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La planète Boursière

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Jeudi 5 avril 2007 4 05 /04 /Avr /2007 00:42
 
 
La corbeille du palais Brongniart, où l’on cotait la fine fleur de l’industrie française, Aquitaine, Peugeot, Wendel … maintenait un ordo strict : l’atmosphère raréfiée du parquet, réservé aux seuls Agents de Change, semblait étouffer le charivari des courtiers qui opéraient plus loin ; ce rituel dissipait une pompe aristocratique. Ces messieurs de la Compagnie, Hayaux du Tilly, Huet de Paisy, Rochoux d’Aubert, d’autres, du même sang, avaient pâli qu'on tolérât les « coulissiers » dans l'enceinte, en 1942, lesquels cotaient jusqu'alors les sociétés non agréées à même les marches du palais, y compris sous la pluie. Ces « pieds humides », ainsi qu’on les snobait, devinrent des courtiers en valeurs mobilières, puis, en 1961, des Agents de Change adoubés. La componction du pré carré virait au commun. Dame ! En 1988, la Compagnie est dissoute. C’est la fin : des hordes d'opérateurs investissent le Matif, drôlement engoncés dans des vestes bariolées, qui s’époumonent et gesticulent. Le théâtre antique, en noir et blanc, s'est transformé en arène multicolore, braillarde. En 1998, on ferme. Désormais, les ordinateurs vrombiront les cotations : alors les chiffres défilent, comme s’ils secrétaient leur propre dynamique et se mouvaient seuls ; des graphiques miroitent, verts, rouges. Bientôt impair et manque.
 
Tout se fit plus accessible, d’un simple clic, comme le Forex, le marché mondial des devises, qui cote sans discontinuer, à toute heure, où la promesse de gains ultra rapides est là, à portée de main, irrésistible. L’heure est désormais au numérique, au supersonique, au planétaire, de jour comme de nuit, partout en même temps. L’espace et le temps boursier ne font plus qu’un. Dans ce continuum, les données, les ordres, les analyses, bref, l’information circule d’un bout à l’autre des terres habitées, à la vitesse de la lumière. L'instant n’est pas à tergiverser, la réflexion est un luxe : les cours sont fulgurants, et nul ne sait plus de quoi ils sont faits ni qui les fait. Au début des années 1980, les marchés financiers avaient les yeux braqués sur la publication de la masse monétaire aux Etats-Unis ; puis ce fut le déficit commercial américain qui retint l’attention ; aujourd’hui les Bourses ne voient plus d’autre bonheur que de changer sans cesse de faux-semblant : une statistique anodine paraît et c’est le branle ; puis une autre, qui contredit la précédente, et on remballe. Il faut voir comment les indices se cabrent ou piquent du nez, magnifiques, à l’instant même où l’information paraît, c’est-à-dire le Chiffre qui dit tout ce que l’on a besoin de savoir. Nos Agents de Change eussent été bien en peine de suivre cette cadence, et les affaires de leurs clients assurément gâtées.  Les machines, moins atermoyées, ont brouillé les nôtres, de tant d’opinions électroniques.
 
Les day-traders, « échangistes journaliers » 1 sont des adeptes du click and order, c’est-à-dire de la Bourse à très court terme. Leur attention ne se fixe sur rien qui se rapporte au réel des titres ou des indices qu’ils traquent ; ils sont fondamentalement joueurs. Leur observation n’est pas raisonnée, elle tient généralement de l’instinct : pourrait-il en être autrement quand les prix varient brutalement, sans préavis ni direction apparente, sur la foi d’une information inexpugnable ? Quelques-uns, qui rechignent à se laisser guider par une « main invisible », ont opté pour l’Analyse Technique, un ensemble de procédés qui dissèquent les cours et volumes passés selon l’hypothèse qu’ils contiendraient toute l’information pour anticiper la suite. Tout est en effet dans les cours … sauf ce qui n’y est pas, et qui fera précisément le prochain affichage ! Nul ne peut connaître tous les aléas qui perturberont la séance, sauf les initiés bien sûr, c'est-à-dire les escrocs. En outre, « il serait paradoxal qu’une méthode empirique, voire scientifique, émergeât en Bourse, qui résulterait tout autant du comportement de gens qui ne la connaîtraient pas, que de celui de professionnels, qui, la connaissant, agiraient précisément selon de tout autres principes » 2. Dans cet univers onirique, où l’impossible côtoie le probable, chacun finalement se hasarde. Car seul le passé est déterministe.
 
Imprévisibles, les cours montent, baissent, virevoltent, paraissant tantôt dominés par une ligne de force, puis, l'instant suivant, désordonnés, hallucinés. Haro sur qui crie au hasard : tout s'explique toujours. Mais toujours trop tard : l’art de prédire le passé est l’affaire des commentateurs, non des traders, vissés à leurs consoles ! Un mystère à peine élucidé, un autre survient, que l'on n'avait pas vu venir, qui détricote ou parachève la précédente construction. A chaque instant la donne change et nous déconcerte, épuisante, livrée aux caprices du pouvoir et aux manoeuvres de ses membres. Dans cet enchaînement confus de cours, chacun a sa chance : aucun pronostic n'est irrationnel à très court terme tant le cybermonde boursier paraît n'obéir à aucune règle permanente. Ceci permet à quelques-uns, qui opinent avec d'égales chances de réussite que tous les autres, d'obtenir à l'occasion des succès flatteurs. Et à quelques autres de s'illusionner sur la vista des précédents. Les forums boursiers sont assez emplis de gagnants de cette sorte. Las, quelques coups d’autorité réussis ne suffisent pas : les traders d’exception sont généralement des survivants parmi les milliers qui piaffaient au départ : on se presse de publier leurs exploits, on relate leurs faits et gestes, on explique leurs méthodes. Celles-ci cessent alors de marcher. La main passe 3. Toujours impair et manque.

Nous ne pouvons pas connaître la trajectoire de toutes les molécules carbonées qui forment un gaz en mouvement. Nous pouvons simplement parier sur des chemins de circonstance, et parfois avoir raison. Avons-nous besoin de cette connaissance pour construire une canalisation efficace 4 ? A chaque seconde, le sort enveloppe le spéculateur des caprices du hasard, et dynamite ses positions de très court terme : il faut allonger la pose, usiner le gazoduc, et souhaiter la raison des économistes qui nous assurent qu’un placement boursier s’entend à cinq ans. Mais le temps nous manque parfois, et certains n'ont pas le temps d'attendre ni les moyens d'être pressés. Les autres craindront que la canalisation rompe. Dans la fureur.
 
Pas d’alternative possible : il n'est de fortune solide qui dépende du hasard. Il faut durer. Voici pour finir Talleyrand, lui-même agioteur, s’adressant à ses diplomates : « Dans les affaires importantes, le reproche de lenteur contente tout le monde ; il donne à ceux qui le font un air de supériorité, et à celui qui le reçoit l’air de la prudence ». Dont acte.
 
  

 
(1) André Orléan - (2005) - « Le Pouvoir de la Finance »
(2) Pierre Balley - (1986) - « Mythes et Réalités »
(3) Nassim Taleb - (2005) - « Le Hasard Sauvage »
(4) Benoît Mandelbrot - (2005) - « Une Approche Fractale des Marchés »


 
 
 
Par Marc Aragon - Publié dans : Chroniques
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