Mercredi 6 septembre 2006
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Ralph Nelson Elliott, estimable comptable du
Middle West, conçut dans les années 1930 une approche nouvelle d’analyse graphique des cours boursiers, fondée sur la psychologie des opérateurs. Selon lui, celle-ci alternait en séquences
successives d’optimisme et de pessimisme, parfois mâtinées d’épisodes de grande euphorie ou de profonde panique. Ces sortes de vagues, bien connues aujourd’hui des chartistes, semblaient se
répéter à différentes échelles de temps. Un observateur aguerri les aurait perçu aisément pour peu que son intuition ne comptât pas davantage que le résultat qu’il voulait y voir et celui que la
réalité produirait réellement. Aussi, pour atténuer le côté subjectif du procédé, et soucieux de donner quelque consistance théorique à la méthode, Ralph
Elliott s’appuya sur la suite arithmétique la plus fameuse au monde : celle, quasi-millénaire, de Fibonacci.
Léonard de Pise - « Filius Bonacci » ou Fibonacci -, mathématicien italien (1175 - 1240), décrivit une formidable famille de suite de nombres, aux propriétés tout à fait étonnantes, qui demeure aujourd’hui encore
d’une grande curiosité. Prenons deux nombres quelconques, par exemple 2 et 6. Additionnons-les : nous obtenons 8. Ajoutons maintenant le nouveau venu, 8, à celui qui le précède dans la suite,
c’est-à-dire 6, et nous obtenons 14. En poursuivant de la sorte, on obtient une suite de Fibonacci où chaque terme est la somme des deux précédents. Dans notre exemple, nous obtiendrions la série
suivante : 2, 6, 8,14, 22, 36, 58, 94, 152, 246 ... L’une des curiosités de toutes les suites de Fibonacci, quels que soient les deux premiers nombres, est que la division d’un nombre par celui
qui le précède tend rapidement vers le nombre 1,618. Ici, 94 divisé par 58 donne déjà 1,62068, mais 152 divisé par 94 donne 1,61702 et 246 divisé par 152 est encore plus proche qui donne
1,61842.
Le fin mot de cette histoire est que ce nombre est connu sous le nom de nombre d’or, repéré dans les rapports architecturaux de la pyramide de Kheops, dans les
proportions que le sculpteur grec Phidias retint pour la décoration du Parthénon à Athènes, dans le partage, qu’Euclide qualifia de divin, en « extrême
et moyenne raison » d’un segment, dans les rapports de longueur que les bâtisseurs de cathédrales utilisaient au Moyen-Âge ... Toute autre proportion eût
fait l’affaire, on retint celle-ci, et on en trouva des manifestations autant qu’on voulut en trouver, poursuivant ainsi la quête ésotérique d’un Tout qui ne dériverait que d’une seule chose,
d’une seule formule, d’un seul chiffre.
Ralph Elliott décrivit ses cycles en les décomposant en vagues principales, elles-mêmes composées de vagues dites de tendance et de correction, puis de sous-vagues
d’impulsion, d’extension ... dont la succession obéirait à une suite de Fibonacci tandis que leurs amplitudes comparées auraient à voir avec le nombre d’or. Pour faire court. Une brique nouvelle
venait d’être ajoutée à cet édifice qui prospère encore aujourd’hui, l’Analyse Technique, cet art consistant à prédire les cours à venir en étudiant des graphiques boursiers. Et avec elle cette
inextinguible propension, fausse et trompeuse, à prendre appui sur le passé pour induire le futur.
Malheureux Ralph Elliott qui mourra fauché, en 1948, au King Park State Hospital de New York, service Psychiatrie. Il ne goûtera jamais à la gloire qu'il fit naître
et dont l'opportuniste Robert Prechter tirera la substantifique moelle en publiant une bonne douzaine d'ouvrages sur le sujet, vaste comme on s'en doute. Ce grand vulgarisateur, épigone
désintéressé, succèdera dans les esprits à un certain Joseph Granville, l'un des gourous de l'AT les plus écoutés qui publia notamment « How To Win At Bingo ». Puis, quand le susnommé Robert Prechter n'eut plus les faveurs de la cote,
devenu chronique baissier et ratant la hausse triomphale des années 1990, le clan adouba Elaine Garzarelli, enfant chérie de Wall Street, qui pronostiquait les prix moyennant une douzaine
d'indicateurs techniques. La jolie Elaine Garzarelli disparut rapidement de la circulation. La difficulté pour l'investisseur est de dénicher les gourous avant leurs exploits. Après, ils ne
savent plus rien.
Pauvre Ralph Elliott ... A l’image de Charles Dow, il accordait à la Bourse la capacité d’embrasser la réalité économique. Il était également imprégné de cette idée
d’ordre ultime, de loi immanente commandant à toutes choses, y compris aux affaires humaines. Le nombre d’or et Fibonacci participaient de cette vision déterministe d’un monde mieux normé donc
moins effrayant. En 1946, Ralph Elliott paracheva son œuvre finale, « Nature's Law - The Secret of the Universe », [La loi de la Nature - Le secret de l'univers], fidèle à cette sorte de quête
divine d’une rationalité sous-jacente, grande organisatrice du bien commun. Il mourut deux ans plus tard. Depuis lors, ses successeurs n’en finissent pas de dire le reste.
Ainsi Ralph Elliott, qui avait déjà requis le concours du mathématicien Fibonacci, trouve-t-il en l’économiste Kondratieff un allié de poids pour asseoir sa théorie des vagues, en belle résonance
avec l’histoire moderne du continent américain. Un cycle connu par les Mayas eux-mêmes ne peut pas être mauvais. On sera satisfait que l’opportuniste Robert Prechter n’ait pas disposé de
tablettes cunéiformes : il nous eût conté la civilisation depuis Nabuchodonosor !
Illustration : Ralph Nelson Elliott (1871-1948)
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