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  • : Marche aléatoire autour des Marchés financiers et de la sphère économique. Peinture décalée d'un monde empli de certitudes qui oublie trop souvent ses leçons d'Histoire
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22 avril 2007 7 22 /04 /avril /2007 15:55
 
 
« Nous nous sommes mis à rire, en nous rappelant les prédictions des économistes en 1914 : la guerre, pas plus de quelques mois, les Etats n’ayant pas les moyens pour plus longtemps ». Ainsi Paul Léautaud se plut-il à brocarder les experts dans son Journal, en 1932, dont sûrement John Keynes qui pensait aussi que le conflit ne dépasserait pas quelques semaines 1 ! Quinze années plus tard, quelques économistes, optimistes résolus, récidivèrent et gâtèrent assez le prestige de la matière. Et le leur jusqu’à la fin des temps. Les Roaring Twenties 2, messagères du krach de 1929, donnèrent lieu à une grande célébration de la grâce qui inondait les marchés financiers du Nouveau Monde. La certitude était si partagée qu’on n’envisageait pas que la cavalcade des cours pût s’interrompre. Kenneth Boulding, qui présidera l’American Economic Association, n’avait pas encore couché cette formule : « Toute personne croyant qu'une croissance exponentielle peut durer indéfiniment dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste ». Bah, la Bourse, temple de tous les excès qui n'a d'yeux que pour ses plus-values, n'est pas chiche de vérités d’expertsUn expert est avant tout un homme qui se trompe avec autorité. La vie moderne en est parsemée, où aucune décision ne saurait être prise qui n’ait reçu le sceau bienveillant d’un expert, ou de plusieurs - on parle alors d’un collège d’experts. L’économie recèle la crème des experts, la Bourse, la crème de la crème … qui nous divertissent, ou nous piquent au vif. Petit panel du haut de gamme.

Irving Fisher, professeur réputé de l’université de Yale, s’était lui-même brûlé les ailes et forgé une renommée éternelle avec son « haut plateau permanentQuiconque acheta le Dow Jones ce 3 septembre 1929, fut mal inspiré. L’indice, qui avait pris congé du réel de longue date, culmina ce jour-là en séance à 386,10 points, propulsé par la fascination qu’exerçait déjà la grande opinion financière sur la foule : économistes et experts cautionnaient la hausse, analystes et banquiers rameutaient le ban, et nul n’imaginait qu’un génie si partagé pût faillir … atteint par le cours des actions ». Il est vrai que l’air du temps honnissait déjà ceux qui précisément y trouvaient le goût de l’excès. L'Histoire a toujours été pleine d'épaisses railleries à l’encontre des oiseaux de malheur. Qu’elle a parfois payé grassement de retour 
« Je voudrais bien savoir sur quoi se basent ces Messieurs qui se permettent de critiquer la Bourse, pour affirmer que le marché des valeurs souffre d’inflation ! (…) L’inexpérience, le désir de faire parler d’eux, et la vanité ont probablement dicté à ces soi-disant sages, leurs divagations sur la prétendue exagération des cours ». Edward Henry Simmons, président de la Bourse de New York, le 09/05/1929 3 ;
 
«  Le consensus des millions de gens dont les estimations sont à l’œuvre sur cet admirable marché, la Bourse, c’est que les actions ne sont pas actuellement surévaluées. Où est donc le groupe d’hommes auquel son infinie sagesse donnerait le droit d’opposer son veto au jugement de cette multitude intelligente ». Joseph Stagg Lawrence, professeur d’économie à Princeton, automne 1929 4 ;
Le 19 octobre 1987 fut épouvantable : ce lundi-là, le Dow Jones perdit en séance 508 points (22,6%), soit près de 500 milliards de dollars de capitalisation boursière, et bientôt le double à la fin de la semaine. La Bourse de Paris perdit 34% en trois semaines. Les journaux « krachaient » de la dépression à tout va. Quelques-uns se firent une réputation dans le métier d’expert grâce à l'acuité dont ils avaient fait preuve dans la prédiction du fiasco ; Elaine GarzarelliQui se souvient de William Hamilton ? Ce journaliste écossais rallia les rangs du Wall Street Journal en 1899, comme reporter, où il trouverait matière à entrer dans l'Histoire du chartisme boursier. En 1903, il succéda à la rédaction en chef du journal, à un certain Charles Dow …, « graphomancienne » qui lisait les courbes de prix, fut de ceux-là. Cependant, avant et après, d’autres opinèrent à rebours. Et l’aplomb et l’autorité ont aussi cours de ce côté-ci de l’atlantique !
« Il existe des possibilités de détérioration brutale et dramatique de la situation. Mais les problèmes économiques majeurs ne datent pas d’hier. Et les praticiens de ce métier sont suffisamment avertis pour colmater les brèches. La Bourse reste donc le support d’épargne intelligente à l’heure actuelle ». Thierry Tuffier, agent de Change, en février 1987 5 ;
 
«  Je suis convaincu que la Bourse de Paris a de très beaux jours devant elle (…) Bref, je crois à la hausse ». Jean-Claude Trichet, directeur du Trésor – actuel gouverneur de la BCE -, le 21/09/1987 6
 
« Quant au déficit du commerce extérieur [des Etats-Unis], dont le niveau élevé a déclenché le krach d’octobre, il aura disparu en 1989. » Roland Leuschel, conjoncturiste de la Banque Bruxelles Lambert, le 08/10/1988 7 ; les Etats-Unis, dont la balance des paiements est chroniquement déficitaireLe Shanghaï Index faisait ce qu'il avait pris l'habitude de faire : il montait. En 2006, son irrésistible ascension l’avait déjà propulsé de 130% ; n’était-ce un léger repli, il continuait. Le 26 février, l'indice culmina à 3040 points, après dix séances de hausse quasi-continue et un gain de 16% ! Le 27, coup d'arrêt …, n’ont plus connu d’excédent commercial depuis 1975 -  763,6 milliards de dollars en 2006 !
Après le krach de 1987 et sa réplique de 1989, les problèmes vinrent des monnaies. Puis, les technologies de l’information se mirent à fasciner, et toute l’attention se consacra sur la Nouvelle Economie, comme jadis elle s’était focalisée sur des tulipes ou naguère la radio. La spéculation s'aligna, intensément : le Nasdaq Composite est multiplié par 15 entre l’automne 1990 et le printemps 2000 où il culmine à 4732 points. En septembre 1999, James Glassman et Kevin Hassett 8 publient le fameux « Dow 36.000 », Roger Ibbotson, professeur à Yale – un lointain successeur d’Irving Fisher -, voit l’indice phare de Wall Street rallier 120.000 points vers 2025 … L’exubérance irrationnelleComme toujours, on ne vit rien venir. La veille encore, chacun vaquait à ses affaires, et les places financières soufflaient un peu depuis le début de l’automne. En ce jeudi 5 décembre 1996, les bourses du Vieux continent conclurent une séance ordinaire. Tout juste nota-t-on que la Bundesbank avait refusé de baisser ses taux d’intérêt directeurs, sans alarmer personne … dénoncée par Alan Greenspan, s'enfièvre : las, à l’automne 2002, les indices sont au plus bas, le Nasdaq, en rase-mottes, vers 1175 points 9. Décidément, les experts du deuxième millénaire n’ont rien à envier à leurs illustres prédécesseurs : voyez ces glorias, comme il singe les panégyriques de 1929 !
 « Il n’y a pas de bulle : nous sommes tout simplement parvenus à l’économie de la nouvelle ère, celle où les technologies de l’information et une politique monétaire saine alimentent une croissance non inflationniste à long terme ». Wayne Angell, ancien gouverneur de la Réserve fédérale, alors économiste vedette de Bear StearnsLa réussite, spécialement dans les affaires d'argent, est une source permanente d'émerveillement pour la multitude ; la fascination qu'elle exerce est à l'échelle des capitaux brassés, qui voltigent par milliards, sans relâche, et nul ne saurait se représenter que la magnitude de ce tourbillon financier pût dériver d'individus au génie moins éclatant …, l’un des plus écoutés de Wall Street, le 03/02/1999 10 ;  
 
« Les actions sont aujourd’hui à leurs cours les plus attractifs depuis des années. » Robert Jay Pelosky, responsable de la stratégie sur les marchés émergents chez Morgan Stanley, mars 2001 11 ;
 
« L’indice S&P 500 est maintenant remarquablement sous-évalué. Le recul des cours est allé bien au-delà que ce que suggéraient les fondamentaux. » Abby Joseph Cohen, responsable de la stratégie d’investissement Goldman Sachs, le 04/04/2001 12 ; ce jour-là, l’indice ferme à 1103 points : après un rebond en mai, le S&P 500 ciblera son plus bas en octobre 2002, à 775 points.
Des intérêts à profusion se collisionnent, tantôt consensuels, tantôt contraires, extrêmement changeants, qui forment les cours boursiers. Géopolitique instable et macroéconomie contingente nourrissent à l’occasion des marchés nombrilisés, toujours candidats au grand frisson spéculatifLes vives variations des prix boursiers heurtent le bon sens : des entreprises sont portées au pinacle, clouées au pilori, parfois sans raison apparente, au gré d'errances désordonnées qui défient assez l’entendement commun et nous surprennent toujours …. Ici comme ailleurs, l’avenir nous est définitivement celé. L’incertitude domine, le risque rôde : le krach Internet nous rappelle à la réalité. Un danger écarté, un autre surgit. Les experts ont encore de quoi faire. Et de quoi dire.  
 
  

 
(1) Bernard Maris (2005) - « Antimanuel d'Economie »
(2) Expression désignant les fantastiques années 1920 aux Etats-Unis (1921-1929)
(3) Bertrand de Jouvenel (1932) - « La Crise du Capitalisme Américain »
(4) John Galbraith (1992) - « Brève Histoire de l'Euphorie Financière »
(5) François Camé & Frédéric Filloux (1988) - « Le Jour le Plus Bas »

(6) Le Point, le 21/09/1987
(7) Bernard Maris (1990) - « Des Economistes Au-dessus de Tout Soupçon »
(8) Hassett est expert auprès de l'American Economic Association, qui fut présidée par ... Boulding
(9) Le Nasdaq Composite a clôturé à 2526 points et le Dow Jones à 12.961 points le 20/04/2007
(10) The Wall Street Journal, le 03/02/1999 - « The Bubble Won't Burst »
(11) La Tribune de l'Economie, le 07/03/2001 - « Les Gourous New-Yorkais ... »
(12) Les Echos, le 05/04/2001 -  « Le Nasdaq Poursuit sa Descente aux Enfers »




Illustration
: Paul Anthony Samuelson, Prix de la Banque de Suède en 1970



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Published by Marc Aragon - dans Bric-à-brac
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commentaires

Gilles GREGOIRE 25/08/2007

il ne peut y avoir d'expert dans ce domaineen effet, le soi disant expert est potentiellement juge et partie !je doute que les personnes citées aient été toutes stupides, simplement étant partie prenantes, elles avaient intérêt à ce que les gogos continuent d'affluer pour continuer à toucher le jackpot.

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