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Boursonomics

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  • : Marche aléatoire autour des Marchés financiers et de la sphère économique. Peinture décalée d'un monde empli de certitudes qui oublie trop souvent ses leçons d'Histoire
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21 mai 2007 1 21 /05 /mai /2007 23:42


Economie pureWinston Churchill est moins connu pour le prix Nobel de littérature, qui lui fut décerné en 1953, que pour la réputation éternelle qu’il se forgea en demeurant cinquante années durant sur le devant de la scène politique britannique, s’opposant notamment aux desseins nazis avec le courage que l’on sait. Homme d’Etat de premier plan, controversé un temps, adulé un autre, il se plaisait à dire que l’économie dépassait son entendement, et celle-ci lui rendit bien la monnaie de sa pièce : en 1925, cependant qu’il occupait la Chancellerie de l’Echiquier, il prit la décision de rattacher à nouveau la livre à la relique barbare, l’or. Il la fixa à son niveau d’avant-guerre. Malheureusement, une décennie d'inflationL'inflation, mi-ange mi-démon

(…) Le grand public est attentif à l’inflation, et singulièrement depuis le premier choc pétrolier, en 1973, qui marqua les esprits. Les pays de l’OCDE durent alors affronter des taux très supérieurs aux 4,9% annuels qui roulaient depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. Un pic à 13% survint en 1974, bientôt suivi, en 1980, d’un à peine meilleur 11,5%. Dès le premier choc, l’inflation se mit à accélérer en même temps que le chômage croissait, forgeant cette idée que la santé d’une nation se mesure à son taux d’inflation. Ainsi, depuis lors, l’opinion perçoit-elle un taux élevé comme un signe de désordre économique, tandis qu’elle assimile un taux faible à la prospérité (…)

 traumatique avait laminé le sterling : cette parité gâta l'affaire, le chômage augmenta, la récession s’installa : John Keynes persifla sur les « Conséquences économiques de M. Churchill ». Mais l'homme avait de la bouteille ; à son tour, il vilipenda bientôt qu’il en connaissait assez sur l’économie pour estimer salutaire le départ de Sir Montagu Norman 1, rien de moins que le gouverneur de la Banque d’Angleterre, qui professait la primauté des marchés et le besoin de « sortir les problèmes économiques du champ politique » 2. Une vieille antienne que chanteront en chœur tous les théoriciens libéraux.
 
  
L'Etat ou le Marché, le pouvoir de régenter ou la liberté d'entreprendre ? Cette valse-hésitation demeure entière depuis le crépuscule de l'Ancien Régime, quand les Lumières éveillèrent les esprits et soufflèrent ce vent d'indépendance, hors des fers, qui ventila les places. La philosophie de l'abbé CondillacLes dieux d’Epicure

(…) Dès 1776, Etienne Bonnot de Condillac, un abbé qui se piquait d’économie, comprit qu’il faudrait changer de braquet et de langage. Son entrain littéraire, pour autant qu’il pût convaincre, manquait en effet des démonstrations formelles qui auraient assermenté les thèses assurant la contre-productivité des taxes et des réglementations. La philosophie se muta en « science économique », sans alors d’autre répit que de troquer ses oripeaux de simple matière narrative contre les habits de lumière de la vraie science La mathématique absolue allait déferler sans partage : elle assignerait d'ici peu à résidence toute la rhétorique sociale des pères fondateurs (…)

 s’empara bientôt de la question, jusqu'à insinuer du calcul dans la rhétorique pour mieux fixer les esprits : l'économie prit goût à la science, et s'enfla d'en remontrer. Assez vite, les mathématiques furent citées à comparaître, sur ce sujet et d’autres, affirmant en force la nature quantitative des lois économiques, c’est-à-dire leur filiation à la famille scientifique. Après l’intermède keynésien, les néo-classiques reprirent la main, et raffinèrent l'algèbre du siècle précédent, sous la houlette de Milton Friedman, l’un de ceux qui imprégna le plus la pensée du XXème siècle. D'aucuns, libertariens 4, opineront d'emblée que l’Etat n’est en rien nécessaire à la vie du Marché, quand il ne l'entrave pas de surcroît. Chacun s’échina à démontrer ses vues, alignant équations et inconnues, desquelles émergeraient, du moins le souhaitait-on, une loi d’airain qui installerait le Marché à sa véritable place, la première. Rien de probant n’émergea de cette forge. Car le temps ne se fige jamais, et la nature humaine, changeante, ignore souvent l’attitude que les théories lui vouent. Toute la grandeur des hommes d'Etat est là.
 
Universitaires et gouvernants s'aiment, eux non plus ! Voyez ces banques centrales : en 2004, la Banque de Suède nobélisa Finn Kydland et Edward PrescottLa controverse Nobel

Le choix des lauréats Nobel de l’année 2004, section Economie, fut la goutte qui fit déborder le vase : l’américain Edward Prescott et le norvégien Finn E. Kydland obtinrent le prix pour un article de 1977, dans lequel ils avaient savamment établi, mathématiques en bandoulière, que les Banques centrales doivent échapper à toute pression des élus. Un pur bijou néoclassique ! Le libéralisme y gagnait un supplément d'âme, et les écomathématiciens, un surplus d'empire sur les élites dirigeantes. La haute finance endimanchée, jamais en reste de baliser son pré carré, salua aussi, Banque de Suède en tête. D’aucuns, épris de scientificité, se crispèrent (…)

 pour des travaux de 1977 qui fondaient la nécessité de protéger les banques centrales de la pression des élus. C’est-à-dire qui théorisaient l’indépendance des grands argentiers. Dans leur discours, les lauréats prirent à témoin la situation britannique, néo-zélandaise, mais aussi … suédoise ! D'aucuns trouvèrent la potion amère ; un vent de fronde souffla alors sur la planète scientifique, qui écorna le renom des nominés et celui de leurs travaux : la question continua de diviser. L'Histoire elle-même bégayait : en 1946, après deux cent cinquante années d'indépendance, la Banque d’Angleterre fut nationalisée, sûrement au grand dam de Sir Montagu Norman ; puis vint le néo-libéralisme thatchérien, qui, curieusement, ne trouva rien à redire à cette soumission de la Banque au pouvoir politique ; enfin, en 1997, les travaillistes rendirent à la vielle Dame sa liberté, satisfaisant à l’occasion aux conditions du traité de Maastricht pour une éventuelle entrée dans la zone Euro.
On vit en France, à l’occasion des présidentielles 2007, les deux principaux candidats émettre des opinions critiques sur le rôle de la Banque Centrale européenne. Sans doute n’avaient-ils pas entendu Kydland et Prescott. Ils en entendront d’autres, peut-être, selon l’intérêt qu’ils auront à le faire.
 
Au fond, les uns semblent avoir besoin des autres : les économistes, peu recherchés par les entreprises privées qui goûteraient mieux des prévisions plus fiablesPresque toujours fausses

(…) Six milliards d’individus jamais en repos s’agitent et grouillent ; ce charivari planétaire défait chaque jour les vérités apprêtées la veille. Et de cette fièvre tourbillonnante, imprévisible, surgit la marche du monde, inopinée et confuse : on aimerait bien sûr que celle-ci fût plus ordonnée, mieux disciplinée, surtout, qu’elle fût plus calculable ! Mille variables, mille équations, mille ordinateurs, arc-boutés vers un chiffre magique, un seul, qui embrasserait d’un seul regard le réel tout entier : le marquis de Laplace en rêvait ! Deux siècles après, L’INSEE confessait pourtant que « les progrès de la prévision n’étaient pas manifestes » (…)

, prospèrent auprès des gouvernants. La source de revenu et le prestige qu’ils en retirent dépendent assez de l’empathie de leurs théories avec l’air du temps, c’est-à-dire de la capacité des hommes politiques à s’en prévaloir. Quant à ces derniers, ils y trouvent le confort de pouvoir justifier leurs options à l’aune d'obscures vérités, invérifiables, généralement invérifiées. On vit cela aux Etats-Unis, dans les années 1970, quand la Reaganomics, c’est-à-dire la politique ultra-libérale de l’Union, roulait de concert avec l’école de Chicago 5, sans que l’on sache bien laquelle des deux entraînait l’autre. La tradition française est plus à la méfiance : Charles de Gaulle ergotait moins - « L’intendance suivra » (formule peut-être apocryphe) - ; François Mitterrand, plus irrité, lâcha, en 1975 : « L’économie n’est qu’une ébauche des sciences humaines, c’est-à-dire une discipline dont l’approche des méthodes échappe à la rigueur des sciences exactes, en ce que l’expérience essentielle qui permet de conclure qu’une hypothèse émise est vraie ou fausse n’existe pas » 6. Ainsi certains ne s'en laissent-ils pas compter, et décident. Quoiqu’on pense d’eux.

On n’opinera pas ici sur l’efficacité des politiques menées par les uns et les autres, tant c’est un art facile de tirer la flèche du Parthe quand la pièce est jouée et les faits connus. Winston Churchill s’égara en 1925 sur la parité livre-or, avec les séquelles que l’on a dites ; en 1945, Charles de Gaulle, alors chef du gouvernement provisoire, privilégia l’inflation, à tort ; François Mitterrand dut faire machine arrière dès 1982 sur le plan de relance qu’il avait engagé, à peine élu. Ainsi le poids des réalités s’impose-t-il aux dirigeants, renversant toujours les modèles économiques les plus huilés que l’on voudrait à l’égal des phénomènes physiques : prévisibles et permanents. Rien ne fut pourtant négligé, depuis Léon Walras et ses « Eléments d’économie politique pure », jusqu’à Maurice Allais et son « Traité d’économie pure » ou encore Milton Friedman et ses « Essais d’économie positive », qui œuvrèrent tous à ce que l’économie accédât au rang suprême de Science. La pureté devint une obsession, incantatoire, jusqu'à l'absolu, c'est-à-dire le vide 7 ! Et l'essentiel se perdit dans le flou des assertions originelles, sous la mitraille mathématique.
« De longues années au service de l’économie pure et une carrière prestigieuse d’économiste peuvent laisser assez ignorant de l’économie réelle » 8. Quelques politiques feraient bien de s’en souvenir, qui penseraient se hausser au niveau d'homme d’Etat.
 
John Keynes continuait « d’espérer et de croire que le jour [n’était] pas éloigné où le problème économique [serait] refoulé à la place qui lui revient : l’arrière-plan » 9. Il n’est pourtant pas vain de chercher encore ; plus désintéressés, moins idéologues, les économistes courraient moins le dénouement unique. Il y aurait à gagner.

 



(1) John Galbraith (1981) – « Tout savoir ou presque sur l’économie »
(2) Revue d'Economie politique, Juillet/Août 1999 - « L'Etat, la City et l'euromarché »

Gary Burne, l’auteur de l’article, cite ici Emile Moreau, gouverneur de la Banque de France de 1926 à 1930. Montagu Norman dirigea la Banque d’Angleterre pendant 25 ans, de 1919 à 1944. Dès 1922, il appuya les milieux d’affaires de la City de Londres pour opposer une résistance aux forces politiques appelant l’Etat à intervenir sur les marchés.  

 

(3) Etienne Bonnot de Condillac (1776) – « Le commerce et le gouvernement »
(4) Le Monde DIplomatique, Février 2005  – « L'imposture »
(5) Université privée de Chicago et Ecole de pensée néo-classique

 

Fondée notamment par Frank Knight, théoricien du risque et de l'incertitude, l'Ecole dite de Chicago a fourni de nombreux lauréats du Prix de la Banque de Suède en Sciences Economiques à la mémoire d'Alfred Nobel. La liste ci-après décline un appariement possible des professeurs, doctorants, et/ou proches de cette Ecole : Milton Friedman (1976), Théodore Schultz (1979), George Stigler (1982), Gérard Debreu (1983) James Buchanan (1986), Harry Markowitz (1990), William Sharpe, (1990), Merton Miller (1990), Ronald Coase (1991), Gary Becker (1992), Robert Fogel (1993), Robert Lucas (1995), Robert Merton (1997), Myron Scholes (1997), James Heckman (2000) - Depuis 1969, la Banque de Suède a récompensé 55 économistes.

 

(6) François Mitterrand () - « L'abeille et l'architecte »

(7) Cité par Bernard Maris (1990) - « Des économistes au-dessus de tout Soupçon »

(8) Autisme-economie.org citant Jean-Yves Caro (Association Française de Science Economique=

(9) John Keynes - « Théorie Générale de l'Emploi, de l'Intérêt et de la Monnaie »

 

 


 

Illustration : Vilfredo Pareto (1848-1923)

 

 

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Published by Marc Aragon - dans Economics
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