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La planète Boursière

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Mardi 26 septembre 2006 2 26 /09 /Sep /2006 00:15



Le lundi 19 octobre 1987, le Dow Jones Industrial Average, indice phare de la bourse de New York, perdit 508 points dans la même journée, soit une chute de 22,6%, rinçant la capitalisation boursière
américaine d'environ 650 milliards de dollars 1. Les indices internationaux chutèrent à l’unisson, la palme (!?) revenant à la place de Hong-Kong qui recula de 45,8% en cet octobre rouge. Quelques jours plus tôt, des statistiques avaient annoncé un déficit commercial des Etats-Unis plus élevé que prévu, stigmatisant, dans une formule mille fois resservie, le fait que « l'Oncle Sam vivait au-dessus de ses moyens ». C'était déjà vrai : on l’avait oublié, on s’en souvint. Puis, en cause de second rang, on remarqua que la Bundesbank avait annoncé une hausse de ses taux d'intérêt. Ainsi masqua-ton assez la frénésie spéculative qui enflammait les marchés des années 1980.

 
Dans le rôle du bouc émissaire, on incrimina les nouveaux mécanismes boursiers, au premier rang desquels figurait la technique d’immunisation des portefeuilles, très en vogue à l’époque – négociation d’options de vente et premiers méfaits des marchés dérivés -, et surtout, le passage d'ordres entièrement géré par ordinateur - program trading. Il est vrai qu'en ce 19 octobre 1987, quelques-uns firent feu de tout bois : ainsi, le logiciel d'une SICAV américaine vendit-il pour 500 millions de dollars d'actions à lui tout seul, dans les trente premières minutes de la séance 2 ! La Securities and Exchange Commission (SEC), gendarme de la bourse new-yorkaise, estima le facteur aggravant à quelque 30% 3. Nul ne retint que ces mêmes programmes avaient su acheter avant de vendre, dopant l'envolée préalable des cours. Bah, esquives et responsables ainsi identifiés, il n'était plus que de jouer la partition. On la joua : le marché fut blanchi. On ne mentionna jamais l’euphorie boursière qui régnait depuis le début de la décennie, propulsant le Dow Jones de 1100 points à la mi-84, à 2600 au début d’octobre 1987, soit une hausse moyenne de 33% l'an, sans rapport avec la croissance des sociétés 4. La spéculation flambait : honni eût été qui l'aurait dit.
  
Dès 1988, le krach à peine froid, les autorités de régulation des marchés mirent en place, à la demande du Congrès américain, des coupe-circuits, afin de suspendre les cotations des titres dont les variations, à la hausse ou à la baisse, excèderaient en séance le seuil de 10%. Louable intention qui eût notamment permis à l’action General Motors, aussi maltraitée en ce Black Monday que le Dow Jones lui-même, cédant 20,6% de sa valeur, de limiter ses pertes à l’instar de mille autres. Il n’y avait nulle idéologie dans l'esprit des instigateurs de ces coupe-circuits, seulement l’idée de mieux contenir les crises de panique ou d'ivresse boursières, en donnant un temps de respiration au marché pour qu’il reprît ses esprits et son calme. Mais les professionnels de Wall Street ne le virent pas du même œil et poussèrent des cris d’orfraie. Ils arguèrent, a contrario, que toute interruption des échanges ne ferait qu'augmenter l'inquiétude des investisseurs : autant injecter de l'adrénaline directement dans leur cerveau apeuré ! Et d'exhorter qu’on laissât le marché tranquille, puisque, tôt ou tard, inéluctablement, ledit marché, cet icône diaphane, retrouverait de lui-même cet équilibre spontané propre aux systèmes concurrentiels. Hélas, les Bourses déclinent mieux les bulles et les krachs que les équilibres !
  
Tôt ou tard est l’expression favorite des économistes et des marchés financiers : tôt ou tard signifie mille milliards de dollars plus tard – équivalent approximatif de la capitalisation évaporée lors du krach de 1987 -, deux cent mille emplois plus tard – équivalent approximatif des faillites américaines (WorldCom, Enron, etc) lors de l’éclatement technologique des folies Internet -, et environ quinze années de dépression économique plus tard pour le Krach de 1929 ! Tôt ou tard est l'assurance que les déséquilibres macrofinanciers finissent toujours par dicter une loi supérieure, c'est-à-dire un coup d'arrêt, à l'emballement des Bourses. En sorte que l'on serait mieux avisé de se préoccuper de quelques pratiques, comme le carry trade, et de quelques agitateurs, comme les hedge funds, qui surinfectent massivement la fièvre des marchés. Ne serait-ce que pour amoindrir les effets du retour aux réalités, imprévisible mais inéluctable. En attendant, chacun est à ses affaires, priant qu'on ne se mêle point d'empêcher qu'elles prospèrent davantage : le temps viendra où les mêmes montreront du doigt les plus hardis des leurs, ceux qui empruntent des yens depuis quelques paradis fiscaux pour les replacer en Nouvelle-Zélande, en Afrique du Sud ou au Mexique. Entre autres acrobaties déréglementées. 
   
Ah, combien aimerait-on qu’il n’y eût là-dessous ni cynisme ni concupiscence ! Que le marché souverain fût réellement une condition de son efficacité ! Las, un éclair de lucidité suffira à nous faire entendre, comme un truisme, que c’est parce que l’on contrarie sa quête échevelée du gain que la planète financière se montre si rétive aux contraintes. Et que de là vient son intérêt à se prévaloir de lois économiques qui auraient assuré que le bien-être général et le progrès social dépendent des profits en général, donc des siens propres en particulier 5. C'est moins glorieux.



 
(1) Lionel Salem (1987) - « Le Krach de 1987 »
(2) François Camé & Frédéric Filloux (1987) - « Le Jour le plus Bas »
(3) Bernard Maris (1990) - « Des Economistes Au-Dessus de Tout Soupçon »

(4) John Kenneth Galbraith (1992) - « Brève Histoire de l'Euphorie Financière »
(5) Jacques Généreux (2005) - « Les Vraies Lois de l'Economie »

  

 
Illustration : Caducée d'Hermès, dieu du commerce [Le Marché] 
 
 
 
Par Marc Aragon - Publié dans : Economics
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