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Boursonomics

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  • : Marche aléatoire autour des Marchés financiers et de la sphère économique. Peinture décalée d'un monde empli de certitudes qui oublie trop souvent ses leçons d'Histoire
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18 septembre 2006 1 18 /09 /septembre /2006 01:15


Le choix des lauréats Nobel de l’année 2004, section Economie, fut la goutte qui fit déborder le vase : l’américain Edward Prescott et le norvégien Finn Kydland obtinrent le prix pour un article de 1977, dans lequel ils avaient établi, mathématiques à l'appui, que les banques centrales doivent échapper à toute pression des élus. Lors de la cérémonie de remise, sous le patronage du roi de Suède, les orateurs exaltèrent le « grand impact sur les réformes entreprises en de nombreux lieux (dont la Suède, la Nouvelle-Zélande, le Royaume-Uni et la zone euro) pour confier les décisions de politique monétaire à des banquiers centraux indépendants 1 ». On tint pour rien le quart de siècle écoulé, notamment la politique monétaire expansionniste du maestro américain Alan Greenspan 2 qui gonfla la bulle la plus exubéranteComme toujours, on ne vit rien venir. La veille encore, chacun vaquait à ses affaires, et les places financières soufflaient un peu depuis le début de l’automne. En ce jeudi 5 décembre 1996, les bourses du Vieux continent conclurent une séance ordinaire. Tout juste nota-t-on que la Bundesbank avait refusé de baisser ses taux d’intérêt directeurs, sans alarmer personne. Le lendemain, tous les marchés plongeaient … de l'histoire moderne, non sans incidences économiques. Bah, ce bijou classique scellait une fois de plus la primauté de l'initiative privée sur l'impéritie de la gestion publique : la privatisation des gouvernements avançait d'un pas encore. Le libéralisme gagnait un supplément d'âme, et les économistes, un surplus d'empire sur les élites dirigeantes. La haute finance endimanchée, jamais en reste de préserver son pré carré, salua aussi, Banque de Suède en tête. D'aucuns se crispèrent.

 
Le millésime 2004 acheva d'agacer la planète éclairée de tant de terrain concédé au scientisme économique, lequel tenait d'une ancienne habitude, héritée de Léon Walras, sa vocation à confondre mathématiques de l'extrême et déterminisme expérimental. Cette usurpation pour la cause, prisonnière d'une autocatalyse vertigineuse dans sa course à la généralisation, typique du délire mathématique obsessionnel, filait à grande vitesse hors du réel. Une attaque en piqué vint du côté où l’on ne l’attendait pas, quand un aréopage de scientifiques de premier plan se cabra pour que l’on cessât d’intituler « prix Nobel d’Economie » ce qui n’était, depuis 1969, date de sa création, que le « prix de la Banque de Suède en Sciences Economiques en mémoire d’Alfred Nobel ». La querelle enfla, portée par les chercheurs en sciences exactes, las pour finir qu’on prît tant d’aises avec la netteté scientifique, ses exigences de rigueur et d’adéquation au monde qui nous entoure et dans lequel nous vivons. Bref, que l’on tressât moins de lauriers, mieux, que l’on n’en tressât plus du tout à ces théoriciens du vide, créateurs d’univers enchantés dont ils ne donnent aucune raison de penser qu’ils ont existé ou existeront un jour ! Adam Smith lui-même n'avait-il pas conçu qu'une main invisible 3 vînt agencer ce paradis-là ? Piqués au vif, les durs de la science opinèrent que le prix d’économie dévaluait les vrais Nobel 4.
 
Peu après, Peter Nobel, arrière-petit-neveu du fondateur, en rajoutera :
« Jamais dans la correspondance d’Alfred Nobel, on ne trouve la moindre mention concernant un prix en économie. La Banque royale de Suède a déposé son œuf dans le nid d’un autre oiseau, très respectable, et enfreint ainsi la « marque déposée » Nobel. Les deux tiers 5 des prix de la Banque de Suède ont été remis aux économistes américains de l’école de Chicago, dont les modèles mathématiques servent à spéculer sur les marchés d’actions – à l’opposé des intentions d’Alfred Nobel, qui entendait améliorer la condition humaine » 1. Auparavant déjà, Friedrich Hayek, grand maître de la loge néoclassique, couronné en 1974, avait fait savoir qu'il aurait déconseillé la création du prix pour peu qu'on l'eût interrogé ; Gunnar Myrdal, son co-lauréat, suggéra même son abolition puisqu'il avait été remis à des « réactionnaires » comme ... Hayek ! Drôle de science, ambivalente, aussi bien sous l'emprise de préjugés idéologiques que de postulats théoriques, irréalistes, gouvernés par ce désir de normativité qui jusqu'au-boute l'aveuglement. George Stigler, couronné en 1982, six années après son ami Milton FriedmanMilton Friedman, pape de l’ultra-libéralisme est mort. Ses proches, ses élèves, économistes de Chicago et d’ailleurs, honorés sur la scène planétaire, choyés sous les lambris les plus prestigieux, ont l’âme en peine. D’autres, moins excessifs, plus tournés vers l’humain, se borneront à respecter le sommeil éternel de l’icône. Car l'antienne qu'il défendit, d’un Marché omnipotent, dont la dynamique propre, non entravée, conduirait à coup sûr au bien-être général ne fait plus l’unanimité …, néoclassique canal historique, piqua le fer jusqu’à la garde : un jour qu’on l'échauffait sur le paradoxe de Allais, il déclara, à la fureur : « Eh bien, ce n’est pas la science économique qui est fausse, c’est la réalité ! » 6.
 
Les Lumières qui éclairèrent Adam Smith, Thomas Jefferson, Etienne de Condillac - père de l'expression science économique en 1776 -, d'autres aussi, philosophes imprégnés des mutations de ce siècle, jusqu'à l'avènement du capitalisme industriel, ont fait leur temps. Le discours académique a vécu, trop narratif, irréductiblement contraire au désir impérieux de scientificité. La mathématique a pris le dessus, nimbant enfin, en 1969, la discipline de l'auréole de la vraie science : un prix plus ou moins estampillé Nobel. Ces lauriers controversés ont fait ressurgir cette querelle hypocrite : quelle est la nature même de l’Economie, science ou simple humanité ? Le cercle scientifique a tranché, dénonçant l’imposture d’une présentation ultra-mathématisée des concepts à de seules fins idéologiques. La plupart de ses « principes » ne sont du reste jamais soumis à l’épreuve, comme le sont par exemple les lois de la physique. Ainsi, hors les figures tutélaires que l'on a citées, leurs élèves, leurs obligés et autres nécessiteux d'un libéralisme axiomatisé, chacun pourrait assez se convaincre que « l'économie n'est qu'une branche des sciences humaines (...), qu'elle reste fondamentalement politique, et que les sciences humaines diffèrent des sciences exactes en ce que l'expérience essentielle qui permet de conclure qu'une hypothèse est vraie ou fausse, n'existe pas 7 ». Retour à la rhétorique sociale ...
 
Au détour des années 1960-1970, point d'inflexion des politiques keynésiennes, les  théoriciens de l'Economie pure, retrouvant l'oreille des élites dirigeantes, firent souffler un vent de conquête qui renouvela les vocations. En France, la discipline fut exfiltrée des facultés de Droit vers les Grandes Ecoles 8, formant des ingénieurs-économistes à la mode anglo-saxonne, capables de vocaliser le bel canto de l'Ecole de Chicago, siège social du positivisme et concessionnaire de lauriers suédois 9.  L'outrance mathématique américaine avait conquis la Faculté de longue date : les partisans de la doxa néolibérale, celle du Marché-roi dissipateur d'abondance, y tenaient de nombreux bastions, à commencer par les manuels 10. Des bataillons d'étudiants furent ainsi modelés, oserait-on dire modélisés, promus experts, spécialistes de concepts hors d'atteinte du commun, nécessaires traducteurs de leur propre jargon auprès des maîtres qu’ils éclairent : la politique pour les uns, les portefeuilles boursiers pour les autres. L’économie savante est convaincante parce qu’elle avance masquée. Et davantage encore parce que nul ne lui reproche jamais ses échecs. C’est pourquoi, on ne remerciera jamais assez la paire « Nobel » Scholes-Merton pour tout ce que l’obscène déroute de leur formule magique, qui plomba le fonds LTCMLe 31 août 1998, Wall Street chute en séance de 6,8%. Hormis les bons du Trésor, qui surnagent, tous les marchés vacillent, les obligations bancaires plongent. La panique s'installe, irraisonnée. Cette journée funeste achève un mois d’août horrifique, qui avait débuté, le 4 août, par un plongeon du Dow Jones de 3,5%, rapidement suivi d'une réplique qui allégea l’indice planétaire de 4,4% supplémentaires. Les mathématiciens du risque financier frémirent … et menaça le système financier international, démontra d’éloignement du monde réel.

L'empirisme scientifique consiste à soumettre des hypothèses à l'expérimentation en vue de corroborer des conséquences ; aucune théorie formelle ne peut s'exonérer de la confrontation du résultat aux données de l'observation pour valider ses conjectures. Ainsi l'absolutisme mathématique fait-il courir ce danger que l'objet initial puisse être marginalisé, noyé dans le flot des assertions intermédiaires. Ainsi va l'expertisme économique.




(1) Le Monde Diplomatique (Février 2005) – « Prix Nobel d’Economie : l’imposture »
(2) John Galbraith (1981) - « Tout savoir ou presque sur l''économie
»   

 

L'indépendance de la Réserve Fédérale américaine - et la justification de cette indépendance -, dépositaire de la vraie science monétaire et modèle universel de gestion soustraite à la pression des élus, suscite quelque méfiance de la part de Galbraith. Voici ce qu'on peut lire dans l'ouvrage ci-référencé, page 100 - « Toutes nos connaissances en matière de banques centrales nous ont été inculquées par la Banque d'Angleterre ; or la Banque d'Angleterre a toujours maintenu un haut degré d'indépendance vis-à-vis du gouvernement en cours. Il fut un temps où la Banque de France se prévalait d'une indépendance similaire. C'est dans ce même esprit que les statuts du système de Réserve Fédérale furent adoptés à la veille de la Première Guerre mondiale ; son autonomie était calquée sur le modèle anglais et l'idée que le président et le Congrès ne devraient jamais s'immiscer dans ses affaires est toujours vivace (...) En fait cette fameuse indépendance est plus un mythe qu'une revendication justifiée. Il est peu probable que le gouvernement de la Réserve Fédérale oppose un refus à une requête du président des Etats-Unis. (...) Il ne peut y avoir qu'un seul responsable de la politique économique et financière d'un pays. Autrement le président pourrait faire porter à la Réserve Fédérale la responsabilité de l'inflation et du chômage ... »

 

(3) Philippe Simmonot (2003) - « L'erreur économique »

 

Page 167 - « L'idée de main invisible, qui a tant contribué à la renommée mondiale de l'Ecossais, n'a pas non plus été, au sens strict du terme, inventée par Smith, s'il est vrai qu'il a eu le génie d'en trouver la formule. Encore en est-il particulièrement avare. En effet l'expression main invisible ne figure qu'une seule fois dans La Richesse des Nations. Et ce n'est qu'au détour d'une phrase, comme par inadvertance, presque à regret, que Smith l'emploie. A vrai dire, on la trouve aussi dans un ouvrage publié par l'Ecossais dix-sept ans plus tôt, La Théorie des Sentiments Moraux ... »

 

(4) Courrier International, Hors série, citant « Dagens Nyheter »
(5) Cette proportion est manifestement surévaluée (Cf. note 9)
(6) Cité par Bernard Maris (2003) - « Lettre ouverte aux gourous de l'Economie ... »
(7) François Mitterrand (1978) - « L'abeille et l'architecte »
(8) Frédéric Lordon (1997) - « Le désir de " faire science " »
(9) Université - privée - de Chicago

 

Fondée notamment par Frank Knight, théoricien du risque et de l'incertitude, l'Ecole dite de Chicago a fourni de nombreux lauréats du Prix de la Banque de Suède en Sciences Economiques à la mémoire d'Alfred Nobel. La liste ci-après décline un appariement possible des professeurs, doctorants, et/ou proches de cette Ecole : Milton Friedman (1976), Théodore Schultz (1979), George Stigler (1982), Gérard Debreu (1983) James Buchanan (1986), Harry Markowitz (1990), William Sharpe, (1990), Merton Miller (1990), Ronald Coase (1991), Gary Becker (1992), Robert Fogel (1993), Robert Lucas (1995), Robert Merton (1997), Myron Scholes (1997), James Heckman (2000) - Depuis 1969, la Banque de Suède a récompensé 55 économistes.

 

(10) Le Monde, le 16/12/1997 - « Où en est la pensée économique  » (Olivier Lacoste)



 
Illustration : Armes du Royaume de Suède 



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Published by Marc Aragon - dans Economics
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