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Lundi 7 mai 2007
 
 
Le régent de France Philippe d’Orléans, qui expédia les affaires courantes entre le défunt Roi Soleil, à la progéniture dévastée, et son successeur Louis XV, un lointain arrière-petit-fils, était mieux connu pour son épicurisme débordant que pour l’acuité de son intellect : sa capacité à restaurer les finances du royaume, détroussées par les grands desseins antérieurs, se mesurait aisément à la qualité de ses conseillers, entres catins et abbés. Il se piqua d'agir : le 2 mai 1716, il octroya à un écossais talentueux qui avait étudié l’économie, le droit d’établir une banque. Ainsi John Law se forgea-t-il un renom éternel en fondant la Banque Générale, qui deviendra même la Banque Royale, garantie par leurs Majestés séculaires. Par ce fait du prince, Law conquérait aussi l'habilité à émettre des billetsTant de richesses subjuguaient : les perles de Margarita, les émeraudes de Muzo, l’or de Maracaïbo, de Yaracuy, celui des Incas qu’on dépouillait, mais surtout l'argent, à profusion, des mines de Potosi, de Zacatecas et d’ailleurs. Les galions royaux, aux armes de Castille, regorgeaient de trésors, arrachés au sol d’Amérique, qu’on débarquerait à Séville si peu qu’on échappât aux pirates et aux vagues océanes …, convertibles en pièces de monnaie sur la présomption de revenus des lointaines Amériques, qui paieraient les dépenses de la Couronne et assumeraient la dette publique. Mississipi, Louisiane, spéculation délirante et autres sornettes d'un genre moins historique firent le reste : quand on comprit, rue Quincampoix, en ce haut lieu de la modernité financière, que les billets n’étaient assis sur rien, l’affaire dégénéra ; le 24 mars 1720, ce fut la banqueroute. Louis XIV, tout juste froid, avait à peine eu le temps de se retourner dans sa tombe. Les choses allaient à vau-l'eau. Mais la dette publique allait mieux.
 
John Galbraith nous rappelle que « toute innovation financière implique, sous une forme ou une autre, la création d’une dette plus ou moins adéquatement garantie par des actifs réels ». Ce principe se révélera récurrent : les mésaventures qui en résultèrent ne le furent pas moins. Les billets de John Law créaient une dette, comme les oignons de tulipes qu’on achetait en terre, vers 1630, aux Pays-Bas : les mines de Louisiane et Semper Augustus, un bulbe rare, assuraient les créanciers de leurs mises, du moins en théorie. On ne discutait pas, on payait d’avance. Car ce qui imprégnait les esprits était la hausse exubéranteComme toujours, on ne vit rien venir. La veille encore, chacun vaquait à ses affaires, et les places financières soufflaient un peu depuis le début de l’automne. En ce jeudi 5 décembre 1996, les bourses du Vieux continent conclurent une séance ordinaire. Tout juste nota-t-on que la Bundesbank avait refusé de baisser ses taux d’intérêt directeurs, sans alarmer personne … des cours, qui avançait au pas des foules convaincues. Le retour aux réalités, brutal, est finalement assez ordinaire : un petit nombre s’enrichit, la majorité fut ruinée. En France, la dette de l’Etat fut assainie, John Law battit en retraite vers l'Italie, officieusement protégé par le Régent, entre deux élans concupiscents 1. La crise économique qui s’ensuivit est plus méconnue. Le papier-monnaie suscitera la méfiance jusqu’aux prochains assignats, et le terme « banque » sera mis au ban des terres fleurdelisées 2. Puis on oubliera. Les Pays-Bas sont demeurés les premiers producteurs de tulipes au monde : quiconque voit ces immenses champs colorés sera pris de vertige à l’idée qu’en 1636, un seul bulbe de tulipe valait « un carrosse, deux chevaux gris et leur harnachement » 3. 
 
Deux siècles plus tard, on remit le couvert. Les années 1920, dans un tourbillon qui rendait tout possible, furent le théâtre de nouvelles innovations financières : des sociétés de portefeuille - investment trusts -, se mirent à fleurir outre-atlantique, gorgeant sans désemplir les marchés d'obligations et d'actions 4. Ce papier, qui ne reposait que sur des montages de pure forme, sans réalité industrielle, alimentait la hausse grâce aux fonds levés qu’on réinvestissait en actions. Quelques-uns furent très actifs, comme la United Founders Corporation qui recueillit un milliard de dollars d’actifs pour un engagement initial de 500 dollars 5 ! Nul ne fit cependant mieux ni plus vite que Goldman Sachs, l’une des banques d’affaires les plus puissantes aujourd’hui, fournisseur attitré de secrétaires d'Etat au Trésor américain, qui se signala par une égale capacité à drainer des capitaux énormes qu’à les escamoter. Le 7 février 1929, l’action culmina à 222,50 dollars : au printemps 1932, elle ne vaudra plus que 1,75 dollar. Comme à l’habitude, on avait perdu de vue les fondamentaux au fur et à mesure que l’euphorie gagnait. Tout le monde s’y mit au point « qu’on ne savait plus si le but social de la société était principalement l’industrie ou principalement la finance » 6. A nouveau, la dette-obligation et le papier-action reposaient sur des actifs qui ne garantissaient plus les moyens de payer ceux qui les avaient souscrits.
 
Dans les années 1980, la modernité prit les traits d’un financier de chez Drexel Burnham Lambert, une banque aujourd’hui disparue. Michael Milken, l’homme en question, comprit qu’il y avait à moudre : la financiarisation de l’économie avait fait appel d'air. En quelques fusions-acquisitionsLe PIB entier du Pérou n’eût pas suffi à prendre l'affaire ; ni mieux les recettes cumulées des dix entreprises les moins argentifères du CAC : en mars 2006, AT&T, géant américain des télécoms, initiait un projet de fusion-acquisition monstre sur BellSouth Corp, une Baby Bell née de sa scission en 1984. Coût de l'opération : 89,432 milliards de dollars …, les industriels pouvaient s'économiser dix ans de croissance laborieuse. Boone Pickens fut l’un des plus typiques, qui tenta d’avaler vingt fois plus gros que lui, la Gulf Oil, l’une des sept sœurs 7. Les raiders reparurent : Carl Icahn, James Goldsmith, d’autres, assaillirent des joyaux comme TWA ou Good Year 8. Le génie de Milken fut d’imaginer les financements, c'est-à-dire la forme de la dette. « Le capital ne manque pas ; ce qui manque, c'est la vision » déclara-t-il après avoir inventé les junk bonds, qui permettaient aux petites firmes de lever des fonds que les banques leur refusaient, contre des rendements de 20% censés compenser le risque. Le marché de ces « obligations pourries » connut un vif succès. Les créanciers affluèrent, les raiders virent l’occasion de leurs ambitions : il fallut parfois dépecer les cibles pour rembourser. On dérapa. Michael Milken fut condamné pour délit d’initié à dix ans de prison. Il en fit deux. Le Congrès américain légiféra : il obligea les institutions financières à se défaire de leurs junk bonds avant le 1er juillet 1994 9 : la règle fut fatale à Executive Life, l’un des nombreux avatars de la saga du Lyonnais.
 
L’innovation financière tourne toujours autour de l’effet de levier, c’est-à-dire du pouvoir démultiplicateur de l’endettement, et des formes dont le génie humain le dote pour combler son besoin exprès de capitaux. Qu’il s’agisse de papier-monnaie, garanti par des pouvoirs volages ou des richesses présumées, d’options sur l'avenir, de montages siphonnant l’épargne, ou de titres étranges aux rendements impossibles, l’ingénierie de l’argent n’est jamais chiche de capitaliser son insatiété. La dette qui en résulte ne manque pas de bras ni de candidats, aujourd’hui d’êtres sans visage, anonymes, pour être redistribuée à l’envi. Néanmoins, l’Histoire nous conte plus la fin pathétique de quelques-uns, ruineuse pour tant d'autres, qui scella toujours ces meccanos ; chaque fois, l’expression de ce génie fut rattrapée par la turpitude banale des contreparties occultes et des délits d’initiés. John Law fut exilé, Michael Milken incarcéré, l’opprobre jeté sur tous ceux qu’on avait tant chéris pour assez les bannir. Puis, la balle revient dans le camp des EtatsNorthern Rock ! Voilà un label qui avait du souffle, oserait-on dire du coffre ! Hélas, la huitième banque du Royaume-Uni est au tapis : la peste du l’a prise l'été dernier, sans crier gare, violente d'humeurs qui suppurent encore et nous alarment. La Banque d’Angleterre oxygéna l'affaire fin septembre, mit 26 milliards de livres au pot ainsi que quelques milliers de clients dans les rues de Newcastle, subitement inquiets de la tournure des évènements …, qui comblent les trous et légifèrent. Lesquels Etats, eux-mêmes chroniquement endettés, auront prêté activement la main à l'essor de marchés devenus les garants de la liquidité des titres publics et le vecteur idoine de leurs déficits budgétaires et de leurs fins de mois.
 
Les fusions-acquisitions sont au comble ; l’endettement financier croît au rythme des occasions nouvelles qui s’offrent aux fonds d’investissement et autres hedge funds ; les marchés émergents, notamment chinois, flambent, au point que les autorités locales ont récemment restreint les crédits spéculatifs ; le carry tradeVoici l'Islande : ses Hautes Terres, au centre de l’île, inhospitalières, trouées de sources thermales et de geysers d’où l’eau bouillante jaillit ; à l’entour, ses côtes, perlées de fjords, peuplées de 300.000 âmes, au mieux. En 1991, le cabillaud se raréfie, les pêcheries déclinent, l’économie s'étiole. Le parti de l’Indépendance, qui vient au pouvoir, met fin à l’Etat providence et dicte une thérapie de choc … s'embrase avec un yen atone. Grâce au ciel, les OPE remplacent de plus en plus les OPA : on ne s'endette plus pour absorber un rival, on s'échange des titres. C’est autant que l'on n'aura pas à rembourser. Tant mieux.
 
  

 

(1) Description jubilatoire du Régent Philippe d'Orléans dans le film de Bertrand Tavernier (1975) - « Que la fête commence »
(2) http://fr.wikipedia.org/wiki/Caisse_des_Comptes_Courants
(3) Charles Mackay (1932)  - « Extraordinary Popular Delusions and the Madness of Crowds »
(4) John Galbraith (1989) - « La Crise Economique de 1929 »

 

Avant 1921, on ne comptait que quelques sociétés de portefeuille. En 1927, 160 s'établiront, puis 186 en 1928 et 265 en 1929.

 

(5) John Galbraith (1990) - « Brève Histoire de l'Euphorie Financière »
(6) Bertrand de Jouvenel (1932) - « La Crise du Capitalisme Américain »
(7) Eric Laurent (2006) - « La Face Cachée du Pétrole »

 

« Plus étonnant encore, un quart de tout le pétrole consommé par les forces alliées pendant toute la durée de la guerre est fourni par une seule et unique compagnie : la Standard Oil of New Jersey, propriété de John Davison Rockefeller (08/07/1839 - 23/05/1937) ... Créé en 1860, son empire va régner sans partage pendant cinquante et un ans, jusqu'à la décision prise en 1911 par la Cour suprême des Etats-Unis de démembrer la Standard Oil of New Jersey en trente-trois sociétés « juridiquement » indépendantes, en raison de ses entraves à la concurrence et de ses pratiques déloyales utilisées pour éliminer ses concurrents. Face à cette décision, la Standard Oil décide, fin juillet 1911, de se scinder en sept sociétés indépendantes les unes des autres, ce qui va se révéler une pure fiction ».

L
a Standard Oil of New Jersey, reste directement contrôlée par Rockefeller : elle deviendra Exxon ; La Standard Oil of New York deviendra Mobil, la Standard Oil of California, Chevron, la Standard Oil of Ohio, Sohio, la Standard Oil of Indiana, Amoco, Continental Oil, Conoco et Atlantic Refining, Arco puis BP. La Gulf Oil fusionne avec Chevron en 1984. Le raid de Boone Pickens sur Gulf Oil commença la même année. Il échoua suite à une fuite dans le montage financier (junk bonds) qui précipita la fusion Gulf-Chevron.

 

(8) Dominique Nora (1989) - « Les Possédés de Wall Street »
(9) Financial Institution Reform, Recovery and Enforcement Act - Août 1989

 

 


 

 
Illustration : Vue de la rue Quincampoix où John Law (1671-1729) installa la Banque Royale 
 
 
par Marc Aragon publié dans : Mythes et Réalités
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