Dimanche 29 octobre 2006
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Les Bourses
mondiales ont cédé aux effluves tiédis et indolents de la douceur automnale. Un genre d’optimisme tranquille semble avoir gagné les investisseurs, et le calme est apparent qui règne sur les
marchés financiers. Octobre ne sera pas rouge ! Tant mieux ! Voici le Dow Jones, phare de Wall Street, baromètre de l'air du temps, qui enjamba récemment les 12.000 points, et semble d’humeur à
s’y maintenir ; et là, le CAC, élève appliqué, qui flâne sur ses plus hauts depuis le krach Internet, vers 5.400 points. Partout on taquine les sommets : la tendance paraît haussière et nul
n’envisage qu’elle s’inverse sous peu. Petit à petit, une délicieuse euphorie s’installe, et nous nous plaisons à penser que cela durera encore. Il y a peu pourtant, les marchés s'étaient
enfiévrés, au détour d’une inflation soudaine. Ce prétexte en valait un autre. Mais on confond toujours l’étincelle et la cause : les déséquilibres qui menacent la stabilité financière
internationale ont leur source dans la dette américaine. Et de ce côté-là, rien n’a changé. L'ombre plane de l'aigle ravisseur.
La première puissance économique et militaire du monde, les Etats-Unis, est le pays le plus endetté de la planète. Quelques chiffres ébouriffent : en 2005, la
dette extérieure de l’Union, qui avoisinait déjà les 3.000 milliards de dollars, dépassa celle de tous les pays en développement réunis, évaluée aux alentours de 2.600 milliards de dollars par la
Banque Mondiale 1. D’aucuns, les plus optimistes, pensent que cette dette pourrait doubler d’ici la fin du mandat de Walker
Bush, entre abandons économiques, aventures guerrières et budgets aliénés. Ceci ne laisse pas d'inquiéter car ces flots continus et jaillissants d’instruments libellés en dollars, comme les
bons du Trésor, qui financent ces déficits abyssaux, sont désormais désertés par les ménages américains, occupés à consommer, et majoritairement parrainés par les acheteurs étrangers. Le
futur candidat démocrate aura là un thème de campagne fort : il est d’ailleurs assez probable, s'il advenait bien sûr qu'il fût élu, que ses premiers cassements de tête seront plus
économiques que géopolitiques, tel Bill Clinton qui, en 1992, relégua les affaires internationales, nord-coréennesLa balafre court sur 250 kilomètres, d’est en ouest à travers la péninsule ; défenses antichars,
batteries camouflées, sentinelles prêtes à tirer, et barbelés sur lesquels s’agrippent d’effrayants panneaux aux têtes de mort signalant les champs de mine à l’entour : près de la zone
démilitarisée (DMZ) qui sépare les deux Corée, rien n’a vraiment changé depuis l’armistice de 1953 … notamment, à l'arrière-plan. Et le déficit commercial, témoin
du délitement de l'industrie locale, n'est pas moins inquiétant, qui file également comme l’éclair : 618 milliards de dollars en 2004, 726 en 2005, et déjà 523 milliards après les huit
premiers mois de l'exercice 2006 2.
« La grande affaire, c’est les affaires ! » concédait le peu loquace Calvin Coolidge (1923-1929), lointain devancier républicain de Walker Bush.
Adepte convaincu du laisser-faire, partisan de la non intervention du gouvernement fédéral sauf en cas d’absolue nécessité, il put tirer parti de ces années folles de forte croissance pour
diminuer les impôts. Las, les historiens lui accordèrent une lourde responsabilité dans la crise de 1929 et la Grande Dépression qui suivirent son mandat ; pour ces motifs, on
retira son portrait de la Maison-Blanche, jusqu’à ce que Ronald Reagan, autre républicain bon teint, abrégeât la disgrâce 3.
Cette brève mise en perspective de l’Histoire n’est pas anodine, qui nous rappelle quelques causalités (1929, 1987) et quelques constantes : le credo de l’ultra-libéralisme Milton Friedman, pape de
l’ultra-libéralisme est mort. Ses proches, ses élèves, économistes de Chicago et d’ailleurs, honorés sur la scène planétaire, choyés sous les lambris les plus prestigieux, ont l’âme en peine.
D’autres, moins excessifs, plus tournés vers l’humain, se borneront à respecter le sommeil éternel de l’icône … est le retrait des Etats des affaires économiques, à commencer par la
baisse des impôts, cette « charge obscène » qui stérilise la créativité et la liberté d’entreprendre. En 2004, à la fin du premier mandat de Walker Bush, les
recettes fiscales étaient inférieures de 145 milliards de dollars à ce qu’elles étaient en 2000, au terme de l’administration Clinton, tandis que les dépenses en 2004 dépassaient de 503
milliards de dollars leur niveau de l'année 2000 4. Rien d'alarmant cependant aux yeux de l'actuel locataire de la Maison Blanche,
qui déclara, le 11 octobre dernier : « Je crois que notre économie prospère 5 ». On se gardera assez de s'en remettre à
la seule opinion de l'autorité présidentielle, sur ce sujet et bien d'autres.
En septembre 2005, Alan Greenspan admit en privé que l’administration américaine ne maîtrisait plus son déficit budgétaire 6. Une pompe à finance est en marche, qui siphonne près de 75% de l’épargne mondiale nette : près de 3 milliards de dollars par jour
7 ! Entre juin 2004 et janvier 2006, Alan Greenspan aura relevé de 3,5 points le prime rate de la Fed, en partie pour
maintenir les flux étrangers aux Etats-Unis et éviter la sécession des banques centrales, asiatiques notamment. On entendit mieux les causeries sur les pressions inflationnistes, la surchauffe de
l’économie, et autres prétextes de cette eau-là, justifiés sûrement, mais qui avaient l’avantage de celer l’essentiel : car on s’inquiétait beaucoup outre-atlantique que l’investissement étranger
ne désertât la place pour des questions de risque et de diversification et, qu’il se lassât de financer les déficits records des Etats-Unis. La Banque des Règlements Internationaux nota que les
gouvernements asiatiques avaient réduit la proportion de leurs réserves en dollars par rapport à d’autres monnaies, passant de 81% au troisième trimestre de 2001 à 67% en septembre 2004
8. Ce désamour pourrait s'accélérer selon l'arbitrage que la Fed opèrera entre récession et inflation, également à l'affût
: une politique monétaire plus expansionniste, qui affaiblirait le dollar, rendant les taux moins attractifs aux yeux des prêteurs, pourrait alors précipiter une crise
majeure.
Le Japon est au premier rang de ces investisseurs, qui accepte de payer le tribut de la protection militaire des Etats-Unis pour son commerce et ses affaires
extérieures. La Chine est juste derrière : un tiers du déficit commercial américain lui est imputable et la menace de représailles, notamment protectionnistes, la convie à financer les déficits.
Dans ce lacis d'intérêts croisés, un équilibre de la terreur s’est peu à peu installé : un doute sur la capacité des Etats-Unis à tenir ses engagements
financiers, une dégringolade du dollar, une remontée brutale des taux d’intérêt américains et mondiaux, des ménages étranglés par le poids de leur dette, une consommation en panne, bref tous les
ingrédients d'une apoplexie planétaire sont en place. Tout le monde à intérêt à éviter une crise financière : car tout le monde peut faire faillite. Le dollar, étendard de la puissance
étasunienne, qui pave l'ordre économique depuis un siècle, est la clé du système : des conséquences imprévisibles, qu'aucune théorie n'a jamais actées, découleront de la perte de son
statut de monnaie de référence s'il venait à trop glisser. N'oublions pas non plus que les ménages américains ont emprunté 1.600 milliards de dollars sur la valeur de leurs maisons. Et qu’à fin
2004, l’endettement des sociétés non financières de l'Union atteignait 2.900 milliards de dollars. Tant de dettes, tant de milliards, jusqu'à la nausée !
Gare aux effluves tiédis et indolents de la douceur automnale, aux partitions apaisées de ceux qui font l'opinion, aux ronrons langoureux de ceux qui la jouent, aux
lendemains qui chantent, et à la fin, aux sanglots longs des violons, les couvrant tous.
(1) Global Development Finance 2005 - Rapport de la Banque Mondiale
(2) Yahoo Finance, le 12/10/2006
(3) http://fr.wikipedia.org/wiki/Calvin_Coolidge
(4) John Dillon - « La dette américaine conduira-t-elle à une crise financière ? »
(5) Discours du 11/10/2006 de George W. Bush : « Remarks by the President on the Economy and
Budget »
« I believe that our economy prospers when we trust the people
to make the decisions on how to save, spend, or invest ... I hope you're optimistic about this country's future, because I sure am ... I want to thank you all for coming to hear this
proclamation of good news ». George W. Bush
(6) The Globe and the Mail, Toronto, le 26/09/2005
(7) Alternatives Economiques, Hors Série N° 66
(8) Le Monde Diplomatique, Mars 2005 - « Le sort du dollar se joue à Pékin »
Illustration : « Old
Abe », l'oiseau soldat
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