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La planète Boursière

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Jeudi 24 août 2006 4 24 /08 /2006 01:00
 
 
Le 20 juillet dernier, Yahoo, portail Internet de renommée mondiale, annonça des résultats qui déçurent ; la sanction des investisseurs, toujours de prime saut, ne se fit pas attendre : le cours perdit près de 19% en séance. Ainsi, cette star de la Nouvelle Economie, qui la veille encore pesait 47 milliards de dollars à la corbeille, vit-elle sa capitalisation boursière amputée d'un trait de quelque 9 milliards de dollars 1 ! Mieux, Gazprom, le mastodonte russeL'or bleu de Sakhaline

(…) Mi-juillet 2005, le contrat de partage de production (PSA) dit Sakhaline-2 vit son coût déraper : la Fédération russe, vindicative, se crispa aussitôt. L'occasion était en effet trop belle de renouer avec de vieux penchants autocratiques : ainsi Gazprom, goliath pétrogazier exclu du capitalisme de rapine des oligarques, troisième capitalisation boursière, dauphin d’ExxonMobil, qui guignait Sakhaline-2 de longue date, se vit-il propulsé au rang de chef de file de l’opération : le 21 décembre 2006, Gazprom faisait main basse sur Sakhalin Energy en se faisant discounter 50% des actions plus une à prix d’ami. La kremlinisation de l'économie russe avance au pas cadencé (…)

 des énergies fossiles, vaporisa quant à lui près de 35 milliards de dollars de valeur dans la première quinzaine de mai, après que celle-ci eut été doublée l'année précédente, amenant le géant pétrogazier au troisième rang mondial 2 ! Le quotidien des entreprises cotées est celui-ci, qui va et vient au rythme des dépêches, quelquefois de simples rumeurs, toujours outré, sans cesse accéléré par la cécité et le panurgisme de ceux, innombrables et invisibles, qui s'affairent et façonnent les cours : des capitaux considérables s'évaporent, d’autres surgissent du néant, d’un jour à l’autre, sans crier gare, qui nous éblouissent. En Bourse, l'estampille d'une société n'a d'espérance de vie que le temps petitement compté qui sépare deux cotations.

La capitalisation boursière d'une société est la valeur de marché de ses capitaux propres. Elle résulte de la multiplication du nombre d'actions émises - ou circulant sur un marché -, par le cours de bourse. Ce calcul produit des estimations provisoires de grande ampleur pour les locomotives de la cote, quoique du même sang que ces « calculs astronomiques qui ne roulent que sur des à peu près » (Fontenelle). Un chiffre émerge alors, généralement de mauvais aloi, qui dit tout ce qu'il y a à connaître dans l'instant sur la compagnie, mieux que toutes les évaluations laborieuses d'analystes pointilleuxBancanalystes

(...) Ceux d’autrefois étincelaient moins. A l'écart, loin des parquets, coincés entre la comptabilité et le contrôle de gestion, on les imagine trois-pièces strict, plutôt sombre, chemise blanche contractuelle, à décrypter d’infinies chroniques de chiffres et de perspectives. Les analystes financiers de l’ancienne époque étaient sûrement de cette sorte, à s’échiner pour le roi de Prusse, décortiquant sans relâche les communiqués des sociétés afin de chiffrer les belles. Puis vinrent les années 1990, pleines d’excès et d'abus. Les commis industrieux déposèrent les bilans : la nouvelle génération sonna le carillon des roadshows, du marketing boursier et de la création de valeur (…)

. Cette grandeur est économiquement parlante ; en même temps elle est assez largement fictive, car si tous les titres étaient réellement à vendre en même temps, leur valeur diffèrerait sûrement de celle du Marché, qui n’est fixée que sur des volumes proportionnellement faibles. Voyez par exemple Afibel, société de vente de prêt-à-porter par correspondance : le 22 août dernier, seuls 60 titres s’échangèrent dans une seule transaction qui haussa le titre de 7,98% à 66,95 euros contre 62 la veille. La valeur boursière d’Afibel enfla de 6.138.000 euros : deux investisseurs - l'acheteur et le vendeur -, auront bouleversé les 1.240.000 titres de cette entreprise ! Au-delà de ce cas d'espèce, il demeure toutefois constant que les transactions quotidiennes sont toujours très marginales par rapport au capital des sociétés 3-1.

Tous les titres participent au calcul de la capitalisation boursière des sociétés : pour autant, tous ne sont pas disponibles et échangeables en Bourse. Cette fraction de capital mise sur le marché, désignée sous le terme de flottant, contient l’actionnariat qui n’est ni stable ni déterminé : ainsi, sont exclues les actions des fondateurs et actionnaires familiaux majoritaires, les blocs de contrôle, les titres liés par un pacte d’actionnaires, détenus par des investisseurs ayant manifesté leur intention ou contraint à une détention durable (par exemple les anciens noyaux durs, quoique très provisoires, des privatisations Balladur), enfin ceux sous la coupe de l’Etat - l’actionnariat salarié est considéré flottant. La liquidité des titresLa liquidité à tout prix !

(…) La grande affaire des Marchés est de former des prix ; acheteurs et vendeurs se confrontent autour des Bourses électroniques, opinant jusqu’à rendre un verdict collectif, c’est-à-dire un cours, éphémère, infiniment renouvelé, qui tient lieu d’évaluation fédératrice. Une telle estampille, consensuelle à souhait, est indiscutée : elle rassemble les opérateurs, qui la reconnaissent. Cette unanimité sert les échanges et rend les titres liquides, ralliant des investisseurs nouveaux et les capitaux connexes. Ce processus s’autocatalyse jusqu'à accréditer un prix de Marché nombriliste sans rapport avec la vie des sociétés. La croyance commune soutient l'édifice, jusqu'à l'accident (…) 

 3-2, vache sacrée des Marchés, procède donc de l'ampleur du stock négociable : voilà pourquoi, depuis le 01 décembre 2003, c’est la capitalisation flottante et non la capitalisation boursière qui pondère le calcul du CAC 40 et filtre les candidats à la curie tricolore. De sorte que certaines blue chips contrôlées par la puissance publique ont ainsi vu leur poids dans l'indice diminuer au profit de firmes à la capitalisation moindre mais au flottant plus élargi. Le 28 juillet dernier, Alstom remplaçait Thales parmi les majors : certes la capitalisation boursière du premier est le double du second, mais surtout son flottant est de 80% contre 55%. Ce qui rend incidemment la première plus opéable a priori que la seconde.

Dans ce monde de l’entreprise, infiniment recommencé, une société surnage : General Electric, seule rescapée du Dow Jones des origines et toujours sur le podium mondial, avec une capitalisation de 349 milliards de dollars, juste derrière le champion toutes catégories ExxonMobil (406 milliards) et devant le challenger russe Gazprom (260 milliards) 4. Voici 20 ans à peine, c'était le fabricant informatique américain IBM qui, avec 90 milliards de dollars de capitalisation (en valeur courante), dominait le monde. De ce temps, seules une demi-douzaine de sociétés (Exxon, Wal-Mart, General Electric, Toyota, Philip Morris, BP) ont réussi à se maintenir en haut de l’affiche : et Microsoft, qui n’était encore qu’en couche culotte 5, pointe aujourd’hui à la quatrième place avec une capitalisation de 258 milliards de dollars. Une étoile est en gestation quelque part, qui surgira des 21.851 entreprises cotées dans le monde 6 : russe, chinoise, biotechnologique ? Pour l’instant, l’énergie tient la corde.
 
Il y a aussi les géants de papier qu’on aperçut à l’aube du millénaire, tenants de la Nouvelle Economie dont les capitalisations supplantèrent quelques autres géants bien réels ceux-là. Ainsi vit-on Amazon, qui n’avait jamais dégagé le moindre profit depuis 1993 voir son cours de Bourse décupler en 1998 et déborder la capitalisation du colosse pétrolier Texaco (avant sa fusion avec Chevron). Yahoo, déjà nommé dépassa Boeing 7. Puis les choses revinrent dans l’ordre : sauf pour quelques-uns, Ford et General Motors notamment, fleurons de l’industrie automobile américaine, désormais à la merci des prédateurs. Ainsi, entre l'exubérance irrationnelleExubérance, conundrum et autres menues incertitudes

(...) Comme toujours, on ne sentit rien venir. Chacun avait l'œil à ses affaires, et les places financières soufflaient un peu depuis le début de l’automne. En ce 5 décembre 1996, les corbeilles européennes conclurent sur une note ordinaire. Tout au plus remarqua-t-on que la Bundesbank avait renoncé à une baisse de ses taux directeurs sans alarmer personne. Le lendemain, tous les marchés plongeaient : à Francfort, l'indice DAX se replia de 4,05%, et l'appréhension gagna la planète entière. Partout on recula. Mais la Bundesbank n’y était pour rien : un certain Alan Greenspan, quartier-maître de la Fed, y était allé de son couplet sibyllin (…)

, la réalité économique, les manœuvres des dirigeants et la mainmise du pouvoir politique, la capitalisation boursière vogue toujours entre deux eaux.
 



 

(1) La Tribune de l'Economie, le 20/07/2006
(2) RIA Novosti, le 19/06/2006, citant Alexandre Riazanov, Vice-Président du directoire de Gazprom
(3) Pierre Balley (1987) - « Mythes et réalités »

 

Page 114 - « … [ On se réfèrera ] par exemple à l’ensemble des transactions enregistrées en 1983, année d’activité record, ; et par conséquent non sujette à caution. Pendant, cette année, le volume des négociations s’est élevé à 63 milliards. Comparées à la capitalisation moyenne du Marché, soit 259 milliards, les transactions en ont donc représenté environ 24%. Ainsi, l’indice CAC a monté de 56% en regard d’un volume de négociations qui n’atteignait pas le quart des actions inscrites à la cote. L’année ayant comporté 247 séances, cela revient à dire que les transactions quotidiennes ont porté en moyenne sur 1 pour mille des titres inscrits ». Ndla : vingt-cinq ans plus tard, et sans chiffres audités, on peut estimer les transactions quotidiennes à 1 pour 500 pour les titres les plus en vue.

 

Page 115 - « … Il est d'ailleurs fréquent que même sur des valeurs cotées à terme, les négociations se limitent à quelques dizaines de titres (...) Voici une anecdote authentique qui illustre jusqu'à la caricature le marginalisme du Marché. Il m'est arrivé  de recevoir un ordre d'achat portant sur une action d'une valeur cotée alors au comptant. Le cours de la veille était de 100 francs. Faute d'offre sur le Marché, il fallut inscrire une demande à 104. Le lendemain, un nouveau télégramme modifiait le sens de l'ordre : il s'agissait en fait d'une vente. Le règlement de la Bourse imposait d'annuler la demande à 104 francs, puis le surlendemain d'inscrire une offre à 100 francs, inexécutée faute de demande à ce prix. Le troisième jour enfin, l'action était vendue à 96 francs. Il existait 600.000 actions de cette société, dont la capitalisation avait été ainsi augmentée de 4% puis diminuée de 8% pour en négocier une ... Ce cas aberrant mais éclairant pose le problème essentiel du Marché, celui de sa liquidité, c'est-à-dire sa capacité à transformer de l'épargne en titres et vice-versa »

 

(4) Les Echos, le 12/08/2006
(5) L'Expansion.com, le 26/07/2006 - « Le top 20 des capitalisations mondiales bouleversé en 20 ans »

 

Sans surprise, Microsoft est l'entreprise qui enregistré la plus belle progression, passant de la 573ème place en 1986 à la cinquième aujourd'hui (238 milliard de dollars). Les plus forte chutes revenant aux constructeurs automobiles Ford (passé du 16ème au 596ème rang) et General Motors (rétrogradé de la 7ème à la 424ème place). Sans oublier IBM, le n°1 il y a vingt ans avec 90 milliards de capitalisation, qui doit se contenter de la 28ème place mondiale aujourd'hui. Cela n'a pas empêché les Etats-Unis d'accroître leur emprise sur ce Top 20 avec pas moins de douze entreprises contre 11 en 1986. La France, elle, est désormais représentée grâce à Total, à la 13ème place, avec une capitalisation boursière de 162,6 milliards. A noter enfin la disgrâce des entreprises japonaises passées de 7 à 2 dans ce classement.

 

(6) Le Monde, le 28/07/2006
(7) André Orléan - « Le Pouvoir de la Finance »

 

 

 
 
 
Par Marc Aragon
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