Dimanche 17 septembre 2006
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Le 27 octobre 1997, presque dix ans jour pour jour après le fameux « lundi noir » de 1987, les marchés boursiers dégringolèrent ensemble. Le Dow Jones perdit 554 points, soit 7,2% de sa valeur. L'Europe suivit. Le jeudi précédent, l’indice Hang Seng de Hongkong avait lâché 10,41% : ce lundi-là, il perdit 6,7% de plus, puis 13,7% le lendemain ! Quelques semaines plus tard, le won coréen plongeait après la glissade des places de Tokyo et de Séoul. Les répliques du typhon financier estival qui avait fondu sur les tigres d’Asie, ruinant tout de go et d’abord les monnaies - baht thaïlandais et roupie indonésienne -, achevaient une triste besogne. Wall Street, lui-même, avait donné un premier signe de fragilité : le 15 août 1997, la Bourse américaine connaissait son plus gros accès de fièvre depuis 1987, abandonnant 247 points d'un coup. On s'alarma beaucoup.
Puis on comprit que quelques mauvais artificiers - FMI en tête, bientôt secondé par les carry traders, hedge funds et autres faiseurs d'argent -, avaient mis le feu à la plaine ; celui-ci continuera de consumer les pays émergents : en août 1998, la Fédération de Russie fait faillite, en janvier 1999, le réal brésilien est dévalué.
Le krach monétaire qui abîma Séoul et Tokyo, après avoir laminé les dragons du sud, conduira le Fonds Monétaire International à débloquer en urgence une centaine de milliards de dollars pour la Corée, après avoir dégagé, peu de temps auparavant, 17 milliards de dollars pour la Thaïlande et 23 milliards pour l’Indonésie. Comme au Mexique en 1994, les populations seront les premières victimes de ces ajustements qui ébranlèrent le « miracle asiatique ». Car les conditions qu’impose le FMI sont draconiennes, comme l’étaient déjà celles qu’il imposait pour accompagner la marche forcée vers la libéralisation financière des pays émergents 1. Le risque de faillite du système bancaire japonais, criblé de créances douteuses, deviendra vite réalité. Et à l’heure des mécomptes, toute honte bue, le secours miraculeux de l’Etat tirera l’archipel d’affaire : le système bancaire japonais ne se maintiendra que grâce à une nationalisation de quelques-unes des plus grandes banques du pays, que le gouvernement de Keizo Obuchi, au mépris de tous les principes libéraux, fera payer aux contribuables - 400 milliards de dollars - pour renflouer des institutions ruinées par la spéculation. Privatisation des profits, socialisation des pertes ... L’indice Nikkeï bondira de plus de 5% dès l’annonce du plan de sauvetage.
« En facilitant la canalisation des flux d’épargne vers leurs usages les plus productifs, les mouvements de capitaux augmentent l’investissement, la croissance et la prospérité ». Cette brillante prophétie fut émise en octobre 1997, lors de la réunion annuelle du FMI (tenue à Hongkong !) par l’ensemble des ministres des finances de la planète 2. Les marchés doivent gouverner le monde … En attendant, la crise de 1998 se révéla plus ravageuse que celle qui l’avait précédée en 1987, quand les monnaies nationales étaient encore assez stables. Cette fois, la débâcle des actions coïncida avec la chute des monnaies locales, dans des marchés devenus intimement liés : ainsi, la libéralisation financière, imposée par le FMI, aura-t-elle fait le lit des « spéculateurs institutionnels » qui purent piller les réserves de devises des banques centrales, sapant des économies entières. L’exemple le plus frappant nous vint de Russie : pour financer son déficit budgétaire, en accord avec le FMI - encore lui -, le gouvernement russe émettait, chaque semaine, des titres (GKO) à court terme (1 à 3 mois) ; les soucis asiatiques et des problèmes internes feront flamber les taux nominaux (53% à l’émission du 19 mai 1998, 99,5% pour celle du 6 juillet 1998) 3 jusqu’à l’implosion finale. Comme on le voit, les flux de rendements ont été canalisés vers leurs usages et leurs destinataires les plus productifs …
« Plus nombreux, plus gros, plus imprévisibles » ... Les krachs boursiers futurs seront de cette eau-là, qui surgiront massivement, sans s’annoncer. Les marchés financiers dominent le jeu d’une économie planétaire, globalisée, mondialisée, sous la coupe d’entreprises multinationales plus puissantes que bien des Etats – en 2002, le 10 premières entreprises mondiales affichaient un chiffre d’affaires cumulé supérieur au PIB de la France 4 … La finance moderne favorise les investissements à rentabilité rapide aux dépens du long terme. Cette primauté aux profits de court terme, soutenue par des moyens électroniques hors du commun, qui unissent l’espace et le temps en une sorte de continuum numérique, accentue les excès spéculatifs. La mondialisation accroît le risque de crises majeures et d’effondrement général du système libéralisé de la finance. « Les hommes ne sont pas devenus plus cupides que par le passé. Ils ont simplement beaucoup plus de possibilités de l’être … » déclara Alan Greenspan le 16 juillet 2002 devant la commission bancaire du Sénat américain. On ne saurait mieux dire : la spéculation est effrénée, incontrôlable, à toute heure du jour et de la nuit. Le krach des monnaies de 1998 à peine froid, on replongea à l’aube du nouveau millénaire, avec force. C’est effrayant.
Entre 1962 et 1978, dans la seconde partie des Trente Glorieuses, le PIB français en volume a doublé pendant que la Bourse, criée au palais Brongniart, chutait de 75% en francs constants 5. Un pareil recul aurait aujourd’hui des effets dramatiques sur l’économie entière du pays : conséquences sur la consommation des ménages en raison de l’importance des placements boursiers (SICAV, etc), sur le logement, les retraites capitalisées, sur la marche des entreprises fortement soumises à la valeur de leurs actions, sur la santé d’un système bancaire et assurantiel largement adossé aux marchés financiers … Si cette chute partait des Etats-Unis, l’effet domino serait dévastateur. Il faut le craindre : quand la furie des marchés, optimaux, rationnels et parfaitement concurrentiels, déjoue les martingales, les opérateurs ne manquent jamais de se retourner vers ce partenaire honni, décrié, vilipendé, empêcheur de tourner en rond : l’Etat. Au train où vont les choses, il devient possible que celui-ci ne puisse indéfiniment sauver la mise.
(1) Joseph Stiglitz - « La Grande Désillusion »
(2) Le Monde Diplomatique - Décembre 1997
(3) Jacques Sapir - « Le Krach Russe »
(4) Vincent Almond - « Les Mensonges de la Bourse »
(5) André Orléan - « Le Pouvoir de la Finance »
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