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Boursonomics

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  • : Marche aléatoire autour des Marchés financiers et de la sphère économique. Peinture décalée d'un monde empli de certitudes qui oublie trop souvent ses leçons d'Histoire
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18 mai 2007 5 18 /05 /mai /2007 00:16
 
 
 
Place aux jeunes ! Voici venu le temps des quinquagénaires, celui de la modernité, du renouveau, porté par des hommes et des femmes, leaders politiques ou chefs d’entreprises, étreints par l’enthousiasme et la volonté d’agir ; cet air du temps nous comble, et nous sommes pressés de croire tout ce que l’on nous dit aussi bien qu’impatients de faire tout ce que l’on nous conseille. Parfois même au mépris des leçons de l’Histoire. Une mode passe, une autre surgit, au gré des générations qui se succèdent, chacune plus assurée que la précédente de l’acuité de ses vues et de l’ardeur de ses prescriptions. Quelques idées, délaissées pour ce qu’elles avaient failli, refont surface après que celles qui les avaient supplantées, plus en vogue ou mieux en cour, n’eurent pas mieux réussi. Ainsi naît cet inextinguible recommencement des usages, entre progrès et conservatisme, selon la pensée du moment et le prestige de ceux et celles qui l’incarnent. « Les seules limites sont celles de la vision » (James Broughton). Et rajoutera-t-on, celles de l’esprit sont celles de la mémoire. En économie notamment, et dans ses alentours politico-financiers, où la brièveté du souvenir chère à John Kenneth Galbraith a généralement force de loi.
 
Henri de Castries est l’une des étoiles de la nouvelle génération. Enarque bon teint qui migra du Trésor à la présidence d’Axa, il luit aujourd’hui au firmament des patrons les mieux payés 1. C'est un homme au contact, qui connaît l’Etat et la libre entreprise, dont la réussite personnelle imprègne les avis du sceau de l’autorité. Que nous dit-il au sujet des résultats des majors du CAC40, qui croissent nettement ? « Nous devrions nous réjouir du niveau de ces profits parce que ce sont eux qui financeront les investissements, donc la croissance et les emplois de demain » 2. En effet, les profits sont grosLa Bourse fit la fine bouche ce 15 février 2006 : BNP Paribas qui venait pourtant d’annoncer un bénéfice record pour le millésime 2005 recula de -2,50% ; TOTAL qui afficha le meilleur résultat annuel jamais enregistré par une entreprise française - 12 milliards d’euros -, se replia d’un demi point. Seul Danone, qui tripla ses bénéfices, vit son cours croître (+1,4%) … : 88 milliards d’euros en 2005, 96 en 2006 pour l'élite tricolore 3, consubstantiels, si l’on entend bien, de lendemains de plein emploi. Las, un doute s’insinue, malicieux, qui nous rappelle que les trente dernières années actèrent précisément l’inverse ! Car ce qu’énonce notre héraut n’est rien que le théorème de Schmidt, du nom du chancelier allemand, contemporain de Valéry Giscard d’Estaing, qui déclara gaiement un jour de 1978 : « La compétitivité d'aujourd'hui génère les profits d’aujourd’hui ; les profits d’aujourd’hui font les investissements de demain ; les investissements de demain font les emplois d’après-demain ». Certains refrains sont vivaces, qui n’ont été démontrés par personne ni avérés au réel, mais restent tenus pour authentiques par l’establishment, contre vents et marchés.
 
A la même époque, Michel Albert, alors Commissaire au Plan, brillant quinquagénaire qui dirigera ensuite les AGF, autre haut lieu de l’assurance, complètera l'édifice d'un diktat définitif : « L’emploi est lié à la croissance. La croissance est liée à l’équilibre extérieur. L’équilibre extérieur est lié à l’adaptation de l’industrie » 4. Quelques oukases de cette sorte pavèrent la renaissance libérale des années 1970, parant l’économie de lois d’airain, fatidiques, qui consacraient la victoire du Marché et la reddition de l’Etat. Michel Albert y gagna en notoriété ce que la rigueur scientifique y perdit en netteté 5 : d'interminables causeries d’experts, parfois de simples idéologues, tinrent lieu de démonstration mieux que le réel, moins permanent, qui défia tout. En sorte que l’on délibère encore des « théorèmes » de Schmidt et d’Albert, dans la plus pure tradition jésuitique. Les mieux écoutés donnent le ton, comme Henri de Castries, récemment adoubé « stratège de l’année 2006 » 6, lointain descendant de Xavier Dupont, financier de l’année 1987Le 25 janvier 1948, le gouvernement de Robert Schuman n’y alla pas de main morte : le franc fut dévalué de 80% ! Dix années plus tard, l'adoption du nouveau franc s'accompagnera d'une dévaluation de 17,5%, perpétuant une pratique onze fois répliquée entre 1945 et 1969, qui répondait à la politique inflationniste d’après-guerre …, grand théoricien du syndrome égyptien, dont la Compagnie des Agents de Change qu’il dirigeait se fit plumer de 600 millions de francs. Allons, « rien n’est impossible dans une science aussi inexacte que l’économie » ainsi que le confessa Paul Samuelson, prix Nobel d’Economie, un jour de grande lassitude 7. Chacun peut donc se permettre d’opiner à bon compte.
 
Souvenons-nous pourtant : les Trente Glorieuses (1945/1975) s'accompagnèrent d'une croissance forte, de quelque 4,5% l'an. Nos entreprises, assujetties à un impôt de 50% sur les sociétés, étaient florissantes, qui réinvestissaient alors l'essentiel de leurs profits, et leurs capacités d’autofinancement étaient très élevées. Les salaires suivaient, inscrivant le pouvoir d’achat dans les pas de la croissance ; les emplois étaient à l’unisson et Pierre Mendès France s’égosillait que le chômage frappât 300.000 personnes ! A contrario, les actionnaires n’avaient pas la part belle, à l’image d’une Bourse atoneLe choc pétrolier de 1973 mit fin à l'embellie des Trente Glorieuses. Durant cette période (1945/1975), la croissance française fut sans précédent, exceptionnelle et constante, de l'ordre de 4,5% par an. La logique eût voulu que la Bourse escortât cet élan de prospérité sur des marchés financiers à l'unisson … ; entre 1962 et 1978, Paris connut seize ans de marasme, et l'indice baissa de 75% en francs constants tandis que le PIB doublait en volume 8. Puis les choses changèrent ; on libéralisa, on déréglementa. Les profits s'apprécièrent, les marchés financiers flambèrent ; le chômage fit de même, qui s’accrut partout : Helmut Schmidt n’avait-il pas dit qu’il était déjà contredit ! Au point que vingt années après, quelques perfides estimèrent utile de débaptiser son postulat en « théorème de Michelin » : en septembre 1999, l’équipementier publia des résultats semestriels en hausse de 20% en même temps qu’il annonçait 7.500 licenciements ; le titre bondit aussi sec de 12% ! Ce qu'on put traduire : « Les profits d'aujourd'hui font les licenciements de demain et les dividendes d'après-demain ».
 
Ainsi le capitalisme financier, c’est-à-dire la primauté de l'actionnaire sur les autres acteurs, a-t-il grignoté peu à peu le gâteau des profits pour s’en octroyer la plus grosse part. En 2006, les actionnaires du CAC se sont vus reverser 45% des bénéfices de leurs favorites - 35% en 2005 -, quelque 40 milliards d’euros, entre dividendes et rachat d’actions 9. Total surperforme, Mittal se distingue, qui versera cette année 1,8 milliards d’euros à ses mandants malgré un bénéfice en baisse 10. Investit-on au moins ? Non : l’investissement des majors est passé de 120 milliards d’euros en 1999 à 77 en 2005 11. La financiarisation a tout chamboulé et distrait les capitaux de l'entreprise elle-même : les circuits de l'argent ont détourné l’essentiel des gains de productivité, asséchant tout le reste. On voit mal comment ce système pourrait fonctionner de lui-même à l’envers, dominé par des logiques patrimoniales et des acteurs tout-puissants, rétifs à toute réglementation. L'actionnaire-roi
- Les actionnaires ont la cote -

(…) Les actionnaires majeurs, avant tout les fonds d’investissement sont à la baguette ; la gouvernance des sociétés, qui les relie aux dirigeants et aux conseils d’administration, où ils siègent, a mis fin au modèle des patrons intouchables et redistribué les cartes. La modernité commande le rendement absolu des capitaux propres, aux alentours de 15%. Les rachats d’actions font partie de la panoplie du créateur de valeur : en raréfiant le titre, son prix court à la hausse, ce qui permet de contenter les détenteurs, particulièrement en période de turbulences. Les cours tourbillonnent, puis fléchissent, les actionnaires, qu’on choie, vont et viennent, pendant que les capitaux quant à eux, désertent (...)

- Boursonomics 07/07/2008 -
n’est pas à dételer, n’en déplaise aux tenants du théorème de Schmidt, oublieux qu’en 1978 l’actionnaire en question n’était qu’une pièce rapportée. Quant au théorème d’Albert, on fera remarquer que l’équilibre extérieur des Etats-Unis – 763,6 milliards de dollars de déficit commercial en 2006 -, dans le rouge depuis 1971, n’a que rarement écorné l'élan américain. Tout peut toujours changer, tôt ou tard.
 
Ah, l’économie ! Ses théorèmes, bringuebalant, autoritaires, qui sonnent comme des slogans et nous donnent tout loisir d'ergoter en savantes conjectures, d’exemples contredits en contre-exemples récusés, scellés à l’autorité de celui qui les dicte et de ceux qui les clament. Oyez ! Sonnez trompettes, résonnez carillons !
 
  


(1) Les Echos, le 24/04/2007 - « Le Hit Parade des Salaires des Patrons du CAC » 

 

Les rémunérations en 2006 (salaire fixe, bonus, avantages en nature et le cas échéant, jetons de présence) établissent comme suit le classement des patrons du CAC les mieux payés : (1) Bernard Arnault (LVMH) 4,06 millions d'euros (2) Henri de Castries (Axa) 3,76 millions d'euros (3) Jean-François Dehecq (Sanofi-Aventis) 3;,36 millions d'euros ; en outre, Lindsay Owen-Jones (L'Oréal) est le patron non exécutif le mieux payé avec un revenu de 4 millions d'euros. On notera qu'Henri de Castries a annoncé qu'il renoncerait à ses stock-options pour l'année 2007, estimant en avoir reçu un nombre suffisant.  A ce jour, le patron d'Axa possède environ 900.000 actions en direct et près de 6 millions d'options, soit une plus-value potentielle de quelque 70 millions d'euros (La Tribune, le 15/05/2007)

 

(2) Le Nouvel Economiste, 19/25 avril 2007, citant Le Figaro Economie
(3) Les Echos, le 24/04/2007 - « Le Hit Parade des Salaires des Patrons du CAC »

 

Les bénéfices des entreprises du CAC 40 se sont établis en milliards d'euros à : (2006) 96,3 (2005) 88 (2004) 57 (2003) 37. L'exercice 2007 s'annonce sous les meilleurs auspices : les profits des 40 entreprises emblématiques de « l'hexagone » pourraient encore progresser de 6,7% et atteindre un total de 101,7 milliards d'euros selon Thomson Financial (Le Monde, 23/02/2007). L'économiste Marc Touati rappelle cependant qu'en moyenne 80% des profits des entreprises du CAC sont réalisés à l'étranger.

 

(4) Le Monde Diplomatique, Avril 1998 - « Le Bout du Tunnel »
(5) La réalité défit avec obstination les prescriptions de Michel Albert ...

 

Le VIIème Plan qu'il concocta avec Jean Ripert fut un chef d'œuvre d'erreur économique. On y prévoyait une croissance de 6% et le plein emploi pour l'exercice 1980 : hélas, la croissance se fixa cette année-là à 3,4% et le chômage à plus d'un million et demi d'unités ...

 

 (6) La Tribune de l'Economie, le 29/03/2007 - « Jean-Louis Borloo a remis à Henri de Castries ... »
(7) Bernard Maris (1990) - « Des Economistes au-dessus de Tout Soupçon »
(8) André Orléan (2005) - « Le Pouvoir de la Finance »
(9) Les Echos de l'Economie, le 07/02/2006 - « Les Entreprises de l'indice CAC soignent ... »

 

Les sommes reversées aux actionnaires ont atteint, en milliards d'euros : (2006) 39,9 (2005) 30,3 (2004) 25 (2003) 22. Ces flux sont l'addition de dividendes et de rachats d'actions. Particulièrement, les dividendes payés ont été, en milliards d'euros : (2006) 32 (2005) 24 (2004) 16 (2003) 14,1. Les rachats d'actions se sont élevés, toujours en milliards d'euros : (2006) 7,9 (2005) 6,3 (2004) 9 (2003) 7,9.

 

(10) Le Monde, le 21/02/2007 - « En 2006, les groupes du CAC 40 ont reversé ... »
(11) Le blog de Bernard Maris
  

 


Illustration : Image extraite du blog Dark Passions (Jeudi 27 Décembre 2007)

 

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Published by Marc Aragon - dans Mythes et Réalités
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commentaires

Derobert 21/05/2007 16:25

Très intéressant !Place aux jeunes, c'est relatif, les quinquas sont jeunes, mais aller dire cela aux moins de 30 ans.D'ailleurs, avec la renaissance de l'internet, place aux trentenaires !

Graham 18/05/2007 10:40

Bonjour Aragon,
J'ai considéré que vos travaux méritaient plus de publicité.
Aussi me suis-je permis de les suggérer à la communauté du forum discret et cordial "securibourse" logé à l'adresse suivante:
http://securibourse.com/forum/mix_entry.php?id=23830&category=0
Bien à vous, à bientôt

Graham 18/05/2007 10:06

Critique relativiste remarquable.
Puisque le rappel constant de l'histoire permet d'atténuer les effets des mêmes erreurs sans cesse recommencées,  vos interventions toujours pertinentes en suggérant la permance de la défiance envers tous les à priori idéologiques sont de grande utilité.
Pour moi, qui aime toujours à vous lire, j'estime les hautes qualités journalistiques de vos travaux. Véritables synthèses relativistes, elles éduquent tout en élevant.
Toutes mes félicitations pour votre admirable persévérance dans l'approfondissement de votre pensée.
 Cordialement

PMB 18/05/2007 06:31

Un grand merci pour votre travail d'analyse et de synthèse.Je viens de citer ce billet et d'y réagir sur mon propre blog.http://actionnaire-individuel.neuf.fr/archives/2007/05/entry_212.htm Merci.PMB

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