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Samedi 18 novembre 2006 6 18 /11 /2006 17:18
 
 
Milton Friedman, pape de l’ultra-libéralisme est mort. Ses proches, ses élèves, économistes de Chicago et d’ailleurs, honorés sur la scène planétaire, choyés sous les lambris les plus prestigieux, ont l’âme en peine. D’autres, moins excessifs, plus tournés vers l’humain, se borneront à respecter le sommeil éternel de l’icône. Car l'antienne qu'il défendit, d’un Marché omnipotent, dont la dynamique propre, non entravée, conduirait à coup sûr au bien-être général ne fait plus l’unanimité : quarante années d’efforts opiniâtres à démontrer mathématiquement la primauté du marché souverain, c’est-à-dire du libéralisme, des bibliothèques entières de formules absconses, comme une épitaphe sans fin. Et tant d’amis qui ont abjuré après tant de batailles, boutant hors les régulateurs keynésiens, célébrant enfin, dans les années 1970, le triomphe du Marché-roi, le désaveu de l’Etat et la victoire des politiques néolibérales anglo-saxonnes, bannières déployées et couronnes Nobel pour Milton Friedman et les siens.

Ce libéralisme ancrera l'idéologie capitale des dernières décennies, bien après l'historique « laissez faire, laissez passer » 1 des physiocrates : au plus visible, il sous-tendra les politiques de
Ronald Reagan et Margaret ThatcherLe 25 janvier 1948, le gouvernement de Robert Schuman n’y alla pas de main morte : le franc fut dévalué de 80% ! Dix années plus tard, l'adoption du nouveau franc s'accompagnera d'une dévaluation de 17,5%, perpétuant une pratique onze fois répliquée entre 1945 et 1969, qui répondait à la politique inflationniste d’après-guerre : on sacrifia la monnaie aux priorités de la reconstruction …, dictera aussi celles de dérégulation du FMI avec les résultats désastreux que l'on sait, notamment en Asie 2. L’école du maître de Chicago aura su imposer la prégnance de l’économie mathématique pure, raflant non seulement nombre des couronnes suédoises, mais aussi les moyens de financement octroyés par ceux dont l’intérêt à la dérégulation était le plus manifeste : les banques. Car c’est bien parce que l’on contrarie sa quête incessante du gain que l'âme financière se montre si rétive aux contraintes ; et que de là vient son atavisme à primer des lois économiques qui assurent que le bien-être général et le progrès social dépendent des profits en général, donc des siens propres en particulier 3. Ainsi comprend-on mieux que le latin mathématique de cette nouvelle théologie sert les intérêts d'une caste universitaire dominante, tout entière dévouée à l’idéologie du Marché, pour l’influence qu’elle y gagne auprès des élites : la politique pour les uns, les portefeuilles boursiers pour les autres. L’économie savante est convaincante parce qu’elle avance masquée ; nul ne lui reproche jamais ses échecs. Hélas, les docteurs de la foi néoclassique les plus éminents ont déjà tourné casaque.

Voici sir John Hicks, l'économiste des économistes, initiateur en 1937 d’une synthèse qui entendait réconcilier John Keynes et Léon Walras, aussi distants l'un de l'autre que la carpe l'est du lapin. Cette transcription de la Théorie Générale en termes néoclassiques fera long feu aux yeux mêmes de son auteur qui en deviendra le premier détracteur, à l’instar des nombreuses volte-face qui paveront sa vie, et dont l'une sera de récuser son premier livre « Valeur et capital » qui lui valut le prix NobelLe choix des lauréats Nobel de l’année 2004, section Economie, fut la goutte qui fit déborder le vase : l’américain Edward Prescott et le norvégien Finn Kydland obtinrent le prix pour un article de 1977, dans lequel ils avaient établi, mathématiques à l'appui, que les banques centrales doivent échapper à toute pression des élus. Lors de la cérémonie de remise, sous le patronage du roi de Suède, les orateurs exaltèrent le … 1972 ! Une erreur de jeunesse qu’il qualifiera de « piece of rubbish » - un tissu de « conneries » -, glorifiant la théorie de l’équilibre général à laquelle il ne croyait plus 4. Mieux, il regrettera de partager le haut de l’affiche avec Kenneth Arrow, prix Nobel conjoint, qui avait démontré dans les années 1950, en compagnie de Gérard Debreu, lui-même Nobel 1983, l’existence d’une forme d’équilibre général des marchés concurrentiels ... dont les conditions si restrictives ne se rencontrent en nul point de l’écliptique. Dans un opuscule paru en 1974, à peine deux ans après - « Limites de l’Organisation » -, Arrow signera sa reddition en énumérant trois variables supplémentaires, ayant à voir avec l’action de la puissance publique, les valeurs morales et les règles internes des sociétés, reconnaissant ainsi que le Marché seul, à vau-l'eau et à l'air libre, ne conduit à aucun équilibre. La puissance publique, quelle horreur !

Voici Robert Solow, à qui le modèle mathématique 5 sur la croissance, élaboré en 1956, valut une couronne en 1987, proche collaborateur de Paul Samuelson, lui-même nobélisé en 1970 et co-auteur avec John Hicks de cette fameuse synthèse néoclassique, qui ramènera « l'économie à une science sociale, inexacte dans laquelle il faut tenir compte des institutions, des structures sociales et de l'histoire ». Cet ardent polémiste observera également, goguenard, que « la prison est l’allocation chômage américaine 6 ».
Enfin, voici Maurice Allais, à travers l’œuvre duquel le déjà cité Gérard Debreu s’initia à la théorie de l'équilibre général, récompensé en 1988 pour son apport à la théorie des marchés, qui, peu après, stigmatisera un demi-siècle d'errance dogmatique, et ramènera l’économie à une simple affaire de psychologie 7. Et d’autres encore, qu’on lasserait à tous citer. Mais où est donc passé le Marché ! Joseph Stiglitz, Nobel 2001, l'un des fondateurs du nouveau keynésianisme, un résistant en somme, ancien économiste de la Banque Mondiale et conseiller de Bill Clinton, rappellera que l’efficience des marchés est une chimère, et, qu’à défaut de régulation, leur inefficacité patente n’est pas prête d'aller en s'améliorant. Ce même Joseph Stiglitz crucifiera peu après le FMI 2 pour l'ensemble de son oeuvre, dérégulatrice, généralement assassine. La perception du fait économique serait-elle à revirer de bord ?

Tous les néoclassiques, convaincus sur le tard, finiront par reconnaître, que l’économie a davantage à voir avec la politique, l’Histoire, la culture d’un peuple, plutôt qu’avec le programme des business schools, exégèse des marchés efficients, rationnels et concurrentiels. Tous, sauf quelques enragés proches de Milton Friedman, comme Georges Stigler, pour qui l'économie mathématique « conduit nécessairement à de la bonne théorie économique
  8 », et qui, piqué au vif sur le paradoxe de Allais, ne craignit pas de déclarer : « Eh bien, ce n’est pas la science économique qui est fausse, c’est la réalité 6 ! ». Tous, sauf Milton Friedman lui-même, fervent défenseur jusqu’à son ultime souffle d’un Marché d’essence divine, objet de tabous et de devoirs particuliers, protecteur du clan et grand ordonnateur du bien social, de qui tout procèderait, jusqu’à la fin des temps. Aux dernières nouvelles, Myron Scholes et Robert Merton, émules d’un Harry Markowitz taquiné par Milton Friedman lors de sa soutenance de thèse, apôtres des marchés lisses et de la fameuse courbe en clocheLe 21 octobre 1929 commença la fin : le lundi qui suivit, le Dow Jones perdit 13%, le lendemain 12% à nouveau, dans un désordre indescriptible, préludant une crise au long cours de l'économie américaine. On croyait avoir tout vu ; pourtant, le 19 octobre 1987, le Dow Jones fera mieux encore, c’est-à-dire pire, qui dévissera de 22,6% en une seule journée …, ridiculisés au dernier degré dans la faillite retentissante de LTCM, ne s’étaient pas non plus repentis. Tous Nobel d’Economie ... Sans doute regardera-t-on, d'ici quelques décennies, ces lauriers avec ce même œil amusé que nous jetons aux académies médiévales pour lesquelles la circulation du sang était nuisible à l'homme !

Finalement, les deux seuls économistes qui n’auront jamais été couronnés, fût-ce à titre posthume, auront été les deux seuls à avoir donné leur nom à une théorie économique : John Keynes et Karl Marx. Milton Friedman, funestement devancé de six mois par John Galbraith, autre grand de la discipline, les a maintenant rejoints au paradis des économistes : déjà leurs délibérations ont repris. S'accorderont-ils pour finir ?
 

 

 

(1) De Jacques Vincent, marquis de Gournay (1712-1759), prononcé dans un autre contexte
(2) Joseph Stiglitz (2002) - « La grande désillusion » 
(3) Jacques Généreux (2005) - « Les vraies lois de l'économie »
(4) Alternatives Economiques N°225 (Mai 2004) - « John Richard Hicks, l'économiste des économistes »
(5) Jean-Baptiste Say (1803) - « Traité d'économie politique »
 
Des économistes renommés, quelle que soit la survie de leurs propres assertions, ont régulièrement dénoncé le penchant mathématique de la discipline. « Ces personnes [...] n'ont pu énoncer ces problèmes en langage analytique sans les dépouiller de leur complexité naturelle, au moyen de simplifications et de suppressions arbitraires, avec les conséquences, insuffisamment appréciées, qu'ils changeaient toujours la condition du problème et viciaient tous ses résultats ; cela fait qu'on ne peut déduire de tels calculs aucune autre inférence que celles qui se dégagent de la formule arbitrairement supposée » - Jean-Baptiste Say

(6) Bernard Maris (2003)- « Lettre ouverte aux gourous de l'économie qui nous prennent pour des imbéciles »
(7) Le Monde, le 29/06/1989 - « Le désarroi de la pensée économique »
 
« Ces quarante-cinq dernières années ont été dominées par toute une succession de théories dogmatiques, toujours soutenues avec la même assurance, mais tout à fait contradictoires les unes avec les autres, tout aussi irréalistes, et abandonnées les unes à la suite des autres sous la pression des faits. A l'étude de l'histoire, à l'analyse approfondie des erreurs passées, on n'a eu que trop tendance à substituer de simples affirmations, trop souvent appuyées sur de purs sophismes, sur des modèles mathématiques irréalistes et sur des analyses superficielles du moment » - Maurice Allais

 (8) « L'économie politique contre l'économie mathématique  » - L'encyclopédie libérale
 


 
Illustration : Milton Friedman (1912-2006)
 
 
Par Marc Aragon - Publié dans : Economics
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