Mercredi 27 septembre 2006
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Sur le Chicago Board of Trade (CBoT), l’un des cénacles où se cotent les produits agricoles, les traders font bouillir le riz ; l'élan de la graminée pousse quelques-uns à parier sur le doublement du prix du riz d’ici deux ans. Le fonds suisse Diapason Commodities Management, spécialisé dans les matières premières, prévoit que le riz s’échangera aux environs de 20 dollars les 100 livres d’ici 2008 contre 10 dollars ce jour (terme novembre 2006). Début 2005, ce contrat s’échangeait vers 6 dollars sur sa première échéance. Selon les sources, les surfaces disponibles seraient en diminution alors que la demande de riz, base de l’alimentation de la moitié de la population mondiale, ne cesse de croître : Bloomberg, citant le ministère chinois de l’agriculture, a indiqué que les terrains cultivables en Chine avaient baissé de 6,6% dans la dernière décennie, notamment à cause de l’industrialisation et du développement galopants 1. Le riz flambe !
Voici un producteur de riz. Il est chinois, indien, indonésien, vietnamien peut-être, ou thaïlandais, peu importe. Il n’ignore rien de la culture de la céréale nourricière, ses rendements records les bonnes années aussi bien que la menace endémique du tungro, première des maladies virales touchant la céréale, qui ruine 90% de la récolte lorsqu’une épidémie sévit. Il n’aime guère le risque, qui brave ses cultures ; surtout, il préfèrerait qu’il soit plus calculable. C’est pourquoi, avec le temps, il a appris à connaître le riz papier, ses usages et ses codes, l’avantage qu’il peut en tirer pour conjurer les aléas de son activité. Mais à l’usage, il a aussi compris que ces contrats à terme eux-mêmes sont sous le feu d'un autre fléau : la spéculation, complètement humaine celle-ci, loin, très loin des rizières. Qu’un changement brutal de climat survienne, que la Chine, ou l’Inde, décident de commercialiser une partie de leurs immenses stocks, qu’un riz OGM ou hybride, neutralise les chrysomelles 2, et c’est le branle au CBoT ou au Dojima Rice Exchange d’Osaka.
Dès qu’une Bourse cote une marchandise calibrée, sous forme de lot standardisé, il devient possible de confronter une offre et une demande sur ce bien, non pour une livraison immédiate mais pour des échéances plus lointaines. Ainsi, par exemple, le CBoT cote-t-il pour le riz des échéances bimestrielles. Ces contrats dits « à terme » prévoient que celui qui a vendu le contrat s’engage à livrer la marchandise physique, à l’échéance convenue, à celui qui a acheté le contrat, à un prix fixé aujourd’hui. Evidemment, jusqu’au terme du contrat, rien n’empêche les protagonistes de se défaire de leurs engagements, c’est-à-dire de revendre ou de racheter le contrat … Le mistigri passe alors de mains en mains et le jeu est de ne pas en être le dernier dépositaire : car les traders qui l’auront portefeuille n’ont en vérité que faire du riz, aussi bien que du palladium, du pétrole ou des haricots rouges. Les contrats à terme n’ont d’autre intérêt que celui de couvrir le producteur contre le risque de baisse des prix : quant au riz papier, il ne nourrit son homme que s'il a vendu plus cher qu’il n’a acheté, quel que soit l’ordre de la transaction. Notre homme est un spéculateur.
Finissons maintenant les présentations : car pour que tout cela fonctionne, il faut bien que des contreparties authentiques de la marchandise négociée, c’est-à-dire de vrais acheteurs de vrai riz, soient aussi de la partie, sans quoi il n’y aurait pas de Marché à terme où un prix non nul pût se former 3. L’intérêt des acheteurs y est exactement l’inverse de celui des vendeurs : se prémunir contre la hausse. C’est typiquement le cas d'un industriel qui produit tel ou tel dérivé de la graminée, de la farine de riz par exemple, pauvre en gluten, amené à proposer un prix pour une livraison dans six mois : il fondera son offre sur le cours à terme coté aujourd'hui, éliminant ainsi les coûts de stockage, et le risque d'un achat au dernier moment à un prix inadapté. Il maîtrise ainsi pleinement ses flux financiers et sa chaîne industrielle.
C’est ainsi que les uns, qui veulent se couvrir contre une baisse des prix en vendant des contrats, rencontrent les autres, qui poursuivent des buts symétriquement inverses. Voilà comment, dans la prudence de leurs commerces, producteurs sérieux et industriels avisés forment les prix des contrats à terme, jusqu’à leur échéance où ils rejoignent alors celui des contrats au comptant. Pourtant, rien ne serait vraiment possible sans un marché organisé, liquide, qui les mît en face, loin des transactions bilatérales secrètes où le plus fort impose toujours son fait. Rien ne serait non plus vraiment possible en l’absence des spéculateurs, qui rôdent toujours autour des marchés et améliorent leur liquidité. Ceux-là, dont les humeurs sont changeantes, sont à mille lieues des préoccupations établies du riziculteur besogneux et du minotier laborieux : ils ne poursuivent aucun autre but que celui du lucre. De là vient leur intérêt supérieur à prendre les risques que les autres ne veulent pas prendre.
(1) Les Echos, le 29/08/2006
(2) Insectes vecteurs du tungro
(3) Pierre-Noël Giraud - « Le Commerce des Promesses »
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