Le Shanghaï Index faisait ce
qu'il avait pris l'habitude de faire : il montait. En 2006, son irrésistible ascensionLes médias officiels, amnésiques, ne pipèrent mot. La presse, prudente, fit de même. Le Quotidien du peuple osa deux brèves distraites, et ce fut
tout. En septembre 2006, aucun ralliement ne commémora la trentième bougie de la mort de Mao Zedong … l’avait déjà propulsé de 130% ; n’était-ce un léger repli, il continuait. Le 26
février, l'indice culmina à 3040 points, après dix séances de hausse quasi-continue et un gain de 16% ! Le 27, coup d'arrêt : les bourses chinoises cédaient, Shanghai en tête, de 8,84%, après que
les autorités eurent limité le crédit pour la spéculation, et que l’on craignit que le prochain Congrès National du Peuple en fît plus sur cette question et d’autres. La zone pacifique suivit,
Tokyo bien sûr, dauphin mondial, qui acheva de transir les parquets : l'Europe, puis New York, chutèrent d'environ 3%, et le reflux dura les jours suivants. Pourtant, la Chine n’est encore
qu'une naine boursière : fin 2006, ses places ne représentaient que 5,65% de la capitalisation mondiale, loin derrière la locomotive américaine 1. Et rien ne vaut qui n’émane du prince lui-même : la grande affaire viendra des Etats-Unis. En attendant, comme à
l’accoutumée, une étincelle avait suffi, imprévisible, et le feu s’était répandu dans la plaine, partout, où qu’il pût consumer.
La tempête chinoise fut l'occasion d’épousseter l'opinion. Les doutes récurrents sur l'économie américaine, qu'on avait mis sous le tapis, resurgirent
subitement quand le Bureau of Economic Analysis (BEA) revit en baisse notable la croissance au quatrième trimestre 2006. L’estimation parue en janvier, qui avait estampillé une hausse de
3,5% du PIB en rythme annuel, fut balayée : on se contenterait de 2,2%, soit une erreur de près de 40% ! Une peccadille de 100 milliards de dollars ! Bah, l'économétrie américaine n’est pas
la seule aux prises avec les prévisions
trompeusesL’année 2003 fut un record : jamais les organismes ayant à mesurer la conjoncture économique, offices, instituts, observatoires et cabinets de toutes sortes, ne mirent
autant à côté de la cible ! Collectivement anticipée comme une année de reprise, après un mauvais cru 2002 (1,2%), l’année se terminera avec un taux de croissance de 0,8%, le plus faible depuis
10 ans …. Henry Paulson, secrétaire d'Etat au Trésor, écarta prestement doutes et mécomptes, déclarant le 2 mars : « Je suis attentivement la croissance et je crois que
l’économie américaine est en bonne santé » 2. Le grand argentier parle et nous le croyons. Comme nous l’entendions du temps où
il présidait Goldman Sachs, quand la banque encensait Enron à deux mois de sa chute ! Et si rien ne permet de dire combien de valeur ajoutée, miscible au PIB, contenait les 100 milliards de
dollars du chiffre d'affaires d'Enron – entre autres faillites frauduleuses - 3, tout porte à croire que quelques chiffres sont
pipés, et des déclarations, vides de sens. Les Marchés crurent mieux le vieux maestro Alan Greenspan, qui fit signe, à son habitude, opinant « qu’une récession était possible cette
année, mais pas probable » 4. On entendit récession.
Et voici le retour de la Chine. Dans les années 1970, tandis que l’Empire du Milieu sombrait dans les ténèbres, les Etats-Unis, au faîte de leur puissance,
dénonçaient les accords de Bretton Woods, et inauguraient une pratique dont ils ne se déferaient plus : l’heure vint aux déficits, gagés sur un papier-monnaie, le dollar, à peine moins respecté
que l’étalon-or que l’on venait précisément d’abandonner. Le commerce extérieur de l’Union, qui noua son premier déficit en 1971, ne produira plus alors aucun excédent, sauf en 1973 - l’année du
choc pétrolier ! -, et 1975. L’exercice 2006 s'avéra désastreux, qui paracheva un solde négatif de 763,6 milliards de dollars, doublant celui de 2001 5. Quelques-uns signalèrent la moindre dégradation de ce déficit, comme un fait notable, nous rappelant que le Titanic coula moins vite que le
Lusitania ! Un tiers du déficit des biens provient de la Chine (232,5 milliards de dollars), devant l’Union Européenne (116,6), et le Japon (88,4) 6, aussi peu réputés les uns que les autres pour la richesse de leur sous-sol. Ainsi, l’importation de matières premières, de pétrole notamment, n’est-elle
pas la cause première du déséquilibre : en 1997, les biens de technologie avancée était excédentaires de 32,2 milliards de dollars, en 2006, ils étaient déficitaires de 38,3 milliards
7. Les Etats-Unis consomment davantage qu’ils ne produisent : ils sont devenus dépendants. Donc nerveux.
La profonde mutation vers les activités de services - finance, assurance, juridique, ... - a accéléré le déclin de l'industrie américaine. Des pans entiers de
production et de savoir-faire domestiques ont été sacrifiés : Airbus a rallié Boeing, Lenovo devancera Dell, bientôt les programmeurs indiens développeront les prochains Windows. La réalité du
déficit commercial abyssal est bien celle-ci, qui montre l'improductivité de la nation tout entière, son incapacité à produire toutes sortes de biens qu’elle importe à outrance, du tout-venant,
venant de partout. Et de cette dépendance émerge une géopolitique outrancière, délétère, qui inquiète par son unilatéralisme naissant. Ainsi, le meilleur produit d'exportation de l'Union
semble-t-il être sa puissance militaire, qu'elle aéroporte, théâtralise à outrance et fait parader bruyamment, loin des mandats onusiens. En Irak par exemple, où « la quatrième armée du mondeLe 15 septembre 2001, quatre jours à peine après
l’effroyable cataclysme qui frappa New-York, Paul Wolfowitz, second de Donald Rumsfeld et va-t’en guerre endurci conseilla au président des Etats-Unis d’attaquer l’Irak sans languir. C’était une
option : Walker Bush préféra l’aventure afghane … », selon les propres termes du vice-président Richard Cheney, fut expédiée en six semaines, ou dans les outre-tombes afghanes et
nord-coréennes. Premier budget mondial de la défense, dépassant celui de tous les pays réunis, l’oncle Sam, ultra-libéral, fait du Keynes comme Keynes lui-même n'en aurait pas rêvé : la
croissance par la dépense militaire financée par le déficit 8 ! Mais qui peut
bien menacer les Etats-Unis, sinon les Etats-Unis eux-mêmes ? L'Empire s'époumone de tant vouloir convaincre.
Tout impérial qu'il soit, le déficit commercial américain ne peut cependant qu'il ne doive doit être compensé dans la balance des paiements courants. Avant Bretton Woods, un
exportateur créditeur aurait présenté ses excédents de dollars à la Réserve Fédérale, et aurait obtenu du caissier leur convertibilité en or ; l’affaire eût été soldée sur le champ. En sorte que
si l’on n’avait plus d’or, on n’avait plus d’argent, a fortiori plus de déficits commerciaux sans un emprunt international ! C’était aussi simple que cela. L’Amérique inventa mieux : plus
d’or mais encore du papier-monnaie, nominaliste, as good as gold, avec la meilleure caution qui soit, celle de la première puissance planétaire. Ainsi, les dollars exportés sont-ils
réimportés sous forme d’actifsComme beaucoup,
Mizuho Financial, deuxième banque japonaise, commença par nier son exposition aux subprimes. Mais, peu à peu, les enchères montèrent ; en décembre, la banque annonça une perte de 1,59 milliards
de dollars pour l’exercice 2007-2008 … - entreprises, titres, immeubles, etc -, et de signes monétaires - bons du Trésor, obligations, etc -, au point qu’aujourd’hui les montants des
réserves en dollars détenus par les étrangers sont astronomiques. Particulièrement, ceux de la Banque Centrale chinoise, qui pourrait s’acheter les trois premières entreprises américaines
ExxonMobil, General Electric et Microsoft ! Au train où vont les choses, Citigroup et Bank of America pourraient être ajoutées au panier avant deux ans 9. Mais ces détenteurs pourraient aussi décider de s'alléger d’une part de leurs avoirs, assurant pour le coup la
glissade du dollar, et par contrecoup, toutes sortes d’effets collatéraux.
(1) Fédération Internationale des Bourses de Valeurs (FIBV)
Fin 2006, la capitalisation boursière mondiale s'élevait à 50.635 milliards de dollars. Les places américaines contribuaient pour 38%
de l'ensemble (NYSE 15.421 et Nasdaq 3.865) devant le Japon 15% (Tokyo 4.614 et Osaka 3.122). La Bourse de Londres capitalisait 3.794 milliards de dollars, Euronext 3.708. Quant aux
places chinoises, elles capitalisaient : Hong-Kong 1.715 milliards de dollars, Shanghai 917 et Shenzen 228.
Illustration : L'économie dollar stylisée
par Marc Aragon
publié dans :
Chroniques
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