Samedi 7 octobre 2006
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L’année 2003 fut un record : rarement
les organismes ayant à mesurer la conjoncture économique, offices, instituts, et observatoires de tout poil, ne mirent autant à côté de la cible ! Collectivement anticipée comme une année de
reprise, après un mauvais cru 2002 (1%), l’année se terminera avec un taux de croissance de 0,8%, le plus faible depuis dix ans. Certes, la richesse créée par le pays ne prête pas à sourire
lorsque ses niveaux surnagent à peine, ni davantage la comparaison avec quelques-uns de nos voisins, qui firent plus mal, à se consoler - l’Allemagne boucla son bilan sur une croissance zéro, les
Pays-Bas burent la tasse, à -0,9%. La question n’est pas non plus d’expliquer a posteriori les raisons profondes de cette anno horribilis, pour lesquelles on délibère encore. Car
plutôt que l’art consommé de prédire le passé, plus utile est celui d'augurer l’avenir ; c’est un exercice difficile, mais le seul qui vaille pour valider les théories et les modèles
économétriques. Hélas, les faits sont coriaces, qui ne cessent de contredire ces belles constructions. Economistes, conjoncturistes et autres experts de la prévision, aux premières
loges, en savent quelque chose : ils ne se lassent pas de se tromper avec autorité « Nous nous sommes mis à rire, en nous rappelant les prédictions des économistes en 1914 : la guerre, pas plus de quelques mois, les
Etats n’ayant pas les moyens pour plus longtemps ». Ainsi Paul Léautaud se plut-il à brocarder les experts dans son Journal, en 1932, incluant sans doute John Keynes qui pensait aussi que
…. Et ils le savent !
L’Office Français des Conjonctures Economiques (OFCE) est un de ces organismes indépendants 1 qui s’essaient à la prévision. Au
printemps 2002, l’institut se lance : il pronostique une croissance de 2,9% pour l'année 2003, titrant « Le pire s’éloigne 2 » dans une note d’analyse. Bercy, c’est-à-dire le gouvernement, plus prudent mais en ligne, propose une fourchette plus large comprise entre
2,8% et 3,2% ; l’OCDE est au-dessus de 3%. On évoque l’éclatement de la bulle Internet, l’assainissement des entreprises qui s'achève, la demande mondiale en progression, la confiance
revenue, bref, on échafaude des hypothèses
rassurantesLes capitaux en jeu sont énormes ; dans l’univers de la finance globalisée, rien n'est qui ne se décline en milliards de dollars. Profits ou pertes, épargne longue ou
spéculation court-termiste, grands investisseurs ou cow-boys de la Bourse, tout est outré, mirifique ou abyssal. Pas de respect possible ici qui ne s’exprime sans enflure des chiffres …
qui prévoient une sortie de crise, le retour de l’investissement et les emplois qui vont avec. Las, les vicissitudes ordinaires enroueront bientôt ce bel canto. Fin 2002, le tempo s'étiole,
mais on y croit encore : Bercy, en septembre, affiche 2,5%, et l’OFCE, peu après, un modeste 1,8%. Début 2003, c’est le début de la soupe à la grimace : Bercy rabat sa prévision dès
février à 1,5%, et l’OFCE en avril à 0,8%. Catastrophe à l’automne : nos deux protagonistes convergent globalement vers un petit 0,4%, soit encore une erreur de 100% à deux mois du terme !
L’INSEE s'en mêle, et pronostique en octobre une croissance de 0,2% pour l’année 2003 3 … 300% d’erreur ! Pour finir, la
croissance du PIB français s’établira à 0,8% en 2003, toutes statistiques en berne.
« Les conjoncturistes disposent d'outils de plus en plus perfectionnés : comptes trimestriels, indicateurs, enquêtes. Pour autant les progrès de la prévision ne
sont pas manifestes 4 » confessait l'INSEE dans son opus Economie et Statistique de novembre ... 1986 ! Outre-Manche,
l'économétrie britannique, bien qu'ataviquement plus réceptive au dernier cri venu d'Amérique, n'était pas mieux logée. En 1992, Norman Lamont, chancelier de l'Echiquier, conscient des carences
de ses propres experts, établit un groupe de prévisionnistes indépendants, baptisés « les sages ». Peine perdue : au cours des deux années suivantes, la
qualité des prévisions de cette équipe ne dépassa pas celle des services officiels. En 1994 notamment, les projections de croissance, entre 2 et 3%, sous-estimèrent nettement le PIB anglais, qui
bondit de 4%. Les prévisions
d’inflationLe grand public est attentif à l’inflation, et singulièrement depuis le premier choc pétrolier, en 1973, qui marqua les esprits. Les pays de l’OCDE durent alors
affronter des taux très supérieurs aux 4,9% annuels qui roulaient en moyenne depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. Un pic survint en 1974, « l’année d’après », qui afficha un sinistre
13%, bientôt suivi, en 1980, d’un à peine meilleur 11,5% … furent, à l'inverse, surestimées, comme elles l'avaient été en 1993 5. Schémas tantôt pessimistes, tantôt optimistes, c'est égal : en tout point de l'espace-temps, la prévision économique faillit, sans relâche.
Vingt années après le constat du statisticien tricolore, en dépit du développement de modèles économétriques surdoués et de moyens calculatoires colossaux déployés pour arraisonner l'air du
temps, les progrès ne sont toujours pas manifestes. En sorte que les succès rencontrés ici ou là pourraient bien ne relever que des seuls caprices du hasard.
Quelque six milliards d’individus s’agitent de par le monde, à chaque minute, en tout point de l’écliptique. Leurs décisions s’ajoutent et se retranchent, s’alignent ou se contredisent, dans une
lutte incessante contre l’entropie, qui défait chaque jour les vérités apprêtées la veille. De cette fièvre continue, imprévisible, surgit la marche du monde, inopinée et chaotique ; assurément,
on préfèrerait que celle-ci fût mieux disciplinée, plus harmonieuse : on aimerait surtout qu’elle fût plus calculable ! Et de s’échiner à lui associer un chiffre magique, un seul, qui
embrasserait d’un seul regard le réel tout entier : le marquis de LaplaceLe 21 octobre 1929 commença la fin : le lundi qui suivit, le Dow Jones perdit 13%, le lendemain 12% à nouveau, dans un désordre
indescriptible, préludant une crise au long cours de l'économie américaine. On croyait avoir tout vu ; pourtant, le 19 octobre 1987, le Dow Jones fera mieux encore, c’est-à-dire pire, qui
dévissera de 22,6% en une seule journée … en rêvait déjà voici deux siècles 6 ! Alors, on dissèque les agrégats, on
recherche des régularités, on pose des hypothèses, on moyenne sur des périodes, plus ou moins longues, plus ou moins éloquentes. Puis, on corrige, on affine, on cale. Ces mille variables que
jouent mille équations forment un modèle économétrique que de puissants ordinateurs se chargeront de faire dégorger. Bercy, l’OFCE et l’INSEE partagent le même modèle, baptisé « e-mod »
4 : comme on le voit, cette maquette simplifiée de l’économie produit des résultats à l’écarté, voire au débotté, selon qui la
pilote ! Un réglage de paramètres, quelques-uns plus ou moins filoguidés, font la prévision, plus ou moins officielle. En cette année 2003, l'optimisme de Bercy fut toujours plus prononcé que
celui de l’OFCE.
Mieux qu'un long discours spécieux, voici donc, au bout du chemin, le chiffre ! Immaculé, vierge de toute incrimination idéologique, synthèse nobéliséeLe choix des lauréats Nobel de
l’année 2004, section Economie, fut la goutte qui fit déborder le vase : l’américain Edward Prescott et le norvégien Finn Kydland obtinrent le prix pour un article de 1977, dans lequel ils
avaient établi, mathématiques à l'appui, que les banques centrales doivent échapper à toute pression des élus … du génie de l'homme à concentrer la quintessence du réel, sa pureté impose
l'omniscience de l'expertisme 7 ; rien ne saurait plus être décidé qui ne fût jaugé, coupé en quatre,
mieux, gouverné par la statistique. Hormis les hommes d'Etat, qui asservissent l'intendance, les dirigeants de passage, en tenue de
camouflage, aiment à corroborer leur pratique de l'avis chiffré des experts. L'affaire enlevée, on ergotera sur quelques décimales : le
chiffre sera peu ou prou amélioré, au nom de la prééminence de l'élu sur le technocrate. Ainsi le choix s’imposera-t-il mieux à tous, forgé au soufflet de lois
économiques incontestées, mâtiné du bon sens politique, qui sent l'opinion. Qu’importe si les prévisionnistes coupe-vent se trompent du tout au tout, ni davantage qu’ils s’accordent ou non
entre eux : ce qui compte est de maintenir le citoyen à distance, en lui représentant que ce brouillamini économico-statistique, aussi bien que la conduite des affaires de la nation,
n'est pas de l'office commun. On n’a pas trouvé mieux que le scientisme depuis l’aube des temps, sinon l'apostolat romain, pour circonvenir le fidèle. Voilà pourquoi quelques chiffres valent
mieux que d’autres : ils sont cautionnés, invérifiables. Généralement, on oublie assez vite qu’ils étaient faux. Archi-faux.
« Dans aucun autre domaine [la science économique] de la recherche empirique, il n'a été fait usage d'un appareil statistique aussi massif et raffiné
pour des résultats aussi médiocres. Néanmoins, les théoriciens continuent à présenter modèle après modèle et les statisticiens à élaborer à la chaîne des processus mathématiques complexes
8 » (Wassily Leontieff, prix Nobel 1973). Tous les
chemins ne mènent pas à Rome.
(1) La politique scientifique de
Sciences PO (10/09/2002)
L'indépendance de l'OFCE est garantie par son texte fondateur. Une convention pluriannuelle (6 ans) conclue entre le Premier ministre et le président de la Fondation Nationale des Sciences
Politiques lui donne la stabilité nécessaire à l'accomplissement de ses missions.
(2) Revue de l'OFCE 2002-2 (N°81) - « France : le pire s'éloigne »
(3) Enjeux, Janvier 2006
(4) Cité par Bernard Maris (2003) - « Lettre ouverte aux gourous de l'économie ...»
(5) Financial Times, le 29/09/1995 - Craks in the crystal ball » (John Kay)
(6) Pierre-Simon Laplace (1814) - « Théorie analytique des probabilités »
Page II - « Une intelligence qui pour un instant donné connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée et la situation respective des êtres qui la composent, si d’ailleurs elle était
assez vaste pour soumettre ces données à l’analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l’Univers et ceux du plus léger atome : rien ne serait
incertain pour elle, et l’avenir comme le passé seraient présents à ses yeux. »
(7) Alternatives Economiques (Mars 2003) - « Le règne
du libéral-stalinisme »
Interview de Jacques Sapir - « J'entends par expertisme la combinaison (...) d'une part,
du fait d'émettre des avis sans donner de possibilité de vérification (...) [sauf à tomber] dans un discours idéologique où l'on utilise un discours d'apparence scientifique comme argument
d'autorité, d'autre part, du fait de se présenter comme un simple donneur d'avis, alors que l'on joue le rôle de décideur. L'expertisme, c'est donc une double irresponsabilité : une
irresponsabilité de nature politique, par la confusion entre la fonction d'expert et la fonction de décideur (...) et une irresponsabilité scientifique, qui consiste à émettre des avis
normatifs et prescriptifs sans en donner les possibilités de vérification ou en prétendant que ces avis se situent dans un au-delà du débat et de la vérification. L'expertisme est donc le
contraire de l'expertise »
(8) Wassily Leontieff (1974) - « Essais
économiques »
Illustration : Expert au chapeau pointu
Par Marc Aragon
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Publié dans : Chroniques
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