Le siècle des Lumières libéra les forces de l’esprit et consacra
l’usage de la raison. Libérés du carcan inquisitorial, bientôt de l’absolutisme, les hommes et les femmes de ce temps, épris d’humanisme, s’attelèrent à concevoir cet ordre nouveau qui
estoquerait bientôt les anciennes coutumes ; partout en Europe, des idées neuves surgirent. Aucun domaine qui fût à portée de l’entendement commun n’échappa à cette frénésie primordiale.
L’économie elle-même ne fut pas à la traîne, éperonnée par l’industrialisation naissante de l’Angleterre qui marquait la fin de la société féodo-marchande et le début du capitalisme industriel.
Samuel Jonhson, auteur contemporain, déclara tout de go que « rien ne requerrait davantage une explication philosophique que le commerce 1 ». On s’y dévoua, corps et âme. Des philosophes se firent économistes,
comme l’écossais Adam Smith, le plus fameux d’entre eux, qui signera d’une éternelle main invisibleLa main (in)visible
(...) Les évangiles économiques ne résistent jamais durablement à la force des réalités. Ainsi le Marché, qui n’a pas constamment un lapin à sortir du chapeau est-il toujours démuni sous la
mitraille, quand les milliards des épisodes spéculatifs s’évaporent à gros bouillons. Ses prétendues vertus autorégulatrices n’ont jamais dispensé les autorités politiques d’être quêtées,
citoyens compris, après chaque embardée. Sauvegardé par l’aléa de moralité, cette garantie indéfectible qui naît du secours miraculeux de l’Etat, le Marché peut ainsi dispenser ses
libéralités, jusqu'à l'accident : on voit bien quelle main dédaignée le tire alors d'affaire (...)
le triomphe inéluctable de la rationalité et de l’ordre sur l’arbitraire et le chaos. Epicure n’eût pas désavoué ce monde merveilleux.
Dès 1776, Etienne Bonnot de Condillac, un abbé qui goûtait l’économie, comprit qu’il faudrait changer de braquet et de langage. Son entrain littéraire, pour autant qu’il pût être convaincant,
manquait en effet des démonstrations formelles qui auraient affermi ses thèses, lesquelles assuraient déjà la contre-productivité des taxes et des réglementations. La philosophie devint « science
économique 2 », sans alors d’autre répit que de troquer ses oripeaux de simple matière
narrative contre les habits de lumière de la vraie science. Sans doute ce prélat se souvenait-il du grand Léonard de Vinci, phare de la Renaissance, et de plus un génie, pour qui « aucune investigation humaine ne peut s’intituler véritable science si elle ne passe pas par la démonstration mathématique 3 ». Ladite mathématique allait déferler en cinq sec : elle assignerait bientôt à résidence toute la rhétorique
sociale des pères fondateurs. La transfiguration vint de Léon Walras, économiste de la seconde moitié du XIXe siècle, qui harnacha littéralement la discipline à ce nouveau latin. Sa quête
axiomatique de l’équilibre général et spontané des Marchés se propagera jusqu’à Chicago, dont l’Ecole trustera les couronnes suédoises. Gérard Debreu, économiste franco-américain de cette
filière, lui-même nobélisé en 1983, un rien catégorique, déclarera : « J’ai démontré mathématiquement la supériorité du libéralisme 4 ». Dont acte.
L’idéologie néolibérale, ainsi frappée du sceau des mathématiques de l’extrême, encore qu’à la cire molle, peut donc continuer de plaire. Car on se dispense assez d'évoquer les contraintes
nombreuses qui conditionnent cet univers enchanté 5, lesquelles n’ont jamais été réunies en nul point
de notre planète aquatique, ni aucun autre de l’écliptique. L’Histoire, ce témoin millénaire, ne nous rappelle aucune expérience glorieuse qui ait élevé ce credo. Jamais en effet la liberté
économique, totale, sans limites, triomphante, n’a été réalisée, y compris par les premiers libéraux qui vinrent aux affaires. Quoique ! Les années 1970 garderont la trace indélébile d’une main
bien visible, tachée du sang des latinos sud-américains, du Chili, d’Argentine, d’Uruguay … aux prises avec des juntes barbares conseillés par les Chicago Boys et leurs professeurs. L’un d’eux,
Gunder Frank, avoua que les prescriptions de Milton FriedmanMilton Friedman, en pensant à Keynes et Galbraith
Milton Friedman, primat de l’ultra-libéralisme est mort. Ses proches, ses admirateurs, économistes de Chicago et d’ailleurs, honorés sur la scène planétaire, choyés sous les lambris les plus
prestigieux, le pleurent. D’autres, moins épris de théorie, plus tournés vers le réel, se borneront à respecter le repos de l’icône. Son jusqu'au-boutisme d’un Marché omnipotent, dont la
dynamique propre, non entravée, conduirait à coup sûr au bien-être général ne fait plus l’unanimité : quarante années d’efforts assidus à démontrer mathématiquement la suprématie du libéralisme,
et des kilomètres de formules absconses, comme une épitaphe sans fin (…)
, maître de l’ultralibéralisme, étaient si contraignantes « qu’elles n’auraient pu être appliquées sans les deux éléments qui les
sous-tendaient toutes : la force militaire et la terreur politique ». Finalement, les armes faillirent à purifier des âmes si insensibles à la beauté de la science, et cette stratégie du
choc 6 plomba durablement l’économie du cône sud. On mit le désastre sur le compte des militaires trop
zélés. Le dogme persista, en contrepoint de l’étoile rouge, disqualifiée, qui déclinait.
Point d’équilibre, où que nous regardions, sinon des ruines fumantes ! La trinité émancipatrice - réduction des dépenses sociales, déréglementation, privatisation -, c’est-à-dire moins de tout,
et d’Etat surtout, paraît finalement mieux s’étalonner sur ses collapsus réitérés, parfois héroïques, que sur des bénéfices durables, correctement répartis. Les historiens jugeront. Pour l’heure,
les crises s’enchaînent, et n’était-ce les intermèdes funestes des conflits mondiaux, l’époque moderne déclinerait une incroyable fascination pour le carnage financier. Qu’on en juge sur les
seules vingt dernières années : 1987, krach des marchés d’actions ; 1990, krach des junk bonds, crise des caisses d’épargne américaines et chute du
Nikkei ; 1994, krach obligataire américain ; 1995, banqueroute de la banque britannique BaringsLe naufrage de la Barings
(...) Mardi 17 janvier 1995 : Kobé assoupie, se réveille, doucement. Au sud de la ville, face à la baie d’Osaka, les premières lueurs de l'aube baigneront bientôt le port, Rokko Island, Port
Island, et les nombreuses îles artificielles que l'homme a conquises sur la mer. Soudain, à 5h46 locales la terre se met à gronder. Surgissant de nulle part, un bruit sourd déchire la nuit,
aussitôt accompagné de violentes secousses qui ébranlent la ville, semant la terreur, la désolation, la mort. Le séisme de Hanshin-Awaji a frappé, avec une brutalité rare. L’onde de choc
boursière cinglera jusqu’à la cité-Etat de Singapour, estoquer la vénérable Barings (…)
; 1997, première tranche de crise financière internationale (Thaïlande, Corée, Hongkong) ; 1998, deuxième tranche (Russie, Brésil) et faillite du hedge fund LTCM ; 2001-2003,
apoplexie de l'e-Economie. Chaque fois, les dévots de ce bateau ivre, vite remis à flot, tenant pour rien les ardoises soldées par la collectivité, notamment leurs impacts sur l’emploi, se
félicitèrent de la résilience des Marchés, qui survécurent. A l’été 2007, des ménages américains insolvables, qui avaient payé le mètre carré au prix de l’hectare, incendièrent la plaine
financière. Jusqu’à l’Olympe 7.
L’atterrissage de la finance qui s'ensuivit, fut brutal, malgré l’optimisme enkysté des analystes, et celui, plus coupable, des économistes, qui glosaient à l’embarras passager. De fait, à
l’heure des vœux, quiconque, sain de corps et d'esprit, qui aurait pressenti le pathétique des évènements à venir, eût été immédiatement invité à réviser son précis d’Economie ! L’allocation
optimale du capital, l’une des vocations académiques des Marchés, pressa les investisseurs de liquider leurs portefeuilles en actions pour rediriger le tout sur le pétrole, qui flamba jusqu’à 150
dollars le baril en juillet. On incrimina la fièvre demandeuse des émergents, l’instabilité politique du Nigéria, le tarissement de la ressource ... Quand, en septembre, commença la fin, le
pétrole escorta les indices boursiers au tréfonds. Exit la théorie ! Washington devint socialiste 8,
déversant ses dollars par containers entiers dans la sphère bancaire piégée par une sophistication financière censée pourtant arraisonner le risque. Le génie financierBear Stearns ou le génie financier
(…) Comme toujours, la rapidité de la chute surprit l'opinion ; en juin 2007, la banque d'affaires Bear Stearns avait certes publié des résultats détestables, mais sa communication fut assez
obscure pour qu'on n'y discernât pas les relents délétères d'une crise plus profonde. James Cayne lui-même, maître des lieux, assez détaché du réel, ignora le danger, continuant d'alterner le
golf et le bridge selon les humeurs du ciel. Le banquier de Madison Avenue, l'un des plus gros acteurs du moment sur le marché des prêts hypothécaires, fit alors l'objet d'importants appels de
marge sur les positions de deux de ses fonds (…)
, qui avait déjà perdu des épées comme Bear Stearns ou Indymac, abandonna Lehman Brothers au milieu du gué. Merrill Lynch, Wachovia, WaMu furent sauvées des eaux, Goldman Sachs et
Morgan Stanley changèrent de statut. On nationalisa Fannie Mae, Freddie Mac, AIG, on dépanna l'automobile, et ainsi de suite. L’Europe ne fut pas épargnée. En somme, la débâcle fut
mathématiquement efficiente.
Pauvre Epicure, nos Marchés ne sont pas à l’effigie de vos dieux apaisés, « qui habitent là où il ne pleut ni ne neige et où jamais ne souffle la
tempête 9 ». Ici bas, la sauvagerie est embusquée, hermétique aux charmes d’un paradis pavé
d’équilibres optimaux, de rationalité prodigieuse et de concurrence parfaite, anesthésié sous les trillions de l’industrie financière, dont l’intérêt supérieur est bien de se prévaloir de lois
économiques qui auraient démontré comment sa liberté et ses profits sont les sources essentielles du bien-être général 10.
(1) Robert Heilbroner (1971) - « Les grands économistes »
(2) Etienne Bonnot de Condillac (1776) -
« Le Commerce et le gouvernement … »
Page 1, dès l’entame - « Chaque science demande une langue particulière, parce que chaque science a des idées qui lui sont propres. Il semble qu’on devrait commencer par faire cette langue : mais on commence par parler et par écrire, et la langue reste à faire. Voilà où en est la science économique dont l’objet est celui de cet ouvrage même ». Etienne Bonnot de Condillac est le premier à avoir formellement utilisé l’expression science économique. « La Richesse des Nations » d’Adam Smith parut la même année.
(3) Editions du Clos Lucé (2008) - « Les pensées de Léonard de Vinci »
« Il me paraît que vaines et pleines d’erreur sont les sciences qui ne naissent pas de l’expérience (…) Nous dirons donc que là où l’on ergote, il n’y a plus de vraie science ; car la vérité n’a qu’un seul terme et, ce terme une fois trouvé, le litige se trouve détruit à jamais. S’il peut renaître, il s’agit d’une science bavarde et confuse, et non de certitude née. Les vraies sciences sont celles que l’expérience a fait pénétrer par les sens et qui imposent silence à la langue des argumentateurs ».
(4) Le Figaro-Magazine, le 10/03/1984 – Entretien avec Guy Sorman
(5)
Bernard Maris (2003) – « Lettre ouverte aux gourous de l’économie … »
(6) Naomi Klein (2008) - « La stratégie du choc : la montée d’un capitalisme du désastre »
La citation d’André Gunder Frank est extraite de l’ouvrage, page 107
Page 129 – « Les Chicago Boys et leurs professeurs qui prodiguaient des conseils et occupaient des postes de haut rang au sein des régimes militaires du cône sud, avaient foi en un capitalisme par nature puriste. Leur système reposait entièrement sur la croyance dans l’ordre et l’équilibre, sur la nécessité de supprimer les ingérences et les distorsions. C’est pour cette raison qu’un régime résolu à appliquer fidèlement leur théorie ne peut tolérer la présence de conceptions du monde qui risqueraient de le contredire ou de l’affaiblir. L’idéal ne peut être atteint qu’au prix d’un monopole idéologique »
Page 109 - « En 1982, l'économie chilienne, en dépit de la stricte application de la doctrine de Chicago, s’était effondrée : explosion de la dette nationale, retour de l’hyperinflation et taux de chômage de 30% (dix fois plus élevé que sous Allende). C’est que les piranhas, les maisons financières à la Enron affranchies de toute réglementation par les Chicago Boys, aveint acheté les actifs du pays à crédit et accumulé une dette colossale de quatorze milliards de dollars »
(7) L'Express, le 16/12/2008 - « Nouveaux incidents en Grèce, Caramanlis prend des engagements »
(8) Le Monde
Diplomatique, octobre 2008 - « Le jour où Wall Street est devenu socialiste »
(9) Emmanuel de Waresquiel (2003) - « Talleyrand, le prince immobile »
Page 13 – « Lorsque le vieux Goethe (…) pose les yeux sur une reproduction du portait du prince [Talleyrand] (…), il ne peut s’empêcher de penser aux dieux d’Epicure qui habitaient là où il ne pleut ni ne neige et où jamais ne souffle la tempête »
(10) Jacques Généreux (2005) -« Les vraies lois de l’économie »
Illustration : Victime de la crise financière - Extrait du Journal du Net
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