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Boursonomics

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  • : Marche aléatoire autour des Marchés financiers et de la sphère économique. Peinture décalée d'un monde empli de certitudes qui oublie trop souvent ses leçons d'Histoire
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22 mars 2009 7 22 /03 /mars /2009 18:02



Le capital est tel le lièvre de La Fontaine, peureux, sans cesse sur le qui-vive, à guetter un souffle, une ombre, et cette crainte maudite l’empêche de dormir, sinon les yeux ouverts
1. Un rien, il détale, et bientôt à sa suite la multitude, qui prend la chose en gros et s’égaille. L’investisseur moderne est tout entier de ce bestiaire, bas de poil, viscéralement inquiet, jamais en repos, toujours prêt à se débander quand l'indice bringuebale. Il craint le risque comme la peste, jusqu’au tréfonds qui lui commande l’urgence confuse de recouvrer sa mise, hic et nunc 2. Pour les courageux les plus transis, conséquemment les plus nombreux, l’inclination pour la trésorerie sonnante et trébuchante, un vieux réflexe, stérilise les velléités d'affaires au long cours            - Oceano nox -
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(…) Le temps est-il le meilleur ami de l'investisseur ? Voilà qui reste à voir ! La Nouvelle Economie fossoya beaucoup et ceux qui survécurent ne sont pas à l'aube de récupérer l'argent qu'ils y investirent. Ceux-là, à qui l’on conseilla le « buy and hold » comme règle de gestion, le « wait and see » comme assurance tous risques regretteront de n’avoir pas quitté les affaires quand il n’y en avait plus. Les faiseurs d’argent n'ont pas renoncé : ils délibèrent toujours à l’indicatif, ne poussant jamais leur conjugaison jusqu’au subjonctif, le temps du doute ; et la ritournelle du placement boursier dépassant tous les autres domine encore, cependant que le réel ne sait que le contredire (…)
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     - Boursonomics 25/11/2007 -

. Le cash ! Voilà le pôle magnétique qui ronge l’horizon temporel des traders : tout doit lui revenir, au premier cri, sans aléas de contrepartie ni de prix, exfiltré de Marchés suffisamment liquides ou réputés tels. Le lièvre fuit, le financier revend, s’il le peut !

Pour la théorie, la liquidité d’un marché financier est sa capacité à absorber les achats des uns et les ventes des autres sans ciller, c’est-à-dire sans effet majeur sur les cours. Ainsi, tel qui souhaite acquérir des titres, ou s’en débarrasser, peut-il le faire sur la base d’un prix instantané qui l’assure de trouver preneur. Paré de telles vertus anxiolytiques, le Marché roule, et de là dit-on, résulte son talent inégalé à organiser l’économie tout entière, son efficience auto-immuneLes dieux d’Epicure

(…) L’atterrissage de la finance qui suivit la crise financière fut brutal malgré l’optimisme déterminé des économistes qui glosaient à l’aléa passager. L’allocation optimale du capital, vocation académique des Marchés, pressa les investisseurs de liquider leurs portefeuilles en actions pour rediriger le tout sur le pétrole, qui flamba jusqu’à cent cinquante dollars à l’été 2008. On pointa la boulimie des émergents, l’instabilité politique du Nigéria, le tarissement du précieux liquide. Quand, en septembre, commença la fin, le pétrole escorta les indices boursiers au tréfonds. Seul vestige de la théorie, la débâcle, qui fut mathématiquement efficiente (…)

 à allouer le capital vers l’usage productif, lent et besogneux. Curieux paradoxe tout de même, qui omet de représenter tout ce que la quête obsessionnelle d’une porte de sortie contient de négation de l’engagement durable ; et qu’incidemment, aucun contrat ne saurait convenir qui n’offrît la garantie permanente d’un retrait immédiat
3. La nature profonde du Marché est celle-ci, court-termiste et irrésolue, toujours rétive à l’amputation de son champ d’action, ne sachant se donner qu’à la condition qu’on ne lui refusera rien. La liquidité n’est qu’un artefact de cette finance plongée dans « l’eau glaciale du calcul égoïste 4 », dont la parole, sitôt donnée, sitôt reprise, ne vaut que pour le temps petitement compté où elle en servira l’intérêt. Le risque n’est bon que porté par autrui ; il brûle les doigts. Ce mistigri-là ne peut qu’il ne doive circuler de mains en mains pour délier chacun, qui se serait imprudemment obligé.

La spéculation est l’ébullition naturelle de la liquidité ; se nourrissant des variations de prix, elle disparaît avec elles dans le tarissement des cotations. La valeur fondamentale des titres, débarrassée de tous ses adjuvants de Marché, redevient alors le point central d’estimation des entreprises ; le long terme reprend le dessus, redonnant aux analystes financiers du grain à moudre, dans l’accablement de tableaux de chiffres ennuyeux, dépiautés en tirant la langue. Hélas, cette comptabilité laborieuse, teintée d’un soupçon d’arriération, ne fait pas l'éclat de la finance contemporaine voulue par ses chantres libéraux. Haro donc sur les vieux barbons, comme John Keynes, qui, observant déjà le lien entre liquidité et spéculation, préconisait qu’on imposât aux Marchés des coûts de transaction élevés
5, ou sur James TobinTobin or not Tobin

De tous les lauréats « nobélisés », discipline Economie, James Tobin occupera dans nos mémoires une place qu’il eût assurément préféré plus en rapport avec sa personne. Mal comprise, la taxe éponyme à laquelle il proposa d’astreindre les flux de capitaux, ce serpent de mer de la régulation financière, fit en effet plus pour son renom que ses recherches, quel qu’en fût le mérite. Il suggéra de jeter un peu de sable dans les rouages bien graissés des marchés de devises et d'orienter les revenus dégrippés vers les pays en développement : les altermondialistes s’emparèrent du cas, firent de la taxe un thème et de James Tobin un fer de lance, à son corps défendant (…)

 qui suggéra une taxe à cette fin. En raréfiant le capital disponible pensait-on, on étranglerait peu ou prou la spéculation, et avec elle, ses épisodes désastreux. Ces intentions furent reléguées aux réserves, priées de céder le pas au culte marial des temps dérégulés, où la moindre contrainte, financière ou non, devint crime de lèse-marché. La durée de détention des portefeuilles fondit comme neige au soleil, celui des îles Caïmans, et les bulles spéculatives détournèrent vite les Marchés financiers de leur objet primordial, l’investissement productif. Bientôt après, les krachs.

La grande affaire des Marchés est de produire des prix ; acheteurs et vendeurs se confrontent autour des corbeilles électroniques, opinant à l’envi jusqu’à rendre un verdict collectif, c’est-à-dire un cours, éphémère, infiniment renouvelé, qui tient lieu d’évaluation légitime. Cette estampille, la plus consensuelle à un instant donné, fédère la communauté financière, qui la reconnaît. Une telle unanimité sert les échanges et rend les titres liquides
6, entraînant par le fait le ralliement d’investisseurs nouveaux et les capitaux qui vont avec. Ce processus s’autocatalyse : car, en adoubant ainsi le prix de Marché, qui résume tout ce qu’il y a à savoir, les opérateurs, toujours plus nombreux, se détournent du réel et concentrent leurs feux sur la prochaine cotation, qui dira tout ce qu’il y a à faire. Cette nombrilisation génère des postures sans rapport avec la marche des entreprises et des nations : elle pousse les uns à tenter d’anticiper l’opinion majoritaire, et tous les autres à suivre le troupeau. L’économie devient alors un optimum de second rang, hors du temps. L’entropie du système augmente : la liquidité, chauffée à blanc par la seule opportunité d’acheter pour revendre, autrement appelée spéculationPersona non grata

Les violentes variations des prix boursiers heurtent l'entendement : des entreprises sont portées au pinacle, clouées au pilori, parfois sans justification, au fil d'errances décousues qui défient le bon sens. L’épisode spéculatif est le témoin de ces liesses, le krach, son point d’orgue : les cours prennent alors congé du réel avec une constance admirable. Nous comprenons mal cette distance entre les Bourses, où l’opinion domine, et la réalité du terrain, plus lente. Rendons-nous à l’évidence : telle l’épée de Charlemagne, lourde, mal affûtée, la Bourse est un rude baromètre, qui jauge la marche du monde comme le roi conquit l’Europe : à grandes enjambées (…)

, dégénère vite en émulsion gazeuse, autrement appelée bulle. Et cette thermodynamique-là nous renseigne assez sur l’art et la manière de garantir le fameux Return On Equity
7 (ROE) de 15% l’an.

L’intérêt supérieur du Marché commande tout : ses hérauts ne manquent pas, qui se bousculent pour apporter sa lumière, jusqu’à l’aveuglement. Ainsi Michel Prada, ex-patron de l’AMF, déjà signalé ici pour ses appels dévots à la transparence
8, qu’aucun agioteur n’a d’ailleurs jamais entendus, ne vit-il récemment pas plus de traverses à ce que la fluidité libérale trouvât nombre de ses sectateurs offshore. En avril 2007, entre autres contes de la même eau, il qualifiait les hedge funds de « participants utiles sur le marché [qui] en assurent la liquidité 9 ». Hé quoi, ce qui paraît dominer pour Michel Prada est que les Marchés soient innervés, non que ce fluide vital provienne d’îles sous le vent juridiquement inexpugnables, zones de non droit où se thésaurisent tous les escamotages fiscaux, pour ne rien dire des blanchiments mafieux ! Bah, le Marché doit avancer, et rameuter les troupes sans trop y regarder ! Ce que l’on voit moins cependant, c’est que le nombre ne fait pas toute l’affaire quand le prix ne la fait plus à son tour. Que sa pertinence vienne à vaciller, qu’il ne soit plus cette référence unanimement admise, et tout s’arrête. La titrisation du crédit hypothécaireABS, CDO et consorts

(...) Ziggy Stardust mourut à l'été 1973. Mi-homme mi-femme, icône androgyne au visage d’ange, cet esthète du show façonna la gloire de son créateur, un certain David Bowie, qui l’incarnait avec force dans ses grand-messes musicales. La poussière d’étoile étincela de mille feux, jusqu'à pâlir l’éclat du maître, qui s'en défit. Un quart de siècle plus tard, David Bowie, artiste aux revenus inavoués, fit une entrée en fanfare sur la scène financière : tout à ses comptes, il s’avisa d’en réclamer d’avance, à hauteur de 55 millions de dollars ! En janvier 1997, il fit titriser dix années d’exploitation de son catalogue. Les titres de la rock star avaient changé de nature (…)

, rendue illiquide parce qu’aucun prix ne convenait plus, grippa le système entier qui pourtant ne manquait pas de tournebroches. La croyance collective soutient l’édifice : mais ces humeurs sont changeantes.

« Rassurer les investisseurs ! ».
Voilà bien le refrain le mieux servi, mâtiné d’une pointe d’héroïsme pour ces soldats inconnus de la guerre financière, que l’on imagine à l’affût, défendant pied à pied leurs positions contre les vicissitudes du temps. Pour un peu, cette épopée paraîtrait mémorable. Mieux vaut néanmoins un chèque dans la main qu’une cote sous les yeux 10 ! Finissons : dans sa fuite, le lièvre effraie à son tour plus couard que lui, des grenouilles, qui s'acagnardent dans leurs grottes profondes. Lesquels batraciens, à l'été, aiment à s’enfler comme les bœufs d’une autre fable. Avant d’éclater. La saison suivante, on recommence.
 

 

 


 

(1) Jean de La Fontaine - « Le lièvre et les grenouilles »
(2) Ici et maintenant
(3) Frédéric Lordon (2008) - « Jusqu’à quand ? Pour en finir avec les crises financières »
(4) Karl Marx (1848) - « Le manifeste communiste »
(5) John Maynard Keynes (1939) - « Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie »

 

Page 174 - « Il est généralement admis que, dans l’intérêt même du public, l’accès des casinos doit être difficile et coûteux. Peut-être ce principe vaut-il aussi en matière de Bourses. Le fait que le marché de Londres ait commis moins d’excès que Wall Street provient peut-être moins d’une différence entre les tempéraments nationaux que du caractère inaccessible et dispendieux de Throgmorton Street pour un Anglais moyen comparé à Wall Street pour un Américain moyen. La marge des jobbers, les courtages onéreux des brokers, les lourdes taxes d’Etat sur les transferts, qui sont prélevés sur les transactions au Stock Exchange de Londres, diminuent suffisamment la liquidité du Marché ( … ) pour en éliminer une grande partie des opérations qui caractérisent Wall Street. La création d’une lourde taxe d’Etat frappant toutes les transactions se révèlerait peut-être la plus salutaire des mesures permettant d’atténuer aux Etats-Unis la prédominance de la spéculation sur l’entreprise ».

 

(6) André Orléan (2005) - « Le pouvoir de la finance »
(7) Retour sur investissement

(8) Marc Aragon (2008) - « La transparence : et après ? »
(9) La Tribune, le 28/03/2007) - « Les hedge funds sont des participants utiles sur le Marché »

 

« L’enjeu pour le régulateur, est de s’assurer que les hedge funds respectent comme les autres acteurs du marché, les règles communes au regard de l’usage d’informations privilégiées ou de possibles manipulations de cours (…) Fonds d’arbitrage à l’origine, les fonds de gestion alternative interviennent désormais dans tous les domaines. Ils sont des participants utiles sur le marché : ils en assurent la liquidité, ils apportent de l’efficience par l’arbitrage et ils se comportent en actionnaires actifs, bousculant parfois des managers un peu trop paisibles ». (ndla : transparence, liquidité, efficience, rien ne manque à cette exégèse du Marché ; quant aux managers un peu trop paisibles, on ne sait quelle place Michel Prada s’y attribue lui-même).

 

(10) Proverbe rapporté part Gérard Blandin (2007) - « La Bourse ou la vie »   

 





Illustration : Image extraite du site Tezeko (Le blog des économies faciles)

 

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Published by Marc Aragon - dans Mythes et Réalités
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