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La planète Boursière

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Samedi 16 septembre 2006 6 16 /09 /Sep /2006 13:36
 
 
Au début du XVIIe siècle, le Japon est une mosaïque féodale de soixante provinces éreintées par des conflits de voisinage incessants. Les seigneurs s’entrebattent continûment pour des questions territoriales, fidèles en cela à ce qui constitue la principale occupation de l’homme depuis la nuit des temps, la guerre. La mutation géopolitique s’opère enfin sous l’effort conjoint d’unification de trois puissants chefs dont on chante encore aujourd’hui les louanges. L’un d’eux, Ieyasu Tokugawai, fondera une dynastie de shoguns qui dirigera le Japon plus de deux siècles durant. La paix qui s’installe alors permet au pays un renouveau économique. L’agriculture se développe, principalement celle du riz qui sert également de valeur étalon en l’absence de monnaie unique suffisamment stable. Des bourses d’échange naissent un peu partout, pour l’essentiel à proximité des zones portuaires. La précieuse graminée, première production de l’économie nationale, y est stockée dans des entrepôts. Le plus important est à Osaka, ville considérée alors comme la plaque tournante du commerce japonais.
 
Un marché national du riz, fédérant l’ensemble des marchés locaux, trop isolés, s’y installe, qui gommera bien vite l’étroitesse de l’offre des places régionales. Jusqu’en 1710, les échanges ne porteront que sur du « riz physique » : la marchandise est réellement livrée dès la conclusion de l’affaire, installée sur le chariot de l’acheteur qui peut alors s’en retourner.
 
Cependant, les seigneurs locaux, gens de pouvoir, insoucieux de l’intendance pourvu qu’elle n’entravât pas leur quotidien, vivaient dispendieusement et se trouvaient fort dépourvus leurs stocks de riz vendus. Quelques-uns, par marchands interposés, furent tentés de manipuler les cours, qu’on dissuada sommairement. D’autres, plus directement, se souvenant des anciennes coutumes, purent reprendre les armes pour s’approprier par la force les rizicultures voisines. Mais ces tentatives firent long feu. Le shogun veillait et les mœurs avaient changé : on se mit à hypothéquer les récoltes des prochaines saisons. Des « tickets (ou coupons) de riz » apparurent, qui concrétisaient la promesse d’une livraison à terme. Un marché secondaire émergea rapidement où ces récépissés pouvaient s’échanger, s’acheter et se vendre dans la plus pure tradition de la spéculation et du lucre. Le « riz papier » devint très populaire. Au Dojima Rice Exchange, le marché d’Osaka, on put observer certaines années que les promesses de livraison excédaient jusqu’à quatre fois la production annuelle de riz du Japon 1 ! Ainsi, pour la majorité, porteuse du mistigri en dernier ressort, le « riz papier » fut-il moins nourricier que le « riz physique » …
 
C’est dans ce contexte-là que survient notre héros du moment. Il s’appelle Munehisa Homma (1724-1803) 2. Il est issu d’une famille aisée qu’une immense propriété entourée de rizières a enrichie. Quoique cadet, c’est lui qui prendra en charge les affaires familiales à la mort de son père. Il est intelligent et comprend vite le parti qu’il pourra tirer du négoce boursier. Propriétaire terrien lui-même, cultivant le riz méthodiquement, consignant chaque année les impacts météorologiques, il sait de quoi il parle et peut objectivement anticiper ce que réservera le « riz physique » à la prochaine récolte. En outre, il a parfaitement compris que les ressorts auxquels obéissait le « riz papier » étaient de toute autre nature, liés pour l’essentiel à l’affect des investisseurs. Une étude méticuleuse des cotations passées lui fait apparaître l’influence des évènements extérieurs, politiques, sociaux et militaires, ce qui l’amènera, bien avant Nathan Rothschild et ses pigeons voyageurs, a constituer un réseau d’information particulièrement efficace 3.
 
Bref, il est le premier au pays du Soleil Levant à mener une approche pensée du fait boursier, à tenter de « vaincre le jeu par le calcul ». Il y réussira mieux que bien, depuis ses débuts dans la modeste bourse du port de pêche de Sakata – sa province natale -, sa domination du Dojima Rice Exchange d’Osaka, jusqu’à la bourse régionale d’Edo, aujourd’hui Tokyo. Il consigna ses expériences et sa méthode de trading dans deux livres qu’il écrivit au soir de sa vie, désignant la psychologie des opérateurs comme élément central de la formation des prix. Un autre de ses mérites est d’avoir imaginé une représentation symbolique des courbes de cours tout à fait originale, riche et lisible. Les signes utilisés ressemblent à des bougies, en sorte qu'on baptisa cette lecture « Technique des Chandeliers Japonais ». Aujourd’hui encore, et de plus en plus, ce format graphique, plus figuratif et signifiant que les habituels bar charts, est largement répandu. L’interprétation est plus incertaine …
 
Munehisa Homma, Maître des Chandeliers, mourut en 1803, salué par les siens. On lui décerna le titre honorifique de samouraï.



 
(1) Steve Nison - « Les Chandeliers Japonais »
(2) Le patronyme de ce négociant japonais est diversement orthographié. Son nom est parfois traduit comme Sokyu, tandis que son nom peut se rencontrer sous la forme de Honma ou Homna. Le choix retenu, Munehisa Homma, est celui de la Nippon Technical Association.

(3) François Baron - « Chandeliers Japonais »

 


 
 
 
Par Marc Aragon - Publié dans : Historiographie
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