Dimanche 11 février 2007
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Les médias officiels,
amnésiques, ne pipèrent mot. La presse, prudente, fit de même. Le Quotidien du peuple osa deux brèves distraites, et ce fut tout. En septembre 2006, aucun ralliement ne commémora le trentième
anniversaire de la mort de Mao Zedong, feu le Grand Timonier, qui fossoya 30 millions de chinois dans le Grand Bond en Avant, quelques millions encore lors de la Révolution Culturelle, et tant
d'autres durant sa Longue Marche vers la Nuit. Une page est tournée 1.
Voici que la lumière pénètre mieux, plus douce, du moins l'espère-t-on, qui convie un milliard d'hommes et de femmes à des lendemains plus éclairés. La Chine avance, à grands pas, résolue : croissance à deux chiffres et marchés financiers en furie.
Les places chinoises, Hong-Kong, Shenzhen, Shanghai surtout ont flambé en 2006 : après des années d'errance, le Shanghai Index acheva l'exercice sur une hausse de 130%, finissant en trombe avec un gain de 15% sur les six ultimes séances, dont 4,20% sur la seule du 29/12/2006 ! Les capitalisations boursières bondirent, à l'unisson, affichant les plus fortes progressions de la planète : +221% à Shanghai, +97% à Shenzhen, +63% Ã
Hong-Kong 2. Les volumes, naguère chétifs, s'alignèrent, qui avoisinent désormais 20 milliards de dollars quotidiens 3, semblables à ceux négociés à New York et Tokyo.
Du coup, l'engouement ne se dément plus, suscitant une ruée sans précédent sur les « comptes titres » : selon la Société Chinoise de Dépôts et Compensation, il s'en ouvre près
de 90.000 chaque jour 4, soit près de 2 millions par mois ! Les épargnants
y croient, dur comme fer : un sondage récent du China Daily a révélé que 53% d'entre eux voyaient les Bourses du pays parties pour dix années prospères 5. Ce qui apparaîtra mesuré si l'on se souvient qu'en 1929, Irving Fisher, économiste
réputé, prévoyait « un haut niveau permanent du cours des actions ».
L'heure n'est donc pas aux sceptiques. Pas encore du moins. Tout est outré, depuis les cours, qui galopent, jusqu'aux capitaux levés. La multitude est insatiable et
en redemande. En octobre, ICBC, première banque commerciale chinoise, goliath public mal géré, grevé de mauvaises créances, levait 22 milliards de dollars au prix d'une entrée conjointe Ã
Shanghai et Hong-Kong, réussissant la plus massive introduction jamais vue 6 : fin 2006, le cours de ses actions, qui avait crû de 70%, en fit la troisième banque mondiale en capitalisation devant HSBC ! Les
investisseurs, avides, n'eurent pas assez de ces introductions géantes. Alors, les prétendants à la cote se succédèrent, opportunistes, pour capter une part de cette manne financière.
Point de candidats dont l'introduction n'ait été largement sur souscrite, comme celle de China Life, couverte 49 fois 7, dont le cours doubla d'emblée, surclassant China Communication, qui ne s'apprécia que de 86%
à sa première, ou Datang, l'un des électriciens du pays, qui se contenta d'un bond de 71% ! Bref, les places chinoises levèrent plus de 43 milliards de dollars de capitaux durant
les onze premiers mois de 2006, contre 40,5 Ã Londres et seulement 38,3 Ã New York, Nasdaq compris 8.
« Comme à l'accoutumée, lorsqu'on vit que certains s'étaient beaucoup enrichis au prix de si peu d'efforts, ce fut la ruée pour participer, qui alimenta la
poursuite de la hausse » 9. Cheng Siwei, vice-président de
l'Assemblée Nationale, avait-il lu John Galbraith quand il choisit enfin d'évoquer la formation d'une bulle boursière ? « Dans un marché à la hausse, les gens investissent de
façon assez irrationnelle. Chacun pense y gagner ; mais beaucoup finiront par perdre » estima-t-il le 31 janvier 2007, dans un entretien au Financial
Times. Shanghai chuta aussitôt de 4,92%. On apprit que les autorités
chinoises avaient ordonné aux banques, deux jours avant, de cesser leurs prêts aux particuliers et aux entreprises afin que ceux-ci ne pussent plus alimenter la spéculation boursière
10. Une saine mesure qui eût peut-être sauvé la mise en 1929 où de
mêmes mécanismes étaient à l'oeuvre ... L'homme est incorrigible, indéfectiblement sujet, dans le temps et dans l'espace, à cette fameuse exubérance irrationnelle qu'Alan Greenspan, ex-patron de la Fed
évoqua en prélude au krach des années 2000. Aussi craindra-t-on que si quelques-unes des causes de la flambée des bourses chinoises sont similaires, alors quelques-unes au moins des conséquences
seront similaires. Shanghai ou Wall Street, c'est tout comme.
Les partisans d'une Bourse dans son siècle, corrélée aux affaires du temps, dont les évolutions suivraient la marche des entreprises
et de la nation, pourront trouver ici matière à contentement : car si le Shanghai Index brilla, la croissance chinoise fit de même, arborant en 2006 une croissance récurrente
à deux chiffres (10,5%) 11. La Chine, qui stimule le
PIB mondial, est lancée à grande vitesse, justifiant sans doute les spasmes qu'accusèrent les métaux, le pétrole, et autres déséquilibres mondiaux. La surchauffe est à prévoir, et quelques
risques collatéraux avec. Le principal enjeu à venir réside dans la bienveillance des banques centrales asiatiques à l'égard des emprunts américains :
l'empire des dettes se finance largement auprès de quelques obligés dont le Japon, qui accepte ainsi de payer le prix de sa protection pour son commerce et ses investissements étrangers, et la
Chine, qui craint des représailles protectionnistes. Que Pékin en vienne à reconsidérer sa position vis-à -vis des déficits américains, songeant à moins les souscrire, voire à recycler une partie
de ses 1000 milliards de réserves en dollars, et le climat pourrait vite changer. Alors le Shanghai Index, qui flambe bien assez tout seul, ne sera pas seul à dégringoler.
(1) 600/700 millions des Chinois actuels sont nés après la mort de Mao (Le Figaro, le
09/09/2006)
(2) La Presse Affaires.com, le 26/01/2007
(3) AFP Tokyo, le 05/02/2007
(4) Le Point, le 31/01/2007
(5) http://www.shanghaivista.com
(6) Le Monde, le 29/12/2006
(7) La Tribune, le 28/12/2006
(8) Les Echos, le 27/12/2006
(9) John Kenneth Galbraith - « Brève Histoire de l'Euphorie Financière »
(10) La Tribune, le 31/01/2007
(11) Courrier International, du 18 au 24 janvier 2007
La Bourse de Windhoek s'est haussée de 126,30% en 2006. Pourtant, la croissance de la Namibie ne s'est pas particulièrement distinguée
dans le même temps, estimée à 4,2% pour l'exercice. Un contre-exemple parmi d'autres qui contrevient à la corrélation, généralement convenue, entre l'évolution des Bourses et la
conjoncture régionale ou internationale.
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