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La planète Boursière

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Vendredi 23 février 2007 5 23 /02 /2007 01:00
 
 
Ceux d’avant étincelaient moins. Isolés, loin des parquets, encastrés entre le contrôle de gestion et la comptabilité, on les imagine, trois-pièces strict, de préférence sombre, chemise blanche de rigueur, à décrypter d’interminables chroniques de chiffres, de bilans et de perspectives. Les analystes financiers de l’ancienne époque étaient sûrement de cette sorte, à s’échiner pour le roi de Prusse, dans l’ombre, décortiquant sans relâche les communiqués et les notes des sociétés afin que nul n'en ignore. Une vieille école en somme. Puis vinrent les années 1990, celles que Joseph Stiglitz, prix Nobel d'EconomieLa controverse Nobel

Le choix des lauréats Nobel de l’année 2004, section Economie, fut la goutte qui fit déborder le vase : l’américain Edward Prescott et le norvégien Finn Kydland obtinrent le prix pour un article de 1977, dans lequel ils avaient savamment établi, mathématiques en bandoulière, que les Banques centrales doivent échapper à toute pression des élus. Un pur bijou néoclassique ! Le libéralisme y gagnait un supplément d'âme, et les écomathématiciens, un surplus d'empire sur les élites dirigeantes. La haute finance endimanchée, jamais en reste de baliser son pré carré, salua aussi, Banque de Suède en tête. D’aucuns, épris de scientificité, se crispèrent (…)

, baptisa les Roaring Nineties, en écho aux Roaring Twenties qui précédèrent le krach de 1929. Ces années folles-là seraient telles leurs devancières, volubiles, pleines d’excès et de dérives. Les commis industrieux avaient vécu : la nouvelle génération sonna l’heure des roadshows, du marketing boursier, de la création de valeur.

En 1933, peu après le désastre et la déroute du système bancaire américain
1, le Glass-Steagall Banking Act instituait la séparation entre les banques commerciales de dépôts, gérant l’épargne des clients - laquelle serait désormais garantie par l'Etat au travers de la Federal Deposit Insurance Corporation (FDIC) -, et les banques d’investissement, vouées aux opérations sur titres et valeurs mobilières. Ce divorce ne résistera pas au grand mouvement de dérégulation des années 1980, lobbying compris, parachevé par la loi de modernisation des services financiers que signera Bill Clinton en 1999 2. Cette liberté retrouvée, sur laquelle Alan Greenspan, président de la Fed, avait donné des gages dès 1986, fera sauter un autre bouchon, la muraille de Chine 3, sas coupe-feu entre les analystes financiers et les banquiers d’affaires - bancanalystes. Car, au sein d’une même compagnie, voilà deux groupes qui voisinent : les premiers évaluent les sociétésIl y a une déconnexion entre la valeur fondamentale d’une entreprise et sa valeur perçue par le marché. Notre cours de Bourse a progressé de 35% depuis le début de l’année, uniquement parce que nous somme revenus dans la norme au niveau de notre communication financière … pour conseiller leurs clients fortunés ou institutionnels, les seconds négocient des placements de titres et des mandats de gestion. Pas facile dans ces conditions d’émettre un jugement défavorable sur une entreprise susceptible de vous confier une opération de fusion/acquisition lucrative ! La dérégulation rendit tout plus possible. La planète média rendit tout plus facile. Tout devint plus perméable. Le pire n’allait plus tarder.

Jack Grubman fut l’un des analystes financiers les plus en vue des années Internet. Spécialiste des télécoms chez Salomon Smith Barney,
filiale de Citigroup, il se signala par ses conseils sur WorldCom : le 6 janvier 2000, il recommanda la valeur à l’achat tandis que le titre cotait 47,87 dollars, puis, réédita quatorze fois le même conseil durant les mois suivants malgré la chute du titre, notamment le 11 avril 2002 tandis que WorldCom ne cotait plus que 4,64 dollars. Quinze jours après, le cours hoqueta à 3,98 dollars en même temps que l’intéressé, qui se déclara … neutre sur la valeur ! WorldCom s'effondra le 21 juillet 2002 4. L'intérêt de la banque, jusqu’au-boutiste, venait de ce qu'elle avait aidé 81 sociétés du secteur à lever 191 milliards de dollars, en échange de plusieurs centaines de millions de dollars d’intermédiation 5 ! Mais d’autres encore s’illustrèrent, comme Mary Meeker (Morgan Stanley), égérie du Web, ou Henry Blodget, recruté par Merrill Lynch après une prouesse sur Amazon 6, pris la main dans l’e-mail sur l'action Infospace qu'il qualifia de détritus cependant qu'il en conseillait l'achat à ses clients 7. Entre autres indélicatesses et autres indélicats.

On soldera le tout le 28 avril 2003, après qu'un accord entre les autorités et les dix principales banques de Wall Street eut convenu d'arrêter les poursuites pénales contre les pratiques des analystes : celles-ci accepteront de débourser 1,4 milliard de dollars, la sanction la plus importante jamais infligée à des institutions financières aux Etats-Unis 8
. Goldman Sachs, dont quelques présidents devinrent secrétaires d’Etat au Trésor, sera de la partie, dans sa plus pure tradition d’affairisme. Goldman Sachs dont les analystes publièrent une note dithyrambique sur l’électricien EnronNous estimons que la période actuelle offre une opportunité extrêmement rare d'acheter les actions d'une entreprise qui demeure extrêmement bien positionnée pour croître à un rythme substantiel ... Nous sommes convaincus que les rumeurs négatives autour de l'entreprise sont fausses …, le 9 octobre 2001, intitulée « Still the best of the best », relayés par UBS Warburg, ou Crédit Suisse First Boston, qui maintiendront un conseil d’achat jusqu’au 28 novembre suivant : le 2 décembre 2001, Enron était déconfit ; 63 milliards de dollars d’actifs s'évanouissaient, 55000 salariés perdaient leur emploi et leur retraite 9. Les banques partenaires touchaient 250 millions de dollars de commission chaque année 10 … Un été plus tard, Alan Greenspan, las de tant de duplicité, lancera : « La falsification et la fraude détruisent le capitalisme » 11. On le croira assez.

Pourtant, en pleine bulle Internet, quelques-uns surnagèrent. Ravi Suria, analyste chez Lehman Brothers, osa, en juin 2000, une note à contre-courant alléguant qu’Amazon, leader mondial de « l'e-commerce », pourrait manquer d’argent début 2001 «
à moins de sortir un lapin financier de son chapeau magique ». Crispation sur le Nasdaq : le titre chuta aussitôt de 20 %, délestant au passage Jeff Bezos, fondateur d’Amazon, de plus d’un milliard de dollars 12 ! Ravi Suria fut mis à l'index, et la banque d’affaires, moins en cour chez Amazon. De ce côté-ci de l’atlantique, voici Edouard Tétreau, analyste au Crédit Lyonnais Securities Europe, qui fusilla courageusement Vivendi Universal dans sa note du 20 mars 2002 - « Vivendi, la fin d’une exception » 13 -, quatre mois avant que Jean-Marie Messier quittât le navire. Et de cet autre côté-là de la Manche, voici Derek Terrington, analyste londonien remercié pour s’en être pris trop tôt à Robert Maxwell, l’idole des marchés financiers du début des années 1990. Il dénonça les malversations du magnat britannique dans une note au titre astucieux : « Can’t Recommand A Purchase », dont les initiales, « CRAP », signifient « pourri, dégueulasse ». Tout n’est donc pas perdu.
 
Au cours de son enquête, en 1929, le représentant de l’Alabama, Henry Steagall, dénonçait déjà « la pratique de la désinformation qu’utilisent les agents de change sur la valeur réelle des titres, l’agiotage des banques de dépôts et les cumuls de fonction opérés par des firmes comme la Kuhn, Loeb & C° »
14. Sans régulation ni déontologie, les marchés sont une foire d’empoigne, sans foi ni loi. C'est là le fait.
 
 
 

 
(1) Historical Statistics of the United States : 25568 banques en 1929, 14772 en 1933 ;
(2) Le Glass-Steagall Banking Act est abrogé en 1999 par le Gramm-Leach-Bliley Act ;
 
La loi Gramm-Leach-Bliley permet à un même conglomérat financier d'offrir toute la palette des services financiers (banque, assurance, titres, capital-investissement ...) sous un statut de holding et le contrôle de Federal Reserve Bank. Les banques d'investissement restent contrôlées par la SEC (Les Echos, le 23/09/2008 - Splendeurs et misères des établissements d'investissement).

(3) Expression convenue dans le jargon professionnel
(4) Plus grande faillite de tous les temps (103 milliards de dollars d'actifs, 24000 emplois)
(5) http://www.elcorreo.eu.org/article.php3?id_article=338
 
Salomon Smith Barney aura réuni pour WorldCom, Global Crossing ( faillite le 28/01/2002) et Qwest, des capitaux de 24,7 milliards, 5,4 milliards et 5,6 milliards de dollars. Les commissions respectives furent de 140,7 millions, 83,8 millions et 34,4 millions de dollars.

(6) Décembre 1998, Blodget prédit qu'Amazon doublerait en un an : affaire conclue en 3 semaines !
(7) Le Nouvel Hebdo, le 23/05/2002
(8) Le Monde, le 15/09/2003
(9) Vincent Almond - « Les Mensonges de la Bourse »
(10)
http://www.efi-formations.com/enron.pdf
(11
) Le Monde, le 18/07/2002
(12) 01.Net, le 26/06/2000 - « Amazon.com dans la tourmente boursière »
(13) Edouard Tétreau - « Analyste - Au coeur de la folie financière »
(14) http://www.melchior.fr/melchior/melchior.nsf/allbyID/40C6484FD4538DB4C1256CA6003DD3FC
 


 
Illustration
: Détail de la Muraille de Chine



Par Marc Aragon - Publié dans : Historiographie
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