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La planète Boursière

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Samedi 28 octobre 2006 6 28 /10 /2006 02:12
 
 
L’économie fut longtemps dominée par la question de la survie : l’agriculture demeura la règle des siècles durant, qui noua les équilibres démographiques selon des théories et des cycles chers à Thomas Malthus. Puis l’industrie fit son chemin, le tissage d’abord, et la notion de profit apparut, rompant avec les préceptes de l’Eglise qui enseignait qu’« aucun chrétien ne devait se faire marchand ». Plus tard, les services apparurent, et, de proche en proche, l’information. Cette marchandise intangible de nos temps s’imposera comme une déferlante : aujourd'hui ses flux quadrillent l’espace-temps sur des autoroutes de cuivre ou de lumière, visibles ou invisibles, et sa valeur intrinsèque dépasse celle des biens.
 
Au cœur de cette économie immatérielle, la finance occupe une place centrale : sans monnaie, sans intermédiaires financiers, rien n’est plus possible. En 2001, le volume des transactions financières internationales fut de plus de 1300 milliards de dollars par jour, soit près de cent fois supérieur au volume du commerce mondial quotidien des marchandises, quinze fois supérieur au produit intérieur brut mondial 1, et les services financiers contribuèrent pour 5 à 7% du PIB des pays industrialisés.
 
La nouvelle monnaie est informationnelle. Walter Wriston, patron de Citicorp, ne s’y trompa pas dans les années 1980, qui déclara : « L'information sur l'argent est devenue aussi précieuse que l'argent lui-même ». De l’information à l’informatique, il n’y a qu’un pas, une seule syllabe, la dernière, qui donne toute la dynamique au mot : la qualité et la richesse de l’information sur l’économie et les marchés financiers constituent aujourd’hui l’étalon de la valeur, et les ordinateurs, qui la traitent et la propulsent sur la toile planétaire, le vrai moteur. Ces machines obscures – que des hommes avaient pourtant animées -, furent incriminées dans le krach boursier d’octobre 1987, et les programmes informatiques d'arbitrage entre le marché au comptant de New York et les marchés à terme de Chicago montrés du doigt. Bah, ces boucs émissaires désignés et l’émoi oublié, on continua : car on ne pouvait faire marche arrière ; les banquiers lombards avaient transformé les pièces d’or en billets à ordre pour sécuriser les transactions dès le Moyen-Âge, l’époque moderne allait muter ces derniers en messages digitaux. Les coffres-forts ont été remplacés par les ordinateurs. La finance se confond désormais avec l'information.
 
La finance est la première cliente de l’industrie informatique. En 1995, les dépenses liées à la technologie représentèrent de 15 et 20% des coûts d'exploitation des établissements financiers. A cette époque, réunies, les banques américaines dépensaient planétairement 26 milliards de dollars par an pour la technologie de l'information ; en Europe, l'effort n’était pas moindre et de grandes banques  comme la B.N.P., la Société Générale, la Barclays ou la NatWest, y consacraient 2 à 3 milliards de francs français par an 2. On ne doute pas que cet effort originel ait été maintenu, sinon accentué, pour accompagner l’innovation financière et la quête incessante du gain. Les nouveaux instruments financiers - options, swaps, instruments hybrides, exotiques - ne pourraient exister sans l’informatique, qui a suscité l'essor de nouvelles stratégies d'investissement, fondées sur l'énorme capacité de calcul des ordinateurs. Des métiers sont apparus, ou se sont transformés, tels l'arbitrage qui permet de jouer des écarts sur des marchés en tout point de l’écliptique. L’information est électronique, les marchés le sont devenus. Et l’hydre financier de se développer, comme le papillon dans sa chrysalide : car aujourd’hui, les entreprises et les particuliers sont entrés dans la danse.
 
L’information financière et économique est aujourd’hui pléthorique et mondiale. Elle croît de manière exponentielle. Elle est immédiate et instantanée, et l’on n’a pas le temps de la vérifier ou de la contrôler. Elle peut engendrer des rumeurs, des manipulations, voire des mensonges. Cette instantanéité ne permet pas de trier l’information ni de la hiérarchiser. Le futile prend le pas sur l’essentiel. L’information devient fugace : une information donnée un jour est déjà oubliée ou dépassée le lendemain. Facile d’accès, elle est multiplie, émise de plusieurs sources, parfois contradictoire. Le continuum est total : et quand bien même le voudrait-on, il est impossible de revenir en arrière … On ne peut plus fermer les frontières, déconnecter les ordinateurs. La contrepartie ultime de la nouvelle monnaie n’est plus la marchandise physique, facile à identifier et à manipuler, mais l’information, insaisissable, impalpable, abondante, volatile. C’est inquiétant.
 


 
(1) Paul Dembinski - « Finance : la déferlante du XXème siècle »
(2) Le Temps Stratégique, Avril 1996
 
 
Par Marc Aragon - Publié dans : Mythes et Réalités
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