Samedi 13 janvier 2007
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Apatride, humaniste, philanthrope, Georges Soros est d'abord connu pour son génie financier.
Vingt ans après qu’Alfred Winslow Jones eut conçu le premier « hedge fund » en 1949, il créa lui-même le Soros Fund Management, un groupe de fonds (Quantum, Quota, …) destiné à protéger et valoriser 4 millions de dollars d’actifs : en 1979, le fonds gérera 100 millions de dollars, puis bientôt 7
milliards, en 1989, culminant à 28 milliards de dollars en 1998. Julian Robertson fit aussi bien avec son Tiger Management Corporation :
ses fonds fauves (Jaguar, Panther, Puma, ...) qu'il dota en 1980 d'un capital de 8,8 millions de dollars, rallieront 22 milliards de dollars d’actifs en 1998
1 ! Hélas, la crise asiatique et la banqueroute de
la Fédération de Russie gâteront ces beaux édifices, notamment le plus culte d’entre eux, le fonds LTCMLe 31 août 1998, Wall Street perd en séance 6,8%. Hors les bons du Trésor, qui surnagent, les marchés
chutent, les obligations bancaires plongent. La panique s'installe, irraisonnée. Cette journée noire achève un mois d’août horrifique, qui avait débuté, le 4 août, par un repli du Dow Jones de
3,5%, vite suivi d'une réplique qui ébranla l’indice de 4,4% …, qui faillit ruiner le système bancaire mondial : on frisa la correctionnelle. Qu’importe : la brièveté de la mémoire financière, chère à John Galbraith, comme l’irrépressible fascination du gain, avaient opéré ; l’abondance de liquidités hâta la suite :
à partir des années 1995, les « hedge funds » proliférèrent. Près de 9000 s’activent aujourd’hui à hedger (couvrir) quelque 1300 milliards de dollars 2.
En vérité, les investisseurs institutionnels, c'est-à-dire les banques, assureurs, fonds de pension et autres professionnels de l'investissement, non dénués
eux-mêmes de moyens d'agir, n’éprouvèrent pas soudainement un vif sentiment d’inquiétude, qui eût justifié un désir tout aussi urgent de se couvrir. Les rendements à deux chiffres firent leur
effet, et corrompirent la nature des « hedge funds », littéralement « fonds de couverture », qui se muèrent en machines à cash. On en vint alors à parler de « fonds alternatif », de « fonds
d’arbitrage », de « gestion absolue », de tout qui pût flatter le génie financierQuiconque acheta le Dow Jones ce 3 septembre 1929, fut mal inspiré. L’indice, qui avait pris congé
du réel de longue date, culmina ce jour-là en séance à 386,10 points, propulsé par la fascination qu’exerçait déjà la grande opinion financière sur la foule : économistes et experts cautionnaient
la hausse, analystes et banquiers rameutaient le ban, et nul n’imaginait qu’un génie si partagé pût faillir … et obscurcir les pratiques. Aujourd'hui, rien ne définit mieux les « hedge
funds » que l'exotisme pénétrant de leurs domiciliations : 80% d'entre eux sont enregistrés aux îles Caïmans 3, un caillou caribéen de 262 km2, sous tutelle britannique, à la législation libérale (pas d’impôt direct, secret bancaire absolu) où nichent quelque 30.000
établissements dont 544 banques et 350 sociétés d’assurance 4 ; 45 à 65%
des fonds éliraient de prime la charmante opacité de cet éden fiscal 5 ... Point de
laminoirs ni de hauts-fourneaux en ces lieux, comme on se doute. Point d'angélisme non plus : les sibyllins « hedge funds », électrons libres de la finance, généralement
off-shore, ont abjuré. Leur nouveau credo est celui de la quête absolue du gain. Dans la plus pure tradition de la
spéculation et du lucre.
Alors, la magie financière entre en jeu, qui innove sans cesse : les marchés excellent à couper un risque, une dette, ou les deux, en tranches, en rondelles, en
cubes, puis à le redistribuer, à l’échanger, à l’infini, jusqu’à la nausée, où nul ne distingue plus ce qu’il a acheté, ni vendu, ni risqué. On dérive, on titrise, on fait circuler. Les
stratégies d’investissement sont sans limites, innombrables, défiant l’entendement commun et les règles prudentielles des nations. Ventes à découvert
(positions longues/courtes), arbitrages de prix, de volatilité sur toute sorte d’actifs, obligations convertibles, taux, matières premières, monnaies, dérivés, titres en détresse, etc. Surtout,
on mise gros, on s’endette massivement ; les banques elles-mêmes sont de la partie, sur tous les fronts, qui ne manquent jamais de se tirer une balle dans le pied, prêtant en même temps qu'elles
investissent, ou, mystifiées, récupérant leurs propres mistigris transformés dans l'alambic financier ! Ainsi, à l’automne 1998, quand l'aventure LTCM s'acheva, Merrill Lynch provisionnera 1,4
milliards de dollars 6, l’Union des Banques Suisses, un milliard de francs suisses. A la même
époque, JP Morgan, banque d’affaires qui fut également de la revue, réunit quelques-uns de ses dirigeants à Boca Raton, en Floride : ils y enfantèrent les dérivés de créditL'automne 1929 porta un rude coup au
génie financier. La ruine de la multitude fit le lit d’une hécatombe bancaire sans précédent qui abîma pour longtemps les velléités innovatrices des uns aussi bien que les illusions de tous les
autres. On se hasarda moins. Un demi-siècle s’écoula et rien ne brusqua plus les corbeilles …, un instrument financier dont les « hedge funds »
raffolent aujourd'hui 7. A l'usage des initiés seulement.
Anecdotique en 2001, le marché des dérivés de crédit, « ces armes financières de destruction massive » selon Warren Buffet 8, n'a pas tardé à prospérer : 5.000 milliards de dollars en 2004, puis près de 26.000 milliards à l'été 2006 9 ! L'électricien EnronNous estimons que la période actuelle offre une opportunité extrêmement rare d'acheter les actions d'une entreprise qui demeure extrêmement
bien positionnée pour croître à un rythme substantiel … notamment en fit un usage abusif, et on loua la vista de ses dirigeants, puis quelques cellules avec barreaux, la banqueroute
venue. Ces chiffres sont outrés. Dans le monde de la finance, l'excès commande : le volume quotidien sur les produits dérivés approcherait les 6.000 milliards de dollars, celui des transactions
sur les marchés des changes pourrait franchir cette année la barre des 3.000 milliards de dollars par jour 10 ! Et jamais le
système financier mondial n’a autant fourmillé d'investisseurs opaques, « hedge funds » en tête, qui se multiplient. D'août 2005 à août 2006, quelque 1900 ont vu le jour. Les plus gourmands se
sont mis à l’activisme, jusqu’à dicter leur agenda aux sociétés au capital dispersé (Atticus Capital, TCI par exemple avortèrent l'union des bourses européennes,
Centaurus contraignit le distributeur néerlandais Ahold 11), d’autres sont à franchir la ligne rouge, comme le très huppé
SAC Capital Management, accusé par l’assureur canadien Fairfax Financial de racket boursier, qui lui réclame 5 milliards de dollars 12. D’autres enfin ont fermé boutique : 575 environ l’an passé. On dérape, on banqueroute. On se presse de recommencer.
Quelques stars vacillèrent, comme Citadel ou Richie Capital, quand l'ouragan Katrina navra les
installations pétrogazières du golfe du Mexique en 2005. D’autres, qu’on peinerait à tous citer, comme Beacon Hill, Ospraie Management, MotherRock, Gothan Partners, …, ont
sombré. Amaranth
AdvisorsGreenwich Village, Connecticut, cité maudite pour les hedge funds : déjà en 1998, LTCM, le fond spéculatif le plus fameux au monde y avait élu domicile, et sa faillite
exemplaire demeure dans les mémoires. Bis repetita placent : Amaranth Advisors …, en octobre 2006, rafla la mise en escamotant quelque 6 milliards de dollars, mieux que
LTCM, renfloué d’à peine 3,6 milliards de dollars ! Des pertes sans précédent, en attendant pire. « Si la faillite d'Amaranth s'est relativement bien passée, nous ne devons pas en conclure
que le choc sera aussi doux la prochaine fois - et il y aura, bien sûr, une prochaine fois. Si nous connaissons une nouvelle crise financière dans les années à venir, on y verra certainement
quelques hedge funds au centre ou pas très loin », prévint sir John Gieve, vice-gouverneur de la Banque d'Angleterre 13. Henry Paulson, secrétaire
américain au Trésor, prônerait une transparence accrue ; la SEC - Securities and Exchange Commission 14 prévoirait d’enquêter sur
les liens entre les « hedge funds » et les banques. Enfin, à l'automne, Angela Merkel assura que son pays ferait de la régulation de ces fonds un thème de sa présidence du G8 en 2007
15. Tant mieux. Pourtant, il y a fort à parier que la prégnance
des lobbies financiers finira par reléguer ces incantations à la place qu'ils leur réservent : l'arrière-plan. Jusqu'à l'accident.
Les partisans de l'efficience suggèrent de ne rien faire, comme d'habitude : honnies soient les règles, vive les Iles
Caïmans ! On peut toujours rêver. Dans le cybermonde des « hedge funds », celui des dérivés de crédit et de la flibuste financière, la catastrophe est elle-même objet de profit. On attend donc
celle du mâle alpha.
(1) Daniel Capocci - « Introduction aux Hedge Funds »
(2) http://www.deutschebank.be/fr/pdf/Dossiers-rendement-absolu.pdf
(3) Le Nouvel Economiste - N°1362 - Du 19 au 25 octobre 2006
(4) Quid 2006
(5) Alternatives Economiques - N°252 - Octobre 2006
(6) Roger Lowenstein - « When Genius Failed : The Rise and Fall of LTCM »
(7) Le Monde Diplomatique, Octobre 2006 - « Une Economie d'Apprentis Sorciers »
(8) Le Figaro, le 03/10/2006
(9) Swaps de Crédit - Les Echos, le 02/10/2006
(10) Reuters, le 08/01/2007
(11) Les Echos, le 04/12/2006 et le 06/01/2007
(12) Le Monde, le 07/11/2006
(13) Le Times, le 17/10/2006
(14) La Securities and Exchange Commission (SEC) est le gendarme de la Bourse aux Etats-Unis
(15) Les Echos, le 28/11/2006
Illustration : Georges Soros
Par Marc Aragon
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Publié dans : Le sérail
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