Mardi 15 août 2006
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Le monde qui nous entoure ne ressemble guère à l’idée déterministe que nous nous en faisons, et toute chose se montre finalement moins prévisible qu’elle n’apparaît de prime. En sorte que le hasard gouverne beaucoup, partout, et que l’homme demeure à la remorque malgré l’imagination et la capacité d’adaptation dont il fait preuve pour en conjurer les effets 1. Le hasard peut-il décrire non seulement les infortunes personnelles mais aussi l’ensemble des opérations de Bourse ?
Nullement répondent certains, qui refusent bec et ongles d’assimiler la finance à la « vilité » du poker, du backgammon, ou du jeu de dés. Impensable ! Nous évoluons ici dans le monde concret des investisseurs et de l’argent réel, pas dans celui des probabilités.
Si le titre Air Liquide gagne 1€, c’est que la compagnie aura annoncé quelques nouveaux contrats gaziers, qui n’étaient pas prévu, et que quelques milliers d’investisseurs, personnes physiques bien réelles, certains prudents, certains calculateurs, d’autres plus impulsifs, d’autres simplement suiveurs, bref, que des pressions acheteuses auront demandé quelques centaines de milliers d’actions bien réelles, en payant avec quelques dizaines de millions d’euros bien réels. La cause est bien là. L’effet est bien là. Donc la causalité opère. C’est le modèle même du déterminisme : aucune trace de hasard là-dedans. Evidemment, il est difficile de reconstituer le « qui a fait quoi », d’expliquer pourquoi les cours ont grimpé, et plus difficile encore, de prévoir s’ils continueront à le faire.
Il serait bien sûr absurde de penser que la hausse d’Air Liquide fût due au hasard. Les dés roulent au hasard, pas les taux d’intérêt, pas l’échange euro-dollar, ni la cotation des actions. Ces choses-là ne sont pas dues au hasard mais on peut les décrire comme si elles l’étaient. Et cette distinction subtile, qui consiste à penser les cours comme s'ls étaient régis par le hasard a dominé la théorie financière : la formule de Black-Scholes 2, notamment, provient de la modélisation mathématique du mouvement brownien. C'est aux théoriciens de proposer une formalisation du hasard, qui permette de s’abstraire du réel, tout en le représentant correctement 3. Sur les marchés financiers, « Dieu » paraît en tout état de cause jouer aux dés.
Comment tout connaître ? Les physiciens eux-mêmes ont abandonné cette idée à la naissance de la physique quantique, qui admet l’ubiquité des particules élémentaires. « Il est impossible de suivre la trajectoire d’une molécule dans un gaz ; mais nous pouvons calculer son énergie moyenne et son comportement probable, et ainsi concevoir un pipe-line très utile pour transporter le gaz naturel » 4. Si le vrai monde, c’est-à-dire le monde physique, nous est aussi incertain que le principe d’Heisenberg, alors que dire du monde financier ! De fait, c’est une boîte noire : non seulement les mécanismes fondamentaux nous sont cachés mais encore les données elles-mêmes sont obscurcies par des informations inexactes, manipulées par des faiseurs d'argent, des manœuvres de désinformation et les caprices du pouvoir. Sans compter les facteurs plus confondants encore : l’anticipation et la psychologie, qui ramènent la physique quantique à un simple exercice de calcul mental.
Les millions d’investisseurs ne sont pas des molécules d’un gaz : ce sont des êtres bien réels, de chair et d’os. Décrire leurs transactions par un processus stochastique aléatoire n’implique pas que ces millions de gens soient eux-mêmes aléatoires ou hasardeux. Certes ils peuvent également l’être : ils sont simplement imprévisibles et incontrôlables, comme les cours de Bourse. Utiliser les probabilités ne revient pas à dire que le hasard gouverne la finance. Bien sûr, une fois les faits connus, et avec suffisamment de temps et d’efforts, on reconstitue toujours un enchaînement possible de causes expliquant les effets sur les cours. Mais à quoi bon : l’instant suivant, il faut remettre l’ouvrage sur le métier. Avant que les faits ne se produisent, dans le monde réel des investisseurs, de l’argent, celui des ressorts cachés et des issues incertaines, les probabilités sont le seul outil dont nous disposons.
L’évolution boursière est déterministe mais la meilleure approche que nous en faisons est probabiliste. Et les mathématiques des Lumières, celles de Gauss, Laplace, … n’ont plus leur place dans ce concert, qui n'envisagaient pas que le comportement des hommes pût induire des effets moins permanents que ceux de la nature 5. Quarante années après, la voie fractale commence à s’imposer dans les esprits: mais il ne s’agit que de contraindre le risque, non de deviner le prochain tick boursier.
(1) Lire Nassim Taleb - « Le Hasard Sauvage »
(2) Myron Scholes et Robert Merton furent Nobélisés (1997) - Fisher Black est décédé en 1995
(3) La représentation gaussienne des variations boursières est aujourd'hui fortement contestée
(4) Benoît Mandelbrot - « Une Approche Fractale des Marchés »
(5) Peter Bernstein - « Des Idées Capitales »
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