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Boursonomics

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  • : Marche aléatoire autour des Marchés financiers et de la sphère économique. Peinture décalée d'un monde empli de certitudes qui oublie trop souvent ses leçons d'Histoire
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29 avril 2007 7 29 /04 /avril /2007 21:23
 
 
Le 25 janvier 1948, le gouvernement de Robert Schuman dévalua la monnaie tricolore de 80% 1 ! Une décennie plus tard, l'avènement du nouveau franc s'accompagnera d'une dévaluation de 17,5%, perpétuant une pratique onze fois répliquée entre 1945 et 1969, qui répondait à la politique inflationniste d’après-guerre et aux priorités de la reconstruction. Mais si on dévaluait beaucoup, on contrôlait aussi beaucoup les prix. A l’aube des années 1970, les politiques monétaires prirent le dessus sur les politiques budgétaires. Les Etats-Unis abrogèrent Bretton Woods, inaugurèrent leurs premiers déficits, et partout la vérité des prix, c’est-à-dire l’inflationLe grand public est attentif à l’inflation, et singulièrement depuis le premier choc pétrolier, en 1973, qui marqua les esprits. Les pays de l’OCDE durent alors affronter des taux très supérieurs aux 4,9% annuels qui roulaient en moyenne depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. Un pic survint en 1974, « l’année d’après », qui afficha un sinistre 13%, bientôt suivi, en 1980, d’un à peine meilleur 11,5% …, fit son retour. En France, Raymond Barre, libéral bon teint, bloqua les prix en 1976 ! Puis les relaxa en 1978. Rien n'y fit. Le Marché a toujours pis que pendu ses exégètes.
 
Le retour au premier plan des théories néoclassiques de Chicago, qui vainquirent alors le keynésianisme, fit naître les temps de la déréglementation financière. Richard Nixon harnacha les Etats-Unis à ce nouveau paradigme, que la « Reaganomics » et le thatchérisme porteront aux nues. Benoîtement, on notera que la mondialisation, dont la libéralisation financière fait partie intégrante, ne résulte donc pas seulement des forces irrésistibles, inéluctables, secrétées in utero, qui s’imposeraient à tous et dicteraient l’état des choses : et si l’on ne peut nier la dynamique propre du marché, il reste que cette main invisible est pour une bonne part celle de l’homme avec laquelle celui-ci parapha quelques décrets d’application. L’inflation des années 1970 et 1980, et l’instabilité des marchés que le retrait de l’Etat introduisit, firent émerger des innovations financières pour conjurer la montée des risques. Le Chicago Board of Trade organisa des marchés dérivésThalès de Milet, mathématicien et philosophe grec, avait une très bonne connaissance des étoiles. Une année, il crut déceler dans l’épais cosmos les signes d’une prochaine récolte d’olives formidable ; il loua tous les pressoirs à huile des environs, à un bon prix : il était le seul client. Les évènements lui donnèrent raison … sur les actions, les devises et les indices. A Paris, le MATIF vit le jour en 1986, le MONEP en 1987 2. Pas moins de 24 marchés à terme constellèrent la zone Asie-Pacifique de l'été 1984 à fin 1987. Et qu’importe si ces constructions surajoutèrent du risque au risque que l’on voulait précisément contenir : la religion vint à ce que chaque nouveau risque fît l’objet d’un nouveau marché et non d’une réglementation. Cette mode trotte toujours.
  
En 1979, Paul Volcker devint président de la Réserve fédérale américaine, bien décidé à terrasser l’inflation à deux chiffres qui sévissait sur fond de tensions pétrolières. Converti aux vertus du monétarisme friedmanien par Otmar Emminger 3, son homologue à la Bundesbank, le maître de la Fed utilise alors l’arme monétaire à plein : contrôle des réserves bancaires et constriction sévère des taux directeurs qui passent de 10 à 20% entre août et décembre 1980 4. Le choc est planétaire ; les Etats-Unis y gagnent une récession en 1982, mais la réussite est au bout. La machine repart ; elle se déchaîne même : entre 1983 et l’automne 1987, le Dow Jones se hausse de 170%, le CAC de 350% 5 ! Les temps ont changé : le Marché triomphant est maintenant à imposer ses vues et ses modes anglo-saxonnes au reste du Monde. L'innovation financière bat son plein sous la coupe d’alchimistes géniauxLe régent de France Philippe d’Orléans, qui expédia les affaires courantes entre le défunt Roi Soleil, à la progéniture dévastée, et son successeur Louis XV, un lointain arrière-petit-fils, était mieux connu pour son épicurisme débordant que pour l’acuité de son intellect : sa capacité à restaurer les finances du royaume, laminées par les folies antérieures, se mesurait aisément à la qualité de ses conseillers, entres catins et abbés … qui transmutent la dette en options d'investissement redoutables. Les dollars virevoltent, au meilleur avantage des banques de Wall Street, dont feue l'ardente Drexel Burnham Lambert : la fameuse loi du marché serait-t-elle celle de la jungle, c’est-à-dire celle du plus fort ? Et ses habits de lumière, de simples oripeaux ? Les accords du Plaza et du Louvre montreront bientôt que c’est bien celui qui tient le couteau qui donne la cadence. Le Marché fait ce qu’on lui dit. Jusqu’à ce qu’il n’en puisse plus, et « krache » à tout va.
 
Les nouveaux usages réclament des marchés financiers mieux établis pour contourner les oligopoles bancaires, souvent publiques, qui traînent les pieds 6 ; la City de Londres fait son Big Bang en 1986, drainant mieux l’épargne internationale qui menace de fuir les autres places européennes, dont Paris, qui vire sa cuti dans la foulée sous une mandature socialiste ! Les premiers excès ne tardent pas. L’autocatalyse des marchés dérivés nourrit la hausse, et cette déviance gagnera bientôt les grands groupes industriels dont les filiales financières prolifèrent. En 1986, Thomson CSF Finance, dont les 110 salariés gèrent la trésorerie et les risques de marché du groupe électronique, fait afficher un bénéfice de 1,8 milliard de francs, c’est-à-dire autant que les 62.000 personnes du groupe ! La même année, Renault Finance, installée à Genève, devient l’un des étendards de la finance suisse, qui signe un bénéfice de 200 millions de francs. Jean-Luc Lagardère porte la banque Arjil sur les fonts baptismaux 7 … A se demander ce qui reste de consistance industrielle quand l’ingénierie de l'argent, c’est-à-dire ici la spéculation, prend le dessus sur des revenus patiemment amassés dans une aventure humaineLe choc pétrolier de 1973 mit fin à l'embellie des Trente Glorieuses. Durant cette période (1945/1975), la croissance française fut sans précédent, exceptionnelle et constante, de l'ordre de 4,5% par an. La logique eût voulu que la Bourse escortât cet élan de prospérité sur des marchés financiers à l'unisson. Las, rien de tel … au long cours. Le lundi 19 octobre 1987 ramena les corbeilles aux réalités : certains cependant, plus pressés, se firent copieusement plumer avant, qui ne sont pas de moindre volée. Bien sûr, on peut dire lesquels.
 
En 1987, Xavier Dupont, président de la Chambre syndicale des Agents de Change, est élu « financier de l’année » par l’Association française des docteurs ès sciences économiques, laquelle eût mieux fait d’opiner davantage. Car en décembre 1986, cependant que l’état-major de la Chambre s’avisait que la position maison sur le MATIF était perdante de … 170 millions de francs, Xavier Dupont, et sa tutelle du Trésor, décidèrent de tenter de se refaire ! Le 13 juin 1988, la perte est évaluée à 500 millions de francs, puis définitivement portée à 613,7 millions de francs le 20 juillet suivant 8 ! A l’entour, la charge Buisson est aussi dans l’œil du cyclone, qui a confié un mandat de gestion à la société Arbitrage SA, laquelle débarrassera la Cogema de quelque 259 millions de francs sur le MATIF. Mais c’est également, en Allemagne, la Lufthansa, déshabillée en 1985 de 73 millions de dollars pour couvrir le risque de change d’un achat d’avions. Ou Volkswagen, en 1986, qu’une malversation allègera de 260 millions de dollars, l’équivalent d’une année de bénéfices ! Quelques traders incontrôlés, comme Nick Leeson, dépassèrent la mesure, et firent pire encore. Ainsi, la haute financeLes capitaux en jeu sont énormes ; dans l’univers de la finance globalisée, rien n'est qui ne se décline en milliards de dollars. Profits ou pertes, épargne longue ou spéculation court-termiste, grands investisseurs ou cow-boys de la Bourse, tout est outré, mirifique ou abyssal. Pas de respect possible ici qui ne s’exprime sans enflure des chiffres ; de matière grise aussi … éclairée fit-elle la preuve une fois de plus qu’elle n’en savait pas plus que la multitude ; et la grande industrie qu’il valait mieux qu’elle se consacrât à fabriquer des voitures ou à acheter des avions. Du moins l’espèrera-t-on.
 
Excès nombreux, bulles et krachs répétés, le Marché avance. Ainsi la déréglementation financière enfanta-t-elle sa propre industrie, sujette aux abus qu’on a dits et aux risques qu’on devine. Aucun bien matériel dont nous pourrions avoir l’usage n’est jamais sorti de ses hauts fourneaux ni de ses laminoirs : la maigre superficie des Iles Caïmans n’y suffirait pas, à ce point surencombrée de ces « hedge fundsApatride, humaniste, philanthrope, Georges Soros est d'abord connu pour son génie financier. Vingt ans après qu’Alfred Winslow Jones eut conçu le premier « hedge fund » en 1949, il créa lui-même le Soros Fund Management, un groupe de fonds (Quantum, Quota, …) destiné à protéger et valoriser 4 millions de dollars d’actifs : en 1979, le fonds gérera 100 millions de dollars, puis bientôt 7 milliards, en 1989, culminant à 28 milliards de dollars en 1998 … » qui l’incarnent si bien.
  
 



(1) Le cours du dollar US passe de 214 à 119 francs ;
(2) Marchés de Taux et d'Options Négociables
(3) Pierre Mélandri, Serge Ricard (2005) - « Les Etats-Unis et a fin de la guerre froide »

 

Page 159 - « Aussi étonnant que cela puisse paraître avec le recul, à la fin des années 1970, c'est le gouvernement américain qui demande au gouvernement allemand de pratiquer une politique économique plus favorable à son égard ; c'est le chef de la Fed qui consulte le président de la Bundesbank et non l'inverse. En 1979, Otmar Emminger réussit à persuader Paul Volcker des vertus du monétarisme. Et la première personne qui fut informée des résultats du conseil de la Réserve Fédérale du 6 octobre 1979 fut Emminger. Alors qu'il était 4 heures du matin pour lui, Paul Volcker téléphone à son homologue allemand qui assistait à une réunion du FMI et de la Banque Mondiale en Yougoslavie. "Je l'ai fait, je voulais que vous fussiez le premier à savoir " déclara-t-il à son interlocuteur en lui racontant comment la majorité des membres du Conseil s'étaient ralliés  aux principes d'une politique monétaire plus rigoureuse ».

 

(4) OrientationFinance.com - «  La politique monétaire américaine, outil d’évaluation des conditions de liquidité »
(5) Lionel Salem (1987) - « Le krach de 1987 »

 

A cette époque, le CAC est l'indice de la « Compagnie des Agents de Change » ; le même acronyme sera conservé, qui abrègera alors l'expression « Cotation Assistée en Continu». L'indice phare de la Bourse de Paris sera défini avec la valeur 1000 le 31 Décembre 1987 : il verra officiellement le jour le 15 juin 1988.

 

(6) Frédéric Lordon (2000) - « Fonds de pension, piège à cons »
(
7) François Camé & Frédéric Filloux (1988) - « Le jour le plus bas »
(8) Jean de Belot (1989) - « La chute d'un agent de change »

 

Xavier Dupont et ses conseils tenteront de se dédouaner en faisant porter le chapeau au gestionnaire opérationnel du portefeuille obligataire, le fameux fonds de garantie de la profession : las, le lampiste, un certain Jean-François Roisné, se rebiffera, et obtiendra de la Société des Bourses Françaises (SBF) 150.000 francs de dommages et intérêts pour ... diffamation !



 

 

Illustration : Planisphère Fotolia



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Published by Marc Aragon - dans Economics
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btrtorx 30/04/2007 12:00

D'accord avec ce qui précède, sauf que les monétaristes ne sont pas des néoclassiques au sens strict.
Pourquoi par ailleurs ce lien sur boursorama?

Marc Aragon 30/04/2007 20:56

Réponse à btrtorx - Le monétarisme est le principal courant qui s'opposa à la domination keynésienne, depuis la fin de la deuxième guerre mondiale jusqu'aux années 1970 voire 1980 selon les pays. Le chef de file de cette école de de pensée est Milton Friedman(http://www.marc-aragon.net/article-4593212.html), qui officia comme professeur à l'Université de Chicago, laquelle produisit nombre de prix de la Banque de Suède en Sciences Economiques en mémoire d'Alfred Nobel. Le monétarisme est en fait une variante du modèle néoclassique libéral (qui prévalait avant la quarantaine keynésienne et prévaudra ensuite) qui fut ainsi baptisé en raison de l'attention particulière que ses attendus portent aux questions monétaires. Ainsi les monétaristes ne sont-ils pas les néoclassiques au sens strict mais des néoclassiques au sens large. Enfin, de mon point de vue.
Concernant le lien vers Boursorama, il ne s'agit que d'urbanité. Vous observerez que certains de mes articles lient d'autres forums boursiers vers lesquels l'audience des présentes permet de drainer quelques internautes supplémentaires. C'est une façon raisonnable et symétrique de renvoyer l'ascenseur vers ceux qui tolèrent que mes posts dans leur sphère comportent un lien vers ce blog.
S'agissant de Boursorama en particulier - où je postais avant de blogger -, je ne suis pas dupe des moeurs qui y prédominent : modération robotisée donc aveugle, pseudo-démocratie de l'expression que j'ai moi-même tancée (http://www.marc-aragon.net/article-3762069.html ) et qualité toute relative des messages. D'autres forums sont de bien meilleure tenue, par leur fréquentation et leur contenu (Boursier.com, Oleocene.org, ...) : je les référence également.
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