Les vives
variations des prix boursiers heurtent l'entendement : des entreprises sont portées au pinacle, clouées au pilori, parfois sans raison apparente, au fil d'errances décousues qui défient le bon
sens commun et nous surprennent toujours. L'épisode spéculatifLe bal des patineurs
Dans le Wall Street des années 1920, la spéculation à la hausse était si intense qu'on avait meilleur compte à emprunter pour acheter des actions. Ce calcul semblait si sûr que beaucoup de
candidats, alléchés, firent mouvement vers ce nouvel eldorado financier : les achats, qui autoalimentaient la montée des cours permettaient de rembourser les crédits bancaires, et ainsi de suite.
Nul n'envisageait que cette cavalerie infernale pût s’arrêter un jour. L’argent bon marché est toujours propice à ce genre d’emballement (…)
est le témoin ultime de ces liesses, et le krach, son point d’orgue : dans les deux cas, les cours prennent congé du réel avec une constance admirable. Ainsi, à l’aube du
millénaire, l’air du temps commença-t-il par expédier des étoiles technologiques vers des culminations dont on répondait qu’elles seraient bientôt dépassées, et qu’on vit aussi bien s’effondrer à
grand fracas. Alcatel évita le pire, c’est-à-dire le zéro absolu : après avoir fait afficher un plus haut à 97,15 euros le 05 septembre 2000, le titre dégringola à 2,05 euros le 24 septembre 2002
! La nouvelle ère s'annonçait mal. Nous comprenons mal cette distance entre les Bourses, où l’opinion domine, et la réalité du terrain, plus lente, plus besogneuse, plus concrète aussi. Alors,
nous nous rendons à l’évidence : telle l’épée de Charlemagne qui avait la réputation d’être longue, lourde et mal affûtée, la Bourse est un baromètre grossier, qui jauge la marche des entreprises
comme le monarque conquit l’Europe : à grandes enjambées !
Ce qui a de la valeur n'a pas de prix, nous dit l'adage populaire. Mais les penseurs s'accordent mal à ce sujet et délibèrent encore. Karl Polanyi, économiste hongrois du siècle dernier, opina
que le Marché dictait désormais sa propre loi : seul ce qui a un prix a de la valeur, observa-t-il 1. Auparavant, Friedrich
Nietzsche avait conclu que « tout ce qui a son prix n'a pas de valeur 2 ». Rien n'est net entre le prix et la valeur,
notamment en Bourse. Comme Alcatel, le titre France Telecom ne valait pas plus 219,00 euros le 03/03/2000 que 6,75 euros le 24/09/2002, journée des trente sixièmes dessous. Yahoo, qui paya 5,7
milliards de dollars en 1998 pour Broadcast.com, une société au chiffre d’affaires de 22 millions de dollars et dont les pertes s’élevaient à 16 millions de dollars 3, vit son cours multiplié par 250 en un an, se haussant à 119,24 dollars le 03/01/2000, avant de retomber, comme un soufflé, vers 4 dollars
en septembre 2001. Mieux, entre 1921 et 1929, l’action RCA passa de 1 à 573 dollars 4, sacrant le progrès technique sur l'autel
des corbeilles. La Bourse, elle-même dopée par l'innovation financière, est un théâtre antiqueBulls & Bears – The Wall Street Game
(…) Voici un conte, défraîchi, qui valait mieux du temps des cotations à la criée, quand tout un peuple ruait et vociférait autour de la corbeille, tel celui qui jadis se pressait à la tribune de
combats antiques. La scène est celle d’un vaste enclos où l’on lâche une meute de chiens affamés sur des ours et des taureaux. Dans la furia qui s’ensuit, les taureaux foncent et projettent les
molosses en l’air. Les ours assènent de violents coups de pattes et plaquent les chiens aux sols. Ainsi, bêtement, en tout lieu de la planète finance, les taureaux - bulls -, sont les fanions des
marchés qui montent, tandis que les ours - bears -, demeurent à jamais les sinistres emblèmes des marchés qui baissent (…)
où s'affrontent les spéculateurs et les investisseurs. L'attitude des premiers affecte les intérêts des seconds, en sorte que les signes fondamentaux de l’économie, surpassés
par les effets de levier, ne fondent plus les prix du Marché. De longue date et sans rémission !
La spéculation désoriente l’investissement. Les traders, dont l’attention est focalisée sur le marché, misent sur une variation des prix, non sur les perspectives économiques des entreprises et
des nations. L’agitation artificielle qui enflamme quelques titres, au détour d’un évènement quelconque, d’une déclaration d’un banquier central, parfois d’un simple faiseur d’opinion, aimante
les liquidités : alors celles-ci ne s’allouent plus avec l’efficacité des dogmes libéraux. Et le gonflement de certaines actions assèche les disponibilités pour d’autres, qui cherchent en vain du
capital à bon prix. A son comble, l’affaire dérape, des bulles se forment, qu’on nie jusqu’au bout pour préserver la théorie du marché souverain, autorégulateur de naissance et rationnel jusqu’au
dernier transport. Quelques économistes se prirent les pieds dans ce tapis, comme Irving Fisher en 1929, ou plus récemment Wayne Angell, ex-gouverneur de la Réserve Fédérale, qui déclara le 03
février 1999 : « Il n’y a pas de bulle : nous sommes tout simplement parvenus à l’économie de la nouvelle ère, celle où les technologies de l’information et une politique monétaire saine
alimentent une croissance non inflationniste à long terme. Les bulles sont causées non par les investisseurs mais par les politiques gouvernementales 5 ». La spéculation ne fut pas montrée du doigt, encore moins mise à l'index. Galbraith nous avait déjà averti 6-1.
La théorie financière fit du mieux qu'elle pût pour accréditer la nécessaire rationalité des Marchés ; efficients et concurrentiels, filoguidés par une main invisible vers l'optimisation de tout
ce qui sonne, et trébuche sitôt après, ces dieux de l'Olympe reçurent l'attention des plus grands. On nobélisa autant qu'on sût les travaux de l'Ecole de Chicago et d'ailleurs ; l'économie, la
finance, et enfin la Bourse, qui cristallise le tout, trinquèrent avec la mathématique de concours des savants fêtés à Stockholm. L'image ruineuse d'un casino planétaireGéant casino
Un îlot de solennité surnageait malgré le désordre à l'entour. La corbeille du palais Brongniart, où se négociait le gotha de l’industrie hexagonale, Aquitaine, Peugeot, Citroën, Wendel …
maintenait une étiquette et un protocole sévères : l’atmosphère raréfiée du parquet, que seuls les Agents de Change foulaient, semblait étouffer les cris des courtiers qui opéraient plus loin, et
cette gravité dissipait une retenue très aristocratique. Puis le théâtre antique, en noir et blanc, se changea en arène multicolore, braillarde. Bientôt, les ordinateurs vrombiraient les
cotations, des graphiques miroiteraient, rouges, verts. Impair et manque (…)
valait bien en effet qu'un tel aréopage se penchât sur la question des Marchés pour trancher en sa faveur et rassurer son monde. La spéculation n'eut jamais d'autre place dans
cet ordo que celle de faire-valoir dans l'allocation optimale du capital. L'antienne du spéculateur assumant le risque à la place de l'investisseur scella l'affaire. La marchandisation de ce
risque libéra les âmes les moins éprises de beauté scientifique, incidemment les plus sensibles à l'aplomb de leurs plus-values. Néanmoins, n'eût-on pas eu meilleur compte, et aujourd'hui encore,
à circonvenir les risques réels par l'assurance, qui gagne à la stabilité, plutôt que par la spéculation, qui ne prospère que dans la tempête ? Bah, l'évangile libéral poursuit cette idée fixe
que tous les risques peuvent faire l'objet d'un marché ! Et la spéculation est comme la marine à voile : elle n'aime pas le calme plat.
Persona non grata. Au bal des Marchés, la spéculation surgit masquée, afin que nul ne la désigne. Mais, c’est avec persévérance qu’on la vit s’inviter à tous les désastres qui jalonnent
l’histoire boursière depuis les tulipes hollandaises. Les marchés dérivésMarchés dérivés
Thalès de Milet, mathématicien et philosophe grec, reconnut un jour dans l’épais cosmos les augures d’une récolte d’olives formidable ; il loua tous les pressoirs à huile des environs, à bon prix
: il était le seul client. La récolte d’olives surabonda : les pressoirs furent si recherchés qu’il put les sous-louer avec un solide bénéfice. Aristote, qui conta ce récit, nous apprend que les
contrats d’options étaient déjà utilisés à Athènes, connus à Rome comme dans les colonies de marchands phocéens. Les produits dérivés ont aujourd’hui vampirisé les Marchés des promesses, pour le
meilleur et pour le pire (…)
, conçus pour répartir les risques financiers à défaut de les annihiler, sont ses terrains de jeu de prédilection. Ainsi certains en viennent-ils à cumuler l’effet de levier
traditionnel, relatif à l’emprunt de capitaux, avec celui propre aux produits dérivés, qui démultiplie les variations de l’actif sous-jacent, c’est-à-dire les gains aussi bien que les pertes.
France Telecom, Vivendi aussi, n’hésitèrent pas un seul instant à vilipender les hedge funds scélérats, adeptes de cette gestion alternative, dans la descente aux enfers de leurs titres. On les
avait moins entendus lorsque les spéculateurs poussaient les cours vers le haut, qui flattaient mieux ces dirigeants à la gouvernance éclairée. Et dans ces ambiances de fête, les banques ne sont
jamais les dernières à alimenter les buffets, soit en investissant directement en compte propre, soit en prêtant à quiconque le demande, comme jadis en 1929 6-2. La régulation du capital par le capital se délite alors à grande vitesse dans le vague des assertions originelles, priée de céder le pas
au frisson spéculatif. Les économistes cautionnent comme on l’a dit. Tout ce beau monde en apnée, en équilibre au-dessus du vide.
Le temps ne suspend jamais son vol, ni ne nous ménage ses aléas : un évènement, un autre, que l’on n’avait pas prévus et la face du monde en est changée. L'avenir nous est celé, aussi bien le
futur des entreprises que la marche des nations. Alors on suppute, on calcule, on hypothèse car il faut bien opiner, établir une norme, fixer un prix, penser un objectif : finalement on se
hasarde ou on renonce. Généralement on spécule.
(1) Karl Polanyi (1944) -« La grande transformation »
(2)
Friedrich Nietzsche (1884) -« Ainsi parlait Zarathoustra »
(3)
Vincent Almond (2003) -« Les mensonges de la bourse »
(4) John Galbraith - « La crise économique de 1929 »
(5) Wayne Angell, The Wall Street Journal, le 03/02/1999 - « The Bubble Won't Burst »
(6) John Galbraith (1992) - « Brève histoire de l’euphorie financière »
Page 98, à propos du krach de 1987 - « Puis vint une série de rapports – de la Bourse de new York, de la SEC et d’un groupe de réflexion de haut niveau réuni par la Maison-Blanche. Ils se situent diversement entre l’intérêt marginal et le ridicule achevé (…) Que la spéculation et ses retombées sont de regrettables caractéristiques intrinsèques des marchés dont on constate le retour périodique depuis des siècles, on n’en faisait pour l’essentiel aucune mention ».
Page 76 - « Tous les traits du grand épisode spéculatif, déjà parfaitement prévisibles à l’époque, étaient là encore une fois, bien évidents. Les cours montaient parce que les investisseurs privés, les institutions et leurs conseils étaient convaincus qu’ils allaient monter davantage, et cette conviction produisit la hausse. Le levier était partout, magnifique, c’était vraiment une merveille spéciale du temps. Sous sa forme la plus courante, il permettait l’achat d’actions avec une couverture de 10% - 10% fourni par l’aspirant acheteur, 90% par l’obligeant prêteur ».
Illustration : Gravure sur cuivre de Pierre Delvincourt - « Corane »
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