Mercredi 20 septembre 2006
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En ce mois de mai 2006, les marchés américains frisèrent l’ivresse : le Dow Jones, indice phare de la Bourse de New York, flirta à quelques dizaines de points à peine d’un précédent record, « vieux » de plus de six ans, qu’il avait établi le 14/01/2000 en culminant à la cloche à 11722,98 points. Il est vrai que le 27 avril précédent, un certain Ben Bernanke, gouverneur de la Réserve Fédérale, frais émoulu à ce poste depuis février, avait susurré, devant le Congrès, que la Fed pourrait marquer une pause après seize hausses d'affilée de son prime rate. Il n’en fallait pas plus pour déclencher l’euphorie : le Dow Jones gagnera quelque 300 points en quinze jours, avec un zénith en séance à 11670,11 points le 10 mai. Habitués à traquer le sous-entendu, l'allusion idoine chez Alan Greenspan, prédécesseur de Bernanke, les boursiers s'en tinrent là, sans scruter outre le discours : Wall Street ne parlait pas le « Bernanke ». Une simple question de temps.
Les propos précis du banquier central notaient « la possibilité, s’il y a suffisamment d’incertitude, que nous choisissions de faire une pause en matière de taux, simplement pour récolter plus d’informations afin de mieux évaluer les risques réels et l’évolution de l’économie » 1. Un discours assez convenu finalement, laissant deux fers au feu, conforme au dilemme qui se pose toujours aux gouverneurs : faut-il arrêter ou poursuivre un mouvement de taux alors que les effets sur l’économie ne se ressentent pas avant six mois ? L’hypothèse que les taux pussent être à nouveau augmentés n’était pas éliminée : mais on lira Bernanke comme on lisait Greenspan, c’est-à-dire entre les lignes de phrases alambiquées, sans entendre des explications mais en décodant des oracles. Branle à Wall Street et flambée des cours …
Quelques jours plus tard, Ben Bernanke précisera sa pensée auprès d’une poignée de journalistes, dont Maria Bartiromo (CNBC), qui se hâtera de rapporter ces propos « exclusifs » 2. L’élan est alors brisé net. Le vendredi 2 juin, le Dow Jones clôture à 11247,87 points. Le lundi 5 juin, Bernanke fait part de ses inquiétudes sur l’inflation : descente aux enfers immédiate avec 200 points perdus en cette seule séance, et un plus bas le 12 juin suivant à 10792,58 points. L’homme le plus puissant sur les marchés planétaires avait parlé, et ceux-ci l’avaient puissamment « bizuté ».
« Il a payé le prix de ne pas être à l’image de son prédécesseur [Paul Volcker], un homme qui s’était gagné une réputation de demi-dieu aux yeux de nombreux acteurs du marché », …, « Avec lui, les marchés financiers ne pouvaient pas être sûrs de la façon dont il se débrouillerait dans son nouveau job » 3. Ainsi intronisa-t-on, en le couvrant de critiques, Alan Greenspan en 1987, au sortir du krach, c’est-à-dire dans un contexte particulièrement difficile. Il faudra attendre 1994 avant qu’il s'impose définitivement à l'establishment, grand ordonnateur des marchés financiers, sibylle aux discours redoutés aussi bien que spécialiste des formules directes (exubérance irrationnelle, conundrum des taux, ...). On l'éleva au rang de maestro.
Greenspan succédait à une autre légende, Paul Volcker, qui mit en musique une hausse des taux directeurs drastique, à tout prix, pour vaincre l’inflation qui galopait au sortir des chocs pétroliers. Ledit Paul Volcker fut lui-même très chahuté par la critique, notamment par le leader de la Chambre des représentants de l’époque, qui qualifiera sa politique monétaire « d’invitation au désastre risquant de faire tomber en panne l’économie». En sorte que le bizutage d’un nouveau patron de la Fed est semble-t-il chose ordinaire. Le marché apprécie toujours, à son corps défendant.
Or donc, les marchés ont pour l’instant du mal à suivre les propos du nouveau président de la banque centrale. La dialectique de Greenspan plane au-dessus de Bernanke. Mais soyons assurés que « Blundering Ben » 4 (Ben le gaffeur), ne manquera pas d’en remontrer et d’imposer son style : il est le premier président de la Fed depuis 1916 à avoir siégé auparavant au Comité Monétaire de la Banque, c’est-à-dire à bonne école. Celle que dirigeait précisément Alan Greenspan.
(1) La Tribune de l'Economie, le 29/04/2006
(2) Challenges N°40, du 15 au 21/06/2006
(3) Divers articles du Washington Post
(4) New York Post cité par Courrier International (22 au 28/06/2006)
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