Dimanche 1 octobre 2006
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En
1978, les autorités américaines de sûreté nucléaire répertorièrent 2835 incidents sur les 72 réacteurs du pays 1. Rien
néanmoins ne valut qu'on effarouchât l'opinion, entre clapets caducs, instruments déréglés, mesures floues ou légers fumets de radioactivité. Le 28 mars 1979, pourtant, ce que l’on
redoutait advint : l’un des deux réacteurs de la centrale de Three Mile Island entra en fusion. Par chance, ce fut le réacteur TMI2, qu'on avait démarré le 30 décembre passé : il contenait peu de
produits de fission, ce qui sauva l'affaire. Après trois semaines de lutte, on parvint enfin à refroidir le coeur du vindicatif. Cet accident fut classé au niveau 5 selon l’échelle INES
2 qui en compte sept. Le niveau 7, fut atteint, le 26 avril 1986, en Ukraine, aux alentours de Tchernobyl, dans la
centrale nucléaire Lénine. La catastrophe, prima inter pares, sera épouvantable.
La centrale soviétique était alors dirigée, oserait-on dire stakhanovisée, par Viktor
Petrovitch Brioukhanov, un ingénieur thermodynamicien promu et maintenu à ce poste selon l’ordo populaire du mérite, grâce à son « volontarisme militant, qui consistait d'abord et
avant tout à remplir et dépasser le plan de production, nonobstant le respect des normes de construction ou de sécurité 3 ». Ce non-spécialiste du nucléaire donnera le ton au
commun : erreurs humaines, défauts de conception, irrespect général des procédures finiront par sonner le glas du réacteur n° 4, qui explosera en libérant d'immenses quantités « non
planifiées » d’isotopes radioactifs. Les conséquences humaines et sociales furent terribles, pour ne rien dire
de l'impact environnemental. La morbidité demeure encore controversée. Depuis lors, rien n'est plus venu troubler l’opinion sur ce sujet, y compris
cet incident, demeuré inaperçu, le 28 juillet dernier, à la centrale de Forsmark (Suède) - niveau 2 sur l’échelle INES. « C'est le hasard qui a évité qu’une fusion du cœur ne se
produise. C’est l’évènement le plus dangereux depuis Three Mile Island et Tchernobyl » 4 a affirmé le
spécialiste Lars-Olov Höglund, qui a lui-même dirigé la construction de la centrale. Mais la page semble tournée : le nucléaire, peu carbonifère, revient en grâce, notamment pour réduire
l'addiction pétrolière. D'aucuns y verront un remède à l'énergo-dépendance d'un régime russe qui kremliniseA 38 ans, l'oligarque Oleg Deripaska contrôle déjà Russian Aluminium, le troisième producteur mondial
d’aluminium derrière Alcoa et Alcan. Son ambition est plus grande encore, qui vise à absorber son dauphin local, Sual, sixième mondial … à tout va ses ressources
pétrogazières.
La France, pays nucléaire par excellence, dont 82% de la consommation d’électricité provient de l'atome 5, n’a jamais varié depuis Fessenheim (1977) : le feu vert a été donné, le 3 mai 2006, pour la construction d'un réacteur de troisième génération EPR
(European Pressured Reactor) à Flamanville. Mais plus surprenante est la volte-face des Pays-Bas, un des pays d’Europe les plus rétifs au fait nucléaire : un tabou vient de sauter. « Il ne
s’agit plus d’être pour ou contre l’atome » a déclaré le 14 juillet dernier Peter Van Geel, secrétaire d’Etat à l’Environnement. Nous avons dépassé ce stade
6 ». La construction d’une seconde centrale, pour des raisons écologiques (!) – réduction des émissions de gaz à effet de serre
-, dans la prochaine décennie est à l’ordre du jour. Et de stopper ses subventions à l’électricité verte 7 ! La crise gazière
russo-ukrainienne a aussi relancé en Finlande et outre-Rhin le débat sur l'atome 8. La Finlande, pays réputé écologiste, a
tranché, qui rejoindra les néerlandais, en installant un réacteur EPR à Olkiluoto. Quant aux allemands, leur aile conservatrice n'en finit pas de contester la sortie du nucléaire à l'horizon
2020. A l'arrière-plan, Kyoto électrise les opinions, la finance notamment, fouettée par le Marché naissant des quotas de dioxydeLes premières locomotives à vapeur sévirent dès 1812 sur
le Middleton Railway, dans le nord de l’Angleterre. Aussitôt, la campagne du Yorkshire s’imprégna d’épais panaches de fumée, ponctués, à l'occasion, de volutes parasites qui échauffaient assez
les esprits : car il arrivait que …. Et voilà maintenant que ceux des Etats qui n'ont pas ratifié le Protocole, ou qui n'ont pas été contraints par lui, marquent un nouvel
intérêt pour le nucléaire civil : en tête et respectivement, les Etats-Unisd'Amérique, puis, la Chine et l'Inde.
Vingt-sept ans après Three Mile Island, voici le grand retour des centrales nucléaires outre-atlantique : une vingtaine de projets est à l’étude, à la faveur de
la loi sur l’énergie votée à l’été 2005, qui accroîtrait le parc américain de près d’un quart. Le marché de la construction de centrales, gelé depuis l’accident d’Harrisburg, retrouve de l'élan,
et les candidats se pressent : les locaux Westinghouse et General Electric, le canadien AECL, et le tricolore Areva, qui fit bien de s’allier avec Constellation Energy sous la
bannière UniStar Nuclear. Sur les quatre nouvelles tranches décidées il y a un an, celles de Calvert Cliffs (Maryland) et de Nine Mile Point (New York) sont déjà exploitées par l'électricien …
Constellation 9. Areva également, qui domine 70% du marché mondial du traitement des déchets et 80% de celui du recyclage (synthèse
du Mox, combustible nucléaire résultant du mélange d’uranium et de plutonium), candidat pour la première usine américaine de retraitement nucléaire.
La Chine est aussi à l’ouvrage : six centrales au moins sont à l’étude (Ling Dong, Sanmen, Yanjiang, Haiyang, Tianwan et Qinshan) ; l’Inde mettra en service le réacteur de Koodankulam en 2007,
puis un surgénérateur à Kalpakkam en 2010. On apprend que l'Egypte a décidé de relancer son programme nucléaire civil après un gel de 20 ans et pense la
construction d'ici 2020 d'une centrale au moins, sur la côte méditerranéenne 8. Et d’autres projets, nombreux, qu’on
lasserait à citer. Ainsi, les énergies renouvelables, quoique plébiscitées, ne sont-elles finalement perçues que comme des énergies d’appoint, non comme les moteurs d’une stratégie énergétique
alternative de premier plan : la realpolitik est à l’œuvre. La dépendance à l’égard du pétrole est trop grande, qui ne fera que s’accroître avec la raréfaction du brut. L’avenir se pense en
unités décennales : le moment est donc venu de s’y préparer.
Il y a toute une palette de futurs possibles ; cependant, les besoins, considérables, qui ne sont pas à l'aube de décroître, paraissent encore hors de portée des
énergies alternatives. Et le temps de l'hydrogène, combustible des étoiles, qui clora le débat est encore loin : une « demi-vie » d'homme au moins. Sûrement davantage.
(1) L'Histoire, N°308 - Nicolas Werth
(2) Science et Vie N°741, Juin 1979
(3) Echelle Internationale des Evènements Nucléaires
(4) Le Monde, le 06/08/2006 - « Incident sérieux dans une centrale nucléaire suédoise »
(5) Ma facture d'électricité !
(6) Libération, le 28/07/2006
(7) Le Monde, le 25/09/2006
(8) Le Monde, le 08/01/2006 - « La guerre du gaz russe a relancé le débat ... »
(9) AFP, le 25/09/2006
Illustration : Gentilly-1 (Québec), la centrale-pilote d'une filière à l'eau légère bouillante
Par Marc Aragon
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Publié dans : Chroniques
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