Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Boursonomics

  • : Boursonomics
  • Boursonomics
  • : Marche aléatoire autour des Marchés financiers et de la sphère économique. Peinture décalée d'un monde empli de certitudes qui oublie trop souvent ses leçons d'Histoire
  • Contact

Visiteurs



Archives

Indices









28 août 2006 1 28 /08 /août /2006 00:15


Delvincourt---Gnomon-copie-1.jpg
Le choc pétrolier de 1973 mit fin à l'embellie des Trente Glorieuses. Durant cette période (1945/1975), la croissance française fut sans précédent, exceptionnelle et constante, de l'ordre de 4,5% par an. La logique eût voulu que la Bourse escortât cet élan de prospérité sur des marchés financiers à l'unisson. Las, rien de tel : entre 1962 et 1978, c'est-à-dire durant la seconde moitié de cet âge d'or, la Bourse de Paris connut seize ans de crise, qui virent l'indice de l'époque baisser de 75% en francs constants ; dans le même temps, le PIB doublait en volume ! Un peu plus tard, au crépuscule du siècle, le CAC 40 atteignit un sommet en septembre 2000, à 6922 points, s'inscrivant en progression de 275% par rapport à 1995 : nul pourtant ne se souvient que l'économie française ait progressé de la sorte dans l'intervalle. 
 
Voici encore, tel, par exemple, qui avait investi 100 dollars à New York en 1985, deux ans avant le krach de 1987, disposait de 360 dollars, inflation déduite, à la fin 1995, alors que le salarié américain qui gagnait 100 dollars en 1985 n'en gagnait que 107 dix ans plus tard 2. Voici aussi qu'au Palais Brongniart, l'exercice 2003 s'acheva sur une hausse du CAC de 16,4%. Pour beaucoup, c'est-à-dire, les gens ordinaires, ce fut pourtant une soupe à la grimace : le nombre d'emplois dans l'économie française recula de 61000, le nombre de demandeurs d'emploi à temps plein et à durée indéterminée crût de 138000, le nombre d'allocataires du RMI de 52000 ! Voici enfin qu'en 2005, le CAC signa une hausse de 22,9%, parfaitement contraire à la direction que prit la croissance française cette année-là, qui se replia à 1,4% tandis qu'elle s'établissait encore à 2,4% l'année précédente. On pourrait continuer à l'envi.
 
En définitive, les exemples sont nombreux qui montrent combien la Bourse ne reflète qu'épisodiquement, ou par accident, l'économie réelle. Et, quitte à heurter le sens moral, il faudra convenir que la corrélation des marchés financiers et de la situation économique est un leurre. L'espoir que Charles Dow, créateur du Wall Street Journal et de l'indice Dow Jones, caressa sûrement, qui eût consacré l'indice new-yorkais comme baromètre universel des temps modernes, restera donc au rang des voeux pieux. Fidèle parmi les fidèles, William Peter Hamilton, son successeur à la rédaction en chef du journal, en 1903, avait déclaré ex abrupto : « le Dow Jones est suffisant en lui-même pour révéler tout ce qu'il y a à savoir sur la conjoncture économique » 3. On ne pouvait mieux dire : las, les investisseurs seront pris de court en 1929, quand les valeurs s'effondreront de 90% en quelques jours ; le Dow Jones, qui, de longue date déjà avait pris congé du réel 4, n'avait rien révélé. Il fut mieux en phase pendant les quinze années de dépression qui suivirent : tout le monde était ruiné.
  
Aucune estimation de la valeur intrinsèque d'un bien n'est plus précise que le prix sur lequel les acheteurs et les vendeurs se mettent d'accord. Voici ce que dit la théorie, qui sacralise les marchés financiers. A l'arrière-plan, des hommes, des femmes, des produits, dans une aventure  infiniment recommencée, qui, au fil des siècles, auront su construire le progrès de nos sociétés. La pierre, le feu, le fer, le silicium, biens matériels ou idées ... autant de fondements bien réels qui pavent nos civilisations. Tout ceci est authentique, car la valeur de ce substrat a quelque chose à voir avec le travail. Autour des « corbeilles », rien de tout cela : le contexte économique n'y est qu'un simple optimum de second rang aux yeux d'investisseurs exclusivement braqués sur le marché lui-même. Il n'y est plus question de travail mais d'argent, et seulement de cela, ce qui change tout. Les comportements passionnels exagérés, euphorie ou abattement, introduisent un aléa tel que le réel disparaît au profit des intérêts personnels et disparates de millions d'investisseurs. C'est là le fait.



 
(1) André Orléan - « Le Pouvoir de la Finance »
(2) Alternatives Internationales, N°225 (Mai 2004)
(3) Peter Bernstein -
« Des Idées Capitales
»
(4) John Kenneth Galbraith - « Brève Histoire de l'Euphorie Financière »
 

 
Illustration : Gravure sur cuivre de Pierre Delvincourt - « Gnomon » 
 
 
 

Partager cet article

Repost 0
Published by Marc Aragon - dans Chroniques
commenter cet article

commentaires

Articles Récents

  • Nos chers emprunts russes !
    Alexandre III, tsar de toutes les Russies (1881-1894), ne goûtait guère l’influence étrangère, notamment allemande, que son père avait laissé tapir jusqu’aux confins de l’Empire. Cette germanophilie avait été en outre mal payée de retour lors du Congrès...
  • Le Glass Banking Act
    A partir de 1924, Wall Street se mit à flamber, et, sinon l’accalmie de 1926, la hausse ne cessa plus de galoper, jusqu’aux culminations que l’on sait. En mars 1929 cependant, la jeune Federal Reserve, sur qui pleuvaient quinze années de critiques depuis...
  • Ces Messieurs du Conseil
    Polytechnicien de haut parage ainsi qu’il convenait après que Napoléon eut estimé « dangereux de donner une scolarité avancée à des gens qui ne sont pas issus de familles riches 1 », le baron Louis Charles Georges Brincard (1871-1953) ne gâta aucunement...
  • Changement d'ère
    Le krach des krachs, qui expédia Wall Street au tréfonds à l’automne 1929, marqua durablement les consciences et stérilisa l'initiative financière pendant un bon quart de siècle. Puis, de nouveaux professeurs - Les Maîtres enchanteurs - (...) Au printemps...
  • LIBOR : en avant toute !
    La finance ne connaît ni répit ni paix des braves, et, de la coque au pont, chacun fourbit ses armes comme jadis les Cyclopes forgeaient les foudres. Point de bonace ici, ni davantage d’esthètes : la trombe et le branle sont la clé quand l’action est...
  • La science lugubre
    En 1834, toute opposition au pouvoir du Roi des Français avait été muselée, et mise hors d’état d’ourdir. La subversion politique était guettée partout, où qu’elle pût manigancer, jusqu’au Bas-Languedoc du fieffé Charles Teste, un citoyen poursuivi pour...
  • Hors du temps
    Louis-Philippe de France, né d’Orléans aura été le second 1 , et donc le dernier roi des Français, dirait-on-mieux, de quelques Français. Certes, mille ans de monarchie héréditaire avaient montré combien l’Ancien Régime considérait peu ceux qui n'étaient...
  • Fallaces et trompe-l'oeil
    Isaac Newton fit cette admirable promesse que le monde suivait une trajectoire déterministe, puis se fit ironiquement plumer dans le naufrage de la Compagnie des Mers du Sud en 1720. N’importe, cette fièvre de l’absolu étreignit les meilleurs esprits,...
  • Le cyber-concours de beauté
    Le brasseur Scottish & Newcastle attirait les convoitises de longue date, entre autres celles du danois Carlsberg et du néerlandais Heineken 1 , mais au printemps 2007 sa capitulation n’était pas encore à l’ordre du jour. La City regrettait le millésime...
  • Fat Cat Bankers
    Tim Geithner fut adoubé sans veillée d’armes et séance tenante : sitôt connue, sa nomination au Secrétariat au Trésor fouetta le Dow Jones, qui s'enchérit de 11,8%, sa plus forte marche en avant sur deux jours depuis 1987 ! Les banques, sévèrement éprouvées,...