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La planète Boursière

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Jeudi 21 septembre 2006 4 21 /09 /2006 18:17
 
 
L’Economie en général, la Bourse en particulier, embrassent des domaines où l’homme juge aussi bien qu’il commet, définit autant qu’il altère, engendrant le matin ce qu’il influencera l’après-midi. En sorte que rien ne dure ni ne se répète dans cet univers non stationnaire, où les règles changent en permanence. Les croyances y jouent un rôle de premier plan, au point que la seule lecture des chiffres, des prix, des cours ou des tendances masque souvent la réalité économique. Par sa seule action, l’homme dénature le sens des choses : que feront les autres, que dira l’avenir, que pensent les autres de ce que sera l’avenir ? C’est le concours de beauté 1 de John Keynes, où chaque juré soupèse davantage les supputations de ses collègues qu’il ne juge de la réelle plasticité des concurrentes.
  
Puis vient l’instant de la décision, chargé d’émotion, bientôt, celui du passage à l’acte, chargé d’adrénaline : l’économie est alors reléguée  aux réserves, et la conscience, arc-boutée toute entière sur le marché. Aucune réalité n’existe plus dans ce microcosme en boucle, où la cause induit l’effet qui induit la cause. Et tandis qu’un physicien identifierait une causalité dans un système soumis à des conditions de pression et de température déterminées, un économiste, un financier, un boursier demeureront impuissants : car les hommes font et sont le marché en même temps. L’observation du phénomène détruit le phénomène. C’est pourquoi, les croyances des individus jouent un rôle primordial dans les mécanismes économiques, loin des théories néoclassiques qui consacrent un homo oeconomicus de façade, rationnel et sans âme.
   
Au bout du chemin, comme un cas limite, l’auto-réalisation, où la somme des croyances provoque le résultat conjecturé, par la seule force d’opérateurs, marchant au pas, raisonnant à l’identique et prophétisant à l’unisson. Ensuite viendront les suiveurs, qui n’ont aucune croyance mais renchériront, contribuant ainsi à façonner ou entretenir une nouvelle actualité. Mais ceci est une autre histoire. Pour l’heure, les chartistes 2 occupent le terrain, immergés dans une réalité qu’ils subissent tout autant qu’ils l’engendrent, et parfois l’ourdissent. Combien sont-ils ? Quelques-uns ? Une poignée ? Sont-ils en nombre suffisant pour peser réellement sur la marche des cours ? Leurs moyens sont-ils compatibles avec l’infléchissement ou la perversion des prix ? Parions simplement qu’ils sont la majorité depuis l’avènement des médias Internet permettant un accès immédiat aux cotations et à la passation d’ordres. Et si l’on convient des limites de la rationalité dans les processus de décision, alors quels ressorts guident les traders de court terme, autres que ceux des concepts chartistes ?
 
Tel trader peut-il se payer le luxe, entre la poire et le fromage, d'axer sa prochaine transaction, parfois un simple aller-retour, sur une analyse pointue intégrant les pérégrinations de milliers d'intervenants, échangeant, vendant, achetant des titres financiers de grandes entreprises, elles-mêmes soumises aux aléas de la vie des nations et de la marche du monde ? Son ordinateur, sur le qui-vive, programmé pour détecter toutes sortes de signaux analytiques, scrute continûment toute la cote. Bientôt un bip retentit, qui signe la décision du trader : sa rationalité est informatique … Lors du krach de 1987, les ordinateurs furent vilipendés, qui emballèrent la dépression dit-on, nourris comme on s’en doute de pénétrantes analyses économiques ! Pour le temps qu’ils ont la main et ne s’auto-détruisent pas, les chartistes dominent la partie localement, et plus encore sur les marchés étroits où quelques ordres massifs, savamment instillés pour casser délibérément un seuil psychologique, suffisent à provoquer une avalanche de ventes de protection, créant la plus-value pour les initiateurs, sacralisant la théorie pour la communauté.
 
Mais à trop jouer ensemble les mêmes partitions, on finit nécessairement par en annuler les effets ; alors on les joue de plus en plus tôt pour devancer la troupe, et l’avantage concurrentiel peu à peu se délite. En se dissolvant, les figures chartistes créeront de nouveaux modèles ; quelques-uns les observeront, et la doctrine se drapera de nouveaux atours. Dans le changement continuel de prescriptions que la théorie fait éclore, qui entraîne les traders du zèle à l’indifférence, et de l’indifférence à une autre prescription, il n’y a finalement de place que pour la superstition. On auto-prophétise, on gagne ; on s’auto-détruit et on perd. Puis, on recommence. On y croit.



 
(1) John Keynes - « Théorie Générale de l'Emploi .... »
(2) Traders qui tentent de prédire les cours à partir d'une analyse graphique des prix passés
(3) John Galbraith - « Brève Histoire de l'Euphorie Financière »

 


 
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Par Marc Aragon - Publié dans : Méthodologie
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