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Dimanche 3 décembre 2006


undefinedLe 15 septembre 2001, quatre jours à peine après l’effroyable cataclysme qui frappa New-York, Paul Wolfowitz, second de Donald Rumsfeld et va-t’en guerre endurci conseilla au président des Etats-Unis d’attaquer l’Irak sans tergiverser
1. C’était une option : Walker Bush préféra l’aventure afghane, qu’il jugea plus urgente, laissant le temps et le soin à ses bellicistes conseillers d’apporter les preuves de connivence entre le régime de Saddam et l’hydre de la terreur, ou de tout autre fait qui vaudrait qu’on s’en émût : des armes de destruction massive par exemple. On ne fera pas dans la demi-mesure. Quelques Etats chicanèrent un peu à l’ONU ; la France tint bon, pas assez ; le 20 mars 2003, l’opération Iraqi Freedom débutait : les missiles se mirent à pleuvoir, chirurgicaux et filoguidés, les premiers vers 5H35 heure locale. Le 1er mai 2003, les militaires en avaient déjà terminé. La démocratisation des lieux, éducative et bienveillante, cette vieille antienne de l'Empire depuis Woodrow Wilson, pouvait commencer.
 
Hélas, la démocratie irakienne peine toujours à émerger, entre deux explosions, qui embourbe les boys à Bagdad et à l’entour. Ils y sont encore : l’addition est corsée. Entre les rives millénaires du Tigre et de l’Euphrate, la pax americana coûte très cher ! Dans une analyse parue le 09 janvier 2006, Joseph Stiglitz, Nobel d’EconomieLe choix des lauréats Nobel de l’année 2004 fut la goutte qui fit déborder le vase : le norvégien Finn Kydland, et l’américain Edward Prescott, obtinrent le prix pour un article de 1977, dans lequel ils avaient « démontré », savant modèle écomathématique à l'appui, que les banques centrales doivent échapper à toute pression des élus …, ancien conseiller de la Banque Mondiale et de Bill Clinton, estima que l’administration Bush avait fortement minoré le prix de la guerre d’Irak. Selon cette étude, l’escapade libératrice pourrait coûter jusqu’à 2000 milliards de dollars si les troupes américaines restaient jusqu’en 2010 en Irak : tout confondu, c’est-à-dire morts et blessés compris. Pour le Pentagone, le coût des opérations est de l’ordre de 4,5 milliards par mois, hors pertes humaines 2, qui pourtant s’accumulent. Côté irakien notamment, les « dommages collatéraux » sont considérables : le 11 octobre dernier, le journal britannique The Lancet estimait à 655 000 le nombre d'Irakiens qui auraient péri depuis l’invasion américaine 3, l'équivalent de la population de New-York toutes proportions gardées. C’est beaucoup pour une guerre arbitraire : le 16 mars 2004, le démocrate Henry Waxman rapporta devant la Chambre des Représentants 237 mensonges officiels ou déclarations trompeuses, dûment répertoriés, tenus par les faucons fédéraux Cheney, Rumsfeld, Rice 4. Et par Walker Bush lui-même, primus inter pares.
 
Contrairement à Desert Storm, la première guerre du Golfe, qui coûta 62 milliards de dollars, largement financée par l’Arabie Saoudite et le Koweït, où les Etats-Unis ne réglèrent qu’un cinquième de la facture 5, Iraqi Freedom pèsera majoritairement sur l’oncle Sam, c’est-à-dire sur le contribuable américain. La dépendance financière extérieure de l’Union s’accroit vertigineusement, menaçant chaque jour davantage l’équilibre mondial de tant d’emballement. La surchauffe hégémonique de l’ordre américain, aussi bien économique que militaire, a un prix : en 2004, les dépenses militaires des Etats-Unis ont dépassé celles de l’ensemble des 191 autres pays de la planète. Combien de temps encore les déficits abyssaux pourront-ils financer l’american way of life ? En 1952, les épargnants américains appointaient eux-mêmes 90% des emprunts du gouvernement fédéral de Dwight Eisenhower. « La dette publique est une créance que nous avons à l'égard de nous-mêmes » professait alors Abba Lerner, keynésien convaincu, qui n'y voyait pas mauvaise politique 6. Un demi-siècle plus tard, cette souscription domestique a été divisée par deux, relayée par les investisseurs étrangers qui financent près d'un bon du Trésor sur deux (45% en 2005) 7. Qu'un doute surgisse sur la capacité, ou simplement la volonté des Etats-Unis de rembourser, et quelques rêves de grandeur pourraient se dissiper. Quelques dettes surtout.
 
Au cours des seuls vingt-quatre mois qui suivirent l’effondrement des Deux Tours, les autorités américaines ont accumulé plus de dettes que le pays n’en avait jamais contractées depuis son Indépendance 8. Le lobby militaro-industriel a de gros appétits, qu’il faut nourrir sans cesse, à la hauteur des ambitions supérieures de l’Empire. Le Congrès ne manque jamais, a fortiori lorsqu’il n’est pas consulté comme ce fut le cas par Truman pour la Corée, d’accorder les quitus nécessaires à la défense des intérêts de la nation, qui sont toujours menacés. Qu’ils viennent à être bien réels, portés sur le sol même de la mère patrie comme on le vit à l’automne 2001, et l’émotion d’un peuple toujours prompt à s’enflammer sous la bannière suffit à éperonner quiconque le brave. L’Afghanistan d’outre-tombe fut de cette eau-là, patriotique, cependant que l’Irak ne fut qu’à poursuivre l’ivresse d’une victoire facile. Las, celle-ci « coûte que coûte » sans discontinuer ! Sans doute se souviendra-t-on mieux de Walker Bush pour sa politique militaire que pour toute autre prouesse économique, lui-même se souvenant peut-être, par atavisme, de l’empire britannique qui ne fut guère économe du sang de ses marins, et encore moins des dettes : et depuis Sir Robert Walpole, premier Lord du Trésor britannique (1721-1742), « ce n’est plus un secret que la dette du gouvernement n’a jamais à être remboursée 9 ».

Pour l’heure, les marchés financiers cotent gaiement ; rien ne semble perturber leur marche en avant, hors quelques trous d’air ici ou là, ce qui ne manque pas de jeter un voile sur leur capacité à embrasser le réel. Le 01 décembre dernier, l’un des indices qui mesure l’activité industrielle outre-atlantique, l’ISM Manufacturing, passa sous la barrière psychologique de 50 : outre le recul sévère du manufacturage, ce signal est généralement admis comme avant-coureur d’une récession économique. Les indices de la planète chutèrent : puis le Dow Jones se redressa en séance, regagnant quasiment les 100 points perdus dans les deux dernières heures de cotation. Ainsi Wall Street paraît-elle se moquer comme d’une guigne de l’affaiblissement du dollar, du déficit commercial américain (en moyenne 65 milliards de dollars par mois, un record !), de son déficit budgétaire, que les dépenses notamment militaires cumulées aux réductions d’impôt envoient au trente-sixième dessous, plus généralement de la dette abyssale du pays. A ce stade-là, l’affaissement des créations d’emplois (230 000 en août, 148 000 en septembre, 92 000 en octobre 2006), les tensions inflationnistes qui suivront les augmentations de salaires revendiquées, la remontée des taux, possible, ne sont que des anecdotes. 
 
Bouclons sur le raid irakien. En 2002, une étude de l’Académie américaine des Arts et des Sciences évaluait, au titre des conséquences de la guerre, l’impact d’une flambée des prix du pétrole sur l’économie américaine en cas de conflit prolongé : les dépenses pourraient atteindre 1 200 milliards de dollars 5. Etait-ce donc bien le moment d’aller faire souffler le vent de la démocratie, même en optimum de second rang ? D’autres démocrates, américains ceux-là, clorons sans doute cette ruineuse aventure. Les marchés financiers sauront-ils attendre ?
 
 

 
(1) Bob Woodward - « Bush en guerre »
(2) Le Monde Diplomatique, le 18/01/2006 – « Combien coûte la guerre d’Irak »
(3) The Guardian, le 11/10/2006 – « 655.000 Iraqis killed since invasion »
(4) Le Monde Diplomatique, Septembre 2006 – «  Une commission parlementaire américaine :237 mensonges officiels »
(5) Le Monde Diplomatique, Avril 2003 – « L’ordre américain, coûte que coûte »
(6) Bernard Landais (1998) – « Leçons de politique budgétaire »
(7) William Bonner (2005) – « L’Empire des dettes »
(8) Site officiel du
Trésor américain
(9) H.A. Scott Trask « Perpetual debt : from the British Empire to the American Hegemon »
 
 

 
Illustration : Planète aquatique et terres émergées
 
 

par Marc Aragon publié dans : Chroniques
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