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La planète Boursière

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Jeudi 5 octobre 2006 4 05 /10 /2006 06:00
 
 
Les capitaux en jeu sont énormes ; dans l’univers de la finance globalisée, rien n'est qui ne se décline en milliards de dollars. Profits ou pertes, épargne longue ou spéculation court-termiste, grands investisseurs ou cow-boys de la Bourse, tout est outré, mirifique ou abyssal. Pas de respect possible ici qui ne s’exprime sans enflure des chiffres ; de matière grise aussi. On se souvient encore de la pléiade de professeurs, de mathématiciens et autres génies (rocket scientists), sous la houlette de Myron Scholes et Robert Merton, sommités nobélisées de la science du risque, qui ornaient les effectifs de LTCM, le « hedge fund » le plus figuré des terres habitées. Nos banques, nos fonds, nos FCP ne sont pas moins dotés de sujets aussi vifs, polytechniciens, centraliens, normaliens ... ni moins des capitaux qui vont avec.
 
C’est donc peu dire combien est grande et constante la fascination du public à l'égard de l’intelligentsia financière : car nul ne saurait concevoir que les sommes considérables qui sont brassées pussent dériver d’esprits qui le seraient moins.
 
De là tout découle. La grande opinion financière, que l’on reconnaît assez facilement à son langage et ses costumes, n’est en fait pas plus éclairée que le commun des mortels sur le devenir des marchés. Seuls les initiés, bouilleurs et carambouilleurs, c’est-à-dire les escrocs, connaissent le futur de leurs transactions. « Demain, on ne sait pas » disait Keynes, relayé par Galbraith pour qui « l’avenir est un problème ». C’est une idée atavique, qui conduit la majorité des investisseurs à lier la gestion de capitaux démesurés à un génie particulier. On louait la vista de Nick Leeson, qui plomba la Barings en 1995, celle de Georges Soros aussi, dont le raid sur la sterling en 1992 fut mené, dit-on, de main de maître : on oublie souvent que le même Soros se fit plumer de plus du double en 1998 en se frottant au rouble ! L’imagerie populaire a la vie dure, et ses croyances, de grandes conséquences. « Le facteur important qui contribue à l’euphorie spéculative et à l’effondrement programmé, c’est l’illusion que l’argent et l’intelligence sont liés » 1. Toujours l’immense Galbraith.
 
Le cercle originel est aux abords des banquiers centraux, dont les déclamations sont généralement aussi peu claires que les minutes, et donnent lieu à d’interminables conjectures. Comme la pythie de Delphes, Benjamin Bernanke, patron de la Réserve Fédérale américaine, ne dit pas : il fait signe 2 … Puis à la périphérie immédiate, les organismes internationaux, tels le FMI et la Banque Mondiale, qui répandent les perspectives macro-économiques de la planète, généralement fausses. De ses infinis bavardages naît l’air du temps, ineffable et normatif. Les banques d’affaires prennent ensuite les opérations en mains au niveau micro-économique, appuyées par tout un aréopage d’analystes, d’observateurs, de journalistes, qui s’y entendent pour faire l’opinion, ancrer dans les esprits ce qui est dans l’air du temps et qu’on a déjà dit. A ce stade, les lendemains sont généralement bullish 3 : la croissance est vendeuse et quelques-uns ont un commerce à défendre ! Mille milliards de dollars stérilisent la pensée : qui saurait contester pareils experts, qui ne fût lui-même ni diplômé d'une haute école ni membre du sérail ? La grande opinion financière parle, et on l’écoute. 
 
Ce n’est toujours qu’une question de temps : l’élan haussier, nature profonde des marchés financiers, finit par se briser d’avoir été trop encouragé. Et c’est seulement après la déroute que la vérité paraît : ce que l’on avait pris pour une compréhension pénétrante des faits, une perception aiguë de la marche des nations et une acuité hors pair de celle des entreprises, se révèle n’avoir été que le suivisme opportuniste d’un épisode spéculatif. Car ce qui gouverne avec constance les marchés depuis que le lucre y a élu domicile, c’est-à-dire depuis le fameux krach des tulipes des années 1630, c’est bien la quête incessante du gain : que l’on soit simple particulier aux moyens modestes ou hedge fund à la puissance de feu colossale, que l’on soit d’intelligence ordinaire ou major de l’X, la spéculation mène le bal et anime les esprits. Bien sûr, on cherchera des boucs émissaires : on les trouvera, quelque rôle qu'ils aient tenus, comme Jean-Marie Messier en 2002, énarque et polytechnicien
 
 
« Le génie financier précède la chute ». Encore et encore John Kenneth Galbraith !



 
(1) John Kenneth Galbraith - « Brève Histoire de l'Euphorie Financière »
(2) « L'oracle n'approuve ni ne désapprouve, il fait signe » - Héraclite
(3) Jargon désignant le fait haussier (bearish désigne a contrario une orientation baissière) 

 

 
 
 
Par Marc Aragon - Publié dans : Economics
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