Mardi 17 octobre 2006
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Lorsqu’elle a réalisé de bonnes affaires, une entreprise finance son essor en utilisant une part des profits issus de son activité : elle s’autofinance. Selon le cas, elle peut également choisir de s’endetter, soit auprès d'institutions financières, soit, pour les plus en vue, en émettant des obligations. Elle peut aussi saisir ses actionnaires pour qu'ils remettent au pot. Ainsi va le quotidien de milliers de sociétés, sans autres options pour activer leur croissance. Une voie alternative s’offre cependant à celles qui sont cotées en Bourse : augmenter leur capital en vendant de nouvelles actions sur les marchés boursiers. Cette option est réservée à la minorité du genre : en 2002, l’INSEE dénombrait 1.241.208 sociétés immatriculées en France, et seulement 936 cotées en Bourse sur environ 175.000 éligibles (sociétés anonymes, par actions simplifiées et une partie des sociétés en commandite) 1. Le paradoxe est que ces sociétés redonnent davantage à leurs actionnaires qu’elles ne lèvent de capitaux ! Et cela ne date pas d’aujourd’hui, en France comme ailleurs …
Aux Etats-Unis, pays du libéralisme triomphant, la Bourse détruit du capital depuis 1985 : chaque année, les sociétés américaines cotées auront retiré plus de capital qu’elles n’en ont émis, sauf sur la période 1991-1994 où le solde fut excédentaire de près de 50 milliards de dollars par an. En 2001 par exemple, les émissions d’actions ont été contrebalancées par des destructions de titres bien supérieures en volume, accusant un moins perçu d'environ 330 milliards de dollars 2 : ainsi les capitaux ne se dirigent-ils pas vers la Bourse pour financer l'économie, mais bien au contraire, s’en échappent-ils pour rémunérer les actionnaires. C’est le monde à l’envers : les entreprises reçoivent moins de capitaux nouveaux des émissions d'actions qu’elles ne s’en délestent en rachetant leurs propres actions et en versant les dividendes à leurs mandants. Les chiffres sont têtus, n’en déplaise aux zélateurs libéraux : la Bourse n’apporte globalement pas de recettes supplémentaires aux entreprises ; sa vraie nature est celle d’un marché spéculatif, livré aux profits rapides.
Ce qui prévaut aux Etats-Unis ne fait pas exception en France, a fortiori en Europe. Il y a beau temps que les sociétés du continent croissent par l’autofinancement ou l’endettement : « Sur l’ensemble des marchés européens, les émissions nettes d’actions, les montants bruts d’actions émis corrigés des rachats d’actions et des dividendes versés aux actionnaires, sont négatives depuis de nombreuses années. Les dividendes atteignent un montant voisin de celui des émissions d’actions, ce qui revient à dire que les sociétés émettent des actions pour rémunérer leurs actionnaires » 3. Selon la Société Générale, les entreprises européennes ont versé, en 2004, 199 milliards d'euros de dividendes, soit 10 % de plus qu'en 2003, à leurs actionnaires. Elles ont dépensé en plus 30 milliards dans le rachat de leurs actions. Dans le même temps, les augmentations de capital, les introductions en Bourse, les placements se sont élevés à 110 milliards d'euros. Les groupes ont ainsi distribué 120 milliards d'euros de plus qu'ils n'ont obtenu de capital des marchés financiers. Le rapport est comparable en France : en 2004, le Marché a reçu 18 milliards d'euros de plus qu'il n'en a apporté aux groupes 4. Sans compter que l’essentiel des levées de capitaux est venu de la poursuite des privatisations des grands groupes d’Etat …
Le temps boursier n’est pas celui des opérations de terrain, lent et besogneux. La stratégie de développement d’une entreprise n'a de sens que dans le temps : las, les opérateurs boursiers ne sont jamais à tergiverser, qui réagissent sur le court terme, voire le très court terme. Que les résultats trimestriels ne soient pas au rendez-vous et le titre est lourdement sanctionné par les investisseurs avec la vente massive et immédiate de titres : la valorisation boursière de l'entreprise s'effondre, le coût des emprunts augmente, diminuant la capacité de l'entreprise à s'endetter pour avancer. Les marchés financiers entraînent la domination de la logique financière : c’est un inconvénient majeur qui amène désormais de nombreuses entreprises, et non des moindres, à déserter la cote (Marionnaud, Mannesman, Rexel, …) 5. Ainsi, face à des règles de gestion de plus en plus lourdes, des exigences de plus en plus élevées de rendement, certaines ont le sentiment de ne pas être payées de retour, qui ne trouvent pas les capitaux nécessaires quand elles le souhaitent. On les comprend.
La contrainte actionnariale est disproportionnée. Les entreprises rachètent souvent leurs actions pour faire apparaître un meilleur taux de profit sur les capitaux propres. Les actionnaires majeurs, fonds de pension notamment, exigent des entreprises des rendements et des plus-values souvent incompatibles avec leur propre croissance : celles-ci doivent en permanence enflammer le Marché en lui donnant des signaux forts 6, en rachetant notamment leurs propres actions pour soutenir le cours. Mais les capitaux consacrés aux rachats d'actions sont autant qui n'est pas déposé dans l'investissement productif. Le développement industriel n'accapare plus l'intégralité des capitaux utiles à la création de richesses. La prudence s’impose, les entreprises investissent moins, caressent leurs actionnaires : le Marché applaudit … Ces mécanismes ne peuvent que conduire à un développement plus lent de l'économie.
Au terme des huit premiers mois de l’année 2006, Total, fleuron des entreprises hexagonales, avait consacré 2,72 milliards d’euros au rachat de ses propres actions. Au mois d’août dernier, ExxonMobil, première capitalisation boursière mondiale annonçait quant à elle un programme de rachat pour 7 milliards de dollars de ses propres actions au troisième trimestre, « afin de soutenir son cours et d'augmenter le bénéfice net par action pour les titres restant en circulation » 7. Les marchés participent-ils encore au financement de l'économie réelle ?
(1) http://www.france.attac.org/spip.php?article1721
(2) Patrick Artus, Problèmes Economiques, le 10/04/2002 -« Le pouvoir des actionnaires »
(3) Le Monde Diplomatique, le 04/09/1999 (Dominique Plihon)
(4) Le Monde, le 01/02/2005
(5) Investir, le 15/09/2005
(6) Bernard Maris – « Antimanuel d’Economie »
(7) Communication institutionnelle du groupe ExxonMobil lui-même
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