand Charles Ponzi, italien bon teint, vint au Nouveau Monde, en 1903, il n’avait quasiment plus un sou en poche, ni aucun talent connu qui valût que la fortune lui tendît les bras. Mais sa nature était allante. Son errance commença, qui l’amena en 1907 à Montréal, dans la banque d'un compatriote, Luigi Zarossi, au service des immigrants de la mère-péninsule ; le business roulait bien …
, se forgera une réputation éternelle en axiomatisant une pyramide financière qui fera de nombreux émules, dont un certain Bernard Madoff en dernier lieu. Tout ce linge surfera sur l’embardée haussière des Marchés, rivalisant d’ingéniosité à qui accaparerait le mieux la manne financière qui bourdonnait. Les cavaliers de la Goldman Sachs Corporation y réussiront mieux que quiconque, usant et abusant du levier des trusts d’investissement, Joconde de modernité et d’architecture spéculative d’alors 3-2. Jusqu’à l’implosion. Le cercle de nos banquiers récemment disparus n’est pas d’une veine moins illustre.

Le trauma de la Dépression anesthésia les Marchés ; le génie financier et ses vestales furent enterrés vifs et l’on n’entendit plus parler de rien. Les Roaring Nineties 4 remirent au goût du jour l’hédonisme des années folles : on se remit au travail, à concocter de nouveaux plans, fameux, qui libèreraient toute la créativité des magiciens de la finance. Les résultats furent désastreux : Drexel Burnham Lambert, banque d’affaires emblématique de ce temps y laissa sa chemise, envoyé au tapis par son enfant chéri Michael Milken 5, l’inventeur des junk bonds. Quelques traders opportunistes, carambouilleurs à l’occasion, comme Ivan Boesky ou Dennis Levine précédèrent la chute de l’icône et celle des Bourses en 1987. Nick Leeson se fit remarquer en torpillant la Barings, coulée par la chute du Nikkei et l’ébranlement de Kobé en 1995. Des stars mondiales de la NetEconomie furent elles aussi emportées dans le vortex du krach Internet, au nez et à la barbe d’auditeurs huppés qui ne virent rien venir, volatilisant frauduleusement les dollars par centaines de milliards. Enron, flattée jusqu’au dernier souffle par Goldman Sachs, mais aussi Worldcom, et toute une coterie de bancanalystesCeux d’avant défilaient moins. Isolés, loin des parquets, encastrés entre le contrôle de gestion et la comptabilité, on les imagine, trois-pièces strict, de préférence sombre, chemise blanche de rigueur, à décrypter d’interminables chroniques de chiffres, de bilans et de perspectives. Les analystes financiers de l’ancienne époque étaient sûrement de cette sorte, à s’échiner pour le roi de Prusse …
complices, achevèrent, du moins put-on le penser, de discréditer les démiurges d’un capitalisme triomphant. On croyait avoir tout vu. Le krach planétaire de l’an VIII du Troisième Millénaire dirait admirablement la suite.
 
Voici donc une loi d'airain : les épisodes spéculatifs s’achèvent toujours par la multiplication des scandales 6, et cette mode trotte crescendo. Ainsi, en janvier 2008, Jérôme Kerviel prit-il sûrement une longueur d’avance sur l’Internationale des traders voyousNick Leeson ne fut ni le premier, ni le plus argenticide des traders voyous. D’autres l’avaient précédé, comme Howard Rubin, qui, dès 1987, avait déshabillé la banque d'affaires Merrill Lynch de quelque 250 millions de dollars, ou Joseph Jett, qui tondit Kidder Peabody de 400 millions en 1994 sur des bons du Trésor. D’autres l’avaient aussi surclassé … 
; en mars, Bear Stearns fut raccourcie sur l’autel des subprimes, exposant plusieurs centaines de ses employés aux poursuites du FBI 7 ; en « septembre noir », on se pressa de sauver Freddie Mac et Fannie Mae, dont les managers qui menaient grand train n’avaient pas eu le temps de discerner la vraie nature de ces prêts pousse-au-crime ; le même mois, Lehman Brothers, joyau des banques d'affaires, quittait la scène, entraînant un séisme inédit. Mais la frontière, parfois ténue entre dirigeants mal avisés et véritables escrocs, allait être franchie à grande vitesse en décembre. Le nouveau mâle alpha s’appelle Bernard Madoff, primat du gotha financier américain, ex-président du Nasdaq, héritier de Richard Whitney qui présida la Bourse de New-York dans les années 30 avant de séjourner à Sing Sing. Cet honorable septuagénaire aura mieux dépouillé ses clients prestigieux que Charles Ponzi dont il copia le modèle : sa pyramide s’effondra récemment, tout à trac, laissant des ruines fumantes pour quelque 50 milliards de dollars 8 ! La haute finance n'est finalement pas plus éclairée que le commun. N’était-ce les dégâts collatéraux, on s’en réjouirait presque.

Une fois de plus, la SEC n’entrevit rien du casse du siècle : Madoff avait ses entrées à Wall Street, au Capitole et sous les lambris de l’institution en tant qu'ancien patron du Nasdaq, comme Kenneth Lay, fondateur d’EnronNous estimons que la période actuelle offre une opportunité extrêmement rare d'acheter les actions d'une entreprise qui demeure extrêmement bien positionnée pour croître à un rythme substantiel ... Nous sommes convaincus que les rumeurs négatives autour de l'entreprise sont fausses, non fondées sur des éléments concrets …, frayait naguère à Washington au contact des plus grands. La cécité du régulateur fut égale à l’égard des caïds de la NetEconomie, comme elle le fut envers les bateleurs de la titrisation. L’AMF ne vit davantage rien venir à la Société Générale. Grâce au ciel, nos devanciers firent mieux : lors du scandale de Panama, dans les années 1880, cent quatre députés furent inculpés ; un seul fut condamné : celui qui insista pour plaider coupable 9 !   

 


 

(1) Benoît Mandelbrot (2005) - « Une approche fractale des marchés »

 

Page 127 - « Les grands prêtres de la théorie financière moderne déplacent sans cesse la cible. Chaque fois que l’on signale une anomalie, une réparation est effectuée en vue de la corriger (…) Mais de telles réparations ad hoc sont moyenâgeuses. Elles contournent en les évitant les preuves contradictoires au lieu de les expliquer et de bâtir à partir d’elles. Elles sont les cousines des ajustements sans fin que les défenseurs de la vieille cosmologie de Ptolémée concevaient pour s’accommoder des nouvelles observations astronomiques gênantes. Sans cesse, ces zélateurs ajoutaient de nouvelles particularités à leur ancien modèle. Ils commencèrent par des cycles planétaires, puis corrigèrent les discordances de cycles en ajoutant des épicycles. Lorsque ceux-ci eurent montré leurs limites, un nouveau bricolage déplaça le centre des épicycles hors du centre du système. Finalement ils arrivaient à coller relativement bien à toutes les données anormales (…) Il fallut les efforts combinés de Brahé, Copernic, Galilée et Kepler pour concevoir un modèle plus simple, celui d’un système héliocentrique aux orbites planétaires elliptiques … »

 

(2) « Jusqu’où ne montera-t-il pas ? » - Devise de Nicolas Fouquet, surintendant déchu de Louis XIV,
(3) John Kenneth Galbraith (1954) - « The great crash (La crise économique de 1929) »

 

Page 158 - « Le détournement le plus spectaculaire de l’époque (…) fut le pillage de l’Union Industrial Bank de Flint, dans le Michigan. La masse brute, dont les estimations s’élevaient d’une façon inquiétante au fur et à mesure que l’enquête avançait, dut, selon  The Literary Digest, s’élever à 3.592.000 dollars [le 07 décembre 1929] (…) L’entreprise groupa finalement une douzaine de personnes, y compris en fait tous les principaux responsables de la banque. Les opérations étaient si bien organisées que même l’arrivée de contrôleurs bancaires dans les hôtels de la localité était portée rapidement à la connaissance des membres du syndicat … »

 

Page 71 - « L’exemple le plus remarquable d’architecture spéculative de la fin des années vingt, celui par lequel, plus que par tout autre moyen, on put satisfaire la demande de titres ordinaires de la part du public, fut la société ou le trust d’investissement. Elle ne créait pas de nouvelles entreprises ou n’agrandissait pas les anciennes ; elle s’arrangeait simplement pour que des gens puissent posséder les titres de vieilles sociétés  par l’entremise de nouvelles (…) La vertu de la société d’investissement était qu’elle entraînait un divorce presque complet entre le volume des valeurs des sociétés à recouvrer et celui de leurs biens existants … »

 

(4) Expression de Joseph Stiglitz, prix Nobel d’Economie
(5) Fortune estimée à 2,1 milliards de dollars en 2007,  458ème rang des fortunes mondiales (Forbes)
(6) Le Monde, le 29/01/2008 - « Quand la mer se retire, on voit ceux qui nagent nus »

(7) Trends.be, le 20/06/2008 - « Opération Hypothèques malhonnêtes : deux ex-cadres de Bear Stearns arrêtés »

 

« Ralph Cioffi et Mathew Tannin, deux ex-cadres de Bear Stearns, sont accusés d’avoir trompé les investisseurs au printemps 2007, en les poussant à continuer à investir dans deux fonds qu’ils savaient au bord de l’effondrement. Lancée par le FBI, l’opération Hypothèques Malhonnêtes s’est soldée jeudi par 406 inculpations et 60 arrestations… »

 

(8) Challenges.fr, le 19/12/2008 -« Les pertes des investisseurs dans l’affaire Madoff »

 

Pertes estimées, au conditionnel, en millions d’euros – FRANCE : Epargnants nationaux (500), Natixis (450), BNP Paribas (350), Axa (<100), Crédit Mutuel CIC (90), Dexia (78), fonds Elite de Rothschild (41), fonds AGF Tresodyn (35), Société Générale, Crédit Agricole, Groupama (- de 10) – EUROPE : Santander (2.330), Medici (1.500), HSBC (725), Fortis (725), UBP (645),Royal Bank of Scotland (460), Man Group (360), BBVA (300), Reichmuth & Cie (235), EIM Group (150), Unicredit (75), Banco Popolare (68), Swiss Life (57), Nordea (48) – ETATS-UNIS : Fairfield Greenwich Group (5.500), Ascot Partners (1.350) – RESTE DU MONDE : Nomura Holdings (225), Azora Bank (101), Institutions sud-coréennes (70)

 

Plusieurs importantes fondations vont subir des pertes. Ainsi, la fondation JEHT, créée par Jeanne et Kenneth Levy-Church, devrait mettre la clé sous la porte, tout comme la Chais Family Foundation, dirigée par Avraham Infeld. La fondation Steven Spielberg a aussi perdu des plumes ainsi que la fondation Elie Wiesel. Carl et Ruth Shapiro, généreux donateurs du Museum of Fine arts de Boston, ont perdu 40% de leur fortune. La fondation du promoteur immobilier Mortimer Zuckermann a elle perdu 30 millions de dollars.

 

 (9) Bernard Maris (1990) - « Des économistes au-dessus de tout soupçon  »

 


 

Illustration : Image extraite du blog Soapbox Ireland - Article du 26 Septembre 2007
 
 

Par Marc Aragon - Publié dans : Chroniques
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Partager    
Retour à l'accueil

Commentaires

Salut marc,

serait-il possible que tu mettes cet article sur notre forum afin que nos membres puissent en profiter ?
J'ai réglé le problème du C/C, normalement quand tu colles tu n'as plus de problèmes de couleur. Par contre penses à faire Ctrl+V et non pas le clic droit car celui ci est désactivé sur notre forum.

Merçi d'avance,

Keo
Commentaire n°1 posté par keo le 22/12/2008 à 00h05

Boursonomics

  • Boursonomics
  • : Marche aléatoire autour des Marchés financiers et de la sphère économique. Peinture décalée d'un monde empli de certitudes qui oublie trop souvent ses leçons d'Histoire
  • Retour à la page d'accueil

Recherche

L'Economie en direct

Commentaires

Images aléatoires

Images aléatoires

W3C

  • Flux RSS des articles
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés