Mardi 3 octobre 2006
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John Maynard Keynes, économiste de renom
et grand probabiliste de surcroît, spécula beaucoup en Bourse, s'y ruina, et s'y refit maintes fois. Cet amateur des corbeilles, aficionado dans l'âme et goûteux du frisson, ne manqua pas d'en
observer quelques traits. Ainsi fit-il remarquer que les haussiers et les baissiers y sont généralement autant représentés à batailler les prix autour d’un équilibre. Vouloir arrimer
l’information à un entendement haussier ou baissier, qui implique l’un et l’autre en même temps, paraît donc absurde, privant de facto l'investisseur, bullish ou bearishBulls & Bears – The Wall Street Game
(...) Voici une histoire que l’on sert encore aux traders, une fable qui valait mieux du temps des prix à la criée quand tout un peuple ruait et vociférait autour des corbeilles. La scène est
celle d’un enclos où l’on lâche une meute de chiens excités, affamés sans doute, sur un ours et/ou un taureau. Dans la furia qui s’ensuit, le taureau fonce et projette les molosses en l’air.
L'ours assène de violents coups de pattes et plaque les chiens aux sols. Voilà en quoi les taureaux - bulls -, sont les porte-drapeaux des marchés qui montent, tandis que les ours - bears -,
demeurent à jamais les sinistres emblèmes des marchés qui baissent (…)
, de tout avantage spéculatif. Selon lui, l'adresse du trader se résume toujours à « être dans la foule et deviner mieux que la foule ce que la foule va faire »
1. En clair, l’efficience de l'information ne serait qu’une curiosité fossilisée aux yeux des opérateurs : leur attention est
entièrement tournée sur la cote.
Les marchés actuels sont surinformés. Dame ! Le temps est loin où Munehisa HommaLe Maître des Chandeliers
Au début du XVIIe siècle, le Japon est un brouillis féodal de soixante provinces harassées de conflits de voisinage. Fougueux, les seigneurs s’entrebattent sans cesse pour des questions
territoriales. La mutation géopolitique s’opère enfin. La paix qui s’installe permet un renouveau économique. L’agriculture repart, principalement celle du riz qui sert aussi de valeur étalon à
défaut de monnaie suffisamment stable. Des bourses d’échange fleurissent ici et là, particulièrement aux abords des zones portuaires. La précieuse graminée y est stockée dans des entrepôts. Le
plus important est à Osaka : Munehisa Homma, shogun du trading, y négocie à terme (…)
, un négociant nippon très capable de vue(s) qui éclaira les traders occidentaux de ses Chandeliers japonais, balisait une autoroute de l'information de Sakata à Osaka : il y
faisait agiter des drapeaux à des gens juchés sur les toits pour propager des signaux concernant ses affaires dans le riz 2. Loin
aussi, et à l'apocryphe près 3, celui de Nathan Mayer Rothschild, à qui l’intérêt des pigeons voyageurs n’aurait pas échappé, et qui
put spéculer à son avantage, au lendemain de Waterloo, alors que la défaite napoléonienne était encore ignorée outre-Manche 4. Loin
encore celui des porteurs de journaux, livrant jusqu'à tard dans la nuit la Customer's Afternoon Letter (1882) de Charles Dow, ancêtre du Wall Street Journal, un simple bulletin
manuscrit sur des feuilles de papier de soie et de papier carbone intercalées, ce qui permettait de produire jusqu'à ... vingt-quatre copies 5 ! Aujourd’hui, les temps sont au numérique, au planétaire, de jour comme de nuit, partout en même temps. Dans ce continuum, les données, les
ordres, les analyses, bref, l’information circule d’un bout à l’autre des terres habitées, à la vitesse de la lumière : les écrans plats à cristaux liquides affichent des kilomètres de chiffres
et de graphiques, et les cotations des valeurs technologiques du NASDAQ défilent sur les néons de Times Square. Quelle fureur !
Ce flux ininterrompu, quantitatif d'abord, puis remâché, confère-t-il au moins aux traders à l'affût un avantage tactique ? Keynes n'en croit rien comme on l'a dit. Bah, ici comme ailleurs,
l'excès est contre-productif, lequel explique finalement pourquoi les opérateurs ne se fient à rien de particulier sur les marchés, et s'en remettent à leurs impressions ou à leurs graphiques,
qui diraient le tout. D’un point de vue microéconomique, bien malin en effet qui peut extrapoler l’orientation des cours à la suite d’une annonce précise, concernant les résultats d’une
entreprise, un fait majeur dans son commerce ou sa politique sociale. L’information délivrée est-elle positive, négative, meilleure ou moins bonne que prévue ? Mauvaise mais bonne quand même, ou
réciproquement. On vit par exemple Renault s’avancer récemment de 1,49% le jour même où le constructeur révélait un recul de 20% de ses ventes de véhicules neufs : un commentateur, rompu au
bavardageExplicationnisme
Quatre fois l’an, la grand-messe des trimestriels d'entreprises nous donne à entendre le prêchi-prêcha des vestales du temple, chargées d’éclairer les consciences sur ce que le Marché aura pensé
des derniers comptes d’exploitation. La lessiveuse tourne à plein, au son du tambour, afin d'interpréter les écarts de cours subséquents ; les missi dominici sont à la baguette, analystes d’abord
qui ont fixé le consensus, répétiteurs ensuite qui l’ont copié-collé, et enfin, plaideurs du jour d’après, parfois de simples saute-ruisseau, qui relatent sans désemparer la sentence. Dans ce
concert de justifications ad hoc, nul ne verrait qu’une conséquence ne dépendît pas d’une cause (…)
, remarqua que le « marché faisait confiance à Carlos Ghosn, PDG de Renault, pour redresser la barre » ! Le lendemain, le titre recula de 3,49%, et le même journaliste se
souvint opportunément du problème sur les ventes 6. Puis la macroéconomie s’en mêle, avec ses prétextes géopolitiques et ses
déclarations de banquiers centraux, qui achèvent d’obscurcir l’entendement de tous. Les opérateurs ont d’autres fers aux feux : ils sont à surveiller leurs positions.
Antithèse : l'information asséchée ou pervertie. Hermès promit à Jupiter « de ne plus mentir mais de ne pas dire tout à fait la vérité 7 ». Plus fine que le mensonge, soit-il par omission, voici la désinformation, une macédoine de vrai, de faux et d'à-peu-près. Les barons d’EADS furent par
exemple, voici peu, pris la main dans le sac de leurs stock-options tandis que l'assemblage des A380 battait secrètement de l'aile. La NetEconomie n'est pas moins en peine de nous rappeler les
jeux de fumée et autres manèges orchestrés par les condottieri de ce temps, doublés par les faiseurs d'opinion, qui sont eux de toutes les époques. « Monsieur Messier a orchestré un plan
visant à dissimuler la gravité des problèmes de liquidités de Vivendi provenant de son endettement massif » 8. Cet âge inclina
aux fables et aux lendemains radieux promis par le caquet médiatique, notamment en 1998 quand la capitalisation de Yahoo dépassa celle de Boeing 9 ! D'autres esbroufes, guère plus anciennes nous viennent du temps ensauvagé des OPA : celle-ci notamment, jusqu'à la caricature, qui vit, en 1987 et pour
5,6 milliards de dollars (!), Dayton Hudson, une des plus grandes chaînes de drugstores aux Etats-Unis sous la menace du raider David Herrlinger. Les cours se cabrèrent, puis piquèrent du nez peu
après, dès que le bluff fut avoué 10. N'importe ! L'art de la calembredaine a son mâle alpha, l'électricien EnronTake the money Enron
(…) « Nous jugeons que la période actuelle offre une opportunité très rare d'acheter les actions d'une firme qui demeure extrêmement bien positionnée pour croître à un rythme substantiel. Nous
sommes sûrs que les on-dit négatifs autour de l'a compagnie sont faux, non fondés sur des éléments concrets (...) Nous estimons que les cours actuels intègrent les pires craintes des
investisseurs ». Cette apologie titrée « Still the best of the best », rendue publique le 9 octobre 2001, fut l'édifiante contribution de la banque Goldman Sachs à la gloire de la société Enron,
deux mois avant sa chute. Arthur Andersen, qui expertisait les comptes, n'avait rien trouvé à y redire (…)
, primus inter pares !
Ah, l’efficience des Bourses de valeurs, cette assise intellectuelle réfléchie par Eugène Fama dans les années 1960/1970 sur lequel repose un demi-siècle d'orthodoxie financière, son dogme d’une
utilisation optimale de l’information qui rendrait le Marché sur-cohérent et imbattablePeut-on battre le Marché ?
(…) Eugène Fama, un économiste américain de l’Ecole de Chicago, élabora dans les années 1960 sa théorie de l’efficience, posant que le cours des valeurs incorpore en permanence et à l'idéal
toutes les informations idoines. Ce modèle de formation des prix, purement académique, qui ignore le rapport de force entre les acheteurs et les vendeurs, dans la fulmination des Marchés, bat
aujourd’hui de l’aile. Surabondante jusqu’à la nausée, parfois illégitime, l’information ne paraît plus le déterminant causal et permanent des cours, tout au plus, un apprêt de second rang. La
Bourse, nombriliste invétérée, n’a d’oreilles que pour elle-même (…)
! Quelle drôle d’idée cependant de n’avoir jamais envisagé que l’information, pertinente et disponible, pût être utilisée autrement par les opérateurs, c’est-à-dire de manière
inadéquate, sous-optimale, arbitraire 11 ! Ou tout aussi bien qu’on pût n’en faire aucun cas. L'information famélique qui
permettait à quelques-uns de faire mieux que tous les autres est révolue : hors les initiés, c'est-à-dire les escrocs, l'avantage spéculatif n'existe plus. Pléthorique ou surabondante, nul n'y
prête plus garde. Corrompue, ou simplement suspecte de manipulation, parfois tout à fait fictive, elle est sans valeur réelle. Bah, la spéculation, le suivisme court-termiste, l'appât du gain
n'ont pas leur place dans les théories nobélisées : la formation des prix, teintée d'imprévisibilité, ne peut en effet qu'elle ne doive reposer sur des concepts académiques ! Dans les affaires
d'argent, l'intérêt commande : quelques grosses mains font avancer le Marché, au gré de leurs intérêts, d'autres les escortent, ou non, au gré des leurs propres. La surinformation « efficiente »
des traders n'est pas le zéro absolu des chimistes, ni la vitesse de la lumière des physiciens.
L'information ne va pas sans cet autre songe, tout aussi académique, de la transparence absolueLa transparence : et après ?
(…) Voici le Tout supraconducteur où l’information circule à grande vitesse et sans résistance. Noyés sous des jets continus de données, les points de vue individuels sont parfaitement établis,
et les traders merveilleusement cohérents. Las, les Marchés krachent à tout va ! Le délire efficient des idéologues, qui pensent une information quasi-quantique, boulimique, source de rationalité
prodigieuse, raccourcit l'horizon temporel des opérateurs. Tandis que les entrepreneurs sont à se projeter sur plusieurs années, le boursier est hanté par l'extrême présent, sous le feu de
signaux contradictoires. Cette instantanéité dit le fossé qui sépare l’économie réelle de la sphère financière (…)
12 : hum, le clair de l'une n'équivaut-il pas au clair de l'autre, toutes crises confondues ? En sorte que dans
la frénésie du temps boursier, qui raccourcit d'autant l'horizon temporel des traders, nul ne paraît avoir meilleur compte que de suivre la tendance, c'est-à-dire le troupeau, ou bien, comme l'y
incitait Keynes, à « voler le départ 13 ».
(1) John Keynes - « Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie »
(2) Steve Nison - « Les Chandeliers Japonais »
(3) D’autres hypothèses sont retenues dans les panégyriques / brûlots consacrés à Nathan Rothschild
Selon
le journal The Independent, l’épisode des pigeons voyageurs provient d’une ancienne supposition dont la diffusion est attribuée au baron Victor Rothschild. On considère en général que Nathan
Mayer (de) Rothschild avait ses propres espions à proximité du champ de bataille, qui lui firent un compte-rendu des hostilités de vive voix. Dans un ouvrage fortement antisémite paru en 1896,
« Les
Rothschild, une famille de financiers juifs au XIXè siècle »,
l’auteur Edouard Demachy rapporte la présence de Nathan lui-même sur le théâtre des opérations, dans le but exprès de corrompre Grouchy comme celui-ci l’aurait été lors de la tentative de
débarquement de Hoche en Irlande. En 2006, Herbert Kaplan (« Nathan
Mayer Rothschild and the creation of a dynasty »)
estime quant à lui que l’anecdote des pigeons voyageurs est apocryphe : rien ne prouve que Nathan ait connu l’issue du combat avant la concurrence, ni davantage qu’il ait utilisé cette
information pour spéculer.
(4)
Pierre Bezbakh - « Histoire de l'économie des origines à la mondialisation »
(5) Peter Bernstein (2000) - « Des idées capitales »
(6) France Info, les 2 et 3/10/2006
(7) Bernard Maris (1990) - « Des économistes au-dessus de tout soupçon »
(8) Le Monde, le 20/07/2002
(9) André Orléan - « Le Pouvoir de la Finance »
(10) François Camé – Frédéric Filloux (1988) – « Le jour le plus bas »
Page 82
- « Nous sommes à la mi-1987. Les marchés sont nerveux. Soudain, une rumeur se répand. David Herrlinger, un homme d’affaires de Cincinnati, serait en train de lancer un raid sur Dayton Hudson,
une des plus grandes chaînes de drugstores aux Etats-Unis. Celui-ci confirme, et annonce agir pour le compte d’une firme d’investissement bien connu. Il dispose, dit-il, de 5,6 milliards de
dollars. Aussitôt les cours de Dayton Hudson passent de 54 à 63 dollars, dès que les agences de presse répercutèrent la nouvelle. A l’annonce de la supercherie, quelques heurs plus tard, le titre
s’effondrera et les boursiers qui avaient spéculé auront perdu dans la journée presque 20% … »
(11)
Roland Gillet - Ariane Szafarz, le 10/02/2004 – « L'efficience informationnelle des Marchés . Une hypothèse, et au-delà ? »
(12) Frédéric Lordon (2003) – « Et la vertu sauvera le monde »
(13) John Keynes (Edition 2005 Payot) – « Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie »
Livre
IV, chapitre 12, page 170 - « Pour l'investisseur professionnel, c'est donc une obligation impérieuse de s'attacher à anticiper ceux des changements prochains dans l'ambiance et l'information que
l'expérience fait apparaître comme les plus propres à influencer la psychologie de masse du marché (...) Du point de vue de l'utilité sociale, l'objet de placements éclairés devrait être de
vaincre les forces obscures du temps et de percer le mystère qui entoure le futur. En fait, l'objet inavoué des placements les plus éclairés est à l'heure actuelle de ' voler le départ ', comme
le disent si bien les américains, de piper le public, et de refiler la demi-couronne fausse ou décriée ... »
Illustration : Coup de crayon extrait du site pigeonvoyageur.com
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