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La planète Boursière

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Lundi 21 mai 2007 1 21 /05 /2007 23:42


Economie pureWinston Churchill est moins connu pour le prix Nobel de littérature, qui lui fut décerné en 1953, que pour la réputation éternelle qu’il se forgea en demeurant cinquante années durant sur le devant de la scène politique britannique, s’opposant notamment aux desseins nazis avec le courage que l’on sait. Homme d’Etat de premier plan, controversé un temps, adulé un autre, il se plaisait à dire que l’économie dépassait son entendement, et celle-ci lui rendit bien la monnaie de sa pièce : en 1925, cependant qu’il occupait la Chancellerie de l’Echiquier, il prit la décision de rattacher à nouveau la livre sterling à l’or. Il la fixa à son niveau d’avant-guerre. Las, une décennie d’inflation traumatique avait laminé la monnaie : cette parité gâta toute l'affaire, le chômage augmenta, la récession s’installa, désastreuse, qui firent persifler John Keynes sur les « Conséquences économiques de M. Churchill ». Mais l'homme avait de la bouteille ; son tour revint : il railla bientôt qu’il en savait assez sur l’économie pour estimer salutaire le départ de Sir Montagu Norman 1, rien de moins que le gouverneur de la Banque d’Angleterre, qui professait la primauté des marchés et le besoin de « sortir les problèmes économiques du champ politique » 2. Une vieille antienne !
  
Aujourd’hui encore, la question décisive, celle de la place de l’Etat, demeure entière, irrésolue, depuis le vacillement de l'Ancien Régime, quand les Lumières éveillèrent les âmes et soufflèrent ce vent de liberté qui aéra les places. La science économique 3 s’empara du problème : on délibéra beaucoup. Assez vite, les mathématiques furent citées à comparaître, sur ce sujet et d’autres, affirmant en force la nature quantitative des lois économiques, c’est-à-dire leur filiation à la famille scientifique. Après l’intermède keynésien, les néo-classiques raffinèrent l'ordre mathématique, sous la houlette de Milton Friedman, l’un de ceux qui imprégna le plus la pensée du XXème siècle. D'aucuns, libertariens 4, opineront d'emblée que l’Etat n’est en rien nécessaire à la vie du marché. Chacun s’échina à démontrer ses vues, alignant à l’envi équations et inconnues, desquelles émergeraient, du moins le souhaitait-on, une loi d’airain qui installerait le marché à sa véritable place, la première. Rien de probant n’émergea de cette forge. Car le temps ne se fige jamais, et les hommes, changeants, ignorent souvent l’attitude que les théories leur vouent. Ce qui complique tout. Rien n’est constant. Tout est qualitatif.
 
En 2004, on crut voir un bout du tunnel au sujet du rôle des banques centrales ; la Banque de Suède nobélisa Finn Kydland et Edward PrescottLe choix des lauréats Nobel de l’année 2004, section Economie, fut la goutte qui fit déborder le vase : l’américain Edward Prescott et le norvégien Finn Kydland obtinrent le prix pour un article de 1977, dans lequel ils avaient établi, mathématiques à l'appui, que les banques centrales doivent échapper à toute pression des élus. Lors de la cérémonie de remise, sous le patronage du roi de Suède, les orateurs exaltèrent le … pour des travaux de 1977 qui fondaient la nécessité de protéger les banques centrales de la pression des élus. C’est-à-dire qui théorisaient l’indépendance des grands argentiers. Dans leur discours, les lauréats prirent à témoin la situation britannique, néo-zélandaise, mais aussi … suédoise 5 ! D'aucuns trouvèrent la potion amère ; un vent de fronde souffla alors sur la planète scientifique, qui écorna le renom des nominés et celui de leurs travaux : la question continua de diviser. L'Histoire elle-même bégayait : en 1946, après deux cent cinquante années d'indépendance, la Banque d’Angleterre fut nationalisée, sûrement au grand dam de Sir Montagu Norman ; puis vint le néo-libéralisme thatchérien, qui, curieusement, ne trouva rien à redire à cette soumission de la Banque au pouvoir politique ; enfin, en 1997, les travaillistes rendirent à la vielle Dame sa liberté, satisfaisant à l’occasion aux conditions du traité de Maastricht pour une éventuelle entrée dans la zone Euro. On vit en France, à l’occasion des présidentielles 2007, les deux principaux candidats émettrent des opinions critiques sur le rôle de la Banque Centrale européenne. Sans doute n’avaient-ils pas entendu Kydland et Prescott. Ils en entendront d’autres, peut-être, selon l’intérêt qu’ils auront à le faire.
 
Car au fond, les uns semblent bien avoir besoin des autres : les économistes, peu recherchés par les entreprises privées qui goûteraient mieux des prévisions plus fiables, prospèrent auprès des gouvernants. La source de revenu et le prestige qu’ils en retirent dépendent assez de l’empathie de leurs théories avec l’air du temps, c’est-à-dire de la capacité des hommes politiques à s’en prévaloir. Quant à ces derniers, ils y trouvent le confort de pouvoir justifier leurs options à l’aune d'obscures vérités, invérifiables, généralement invérifiées. On vit cela aux Etats-Unis, dans les années 1970, quand la Reaganomics, c’est-à-dire la politique très libérale de l’Union, allait de concert avec l’école de Chicago 6, sans que l’on sache bien laquelle des deux entraînait l’autre. La tradition française est plus à la méfiance : Charles de Gaulle ergotait moins - « L’intendance suivra » (formule peut-être apocryphe) - ; François Mitterrand, plus irrité, lâcha, en 1975 : « L’économie n’est qu’une ébauche des sciences humaines, c’est-à-dire une discipline dont l’approche des méthodes échappe à la rigueur des sciences exactes, en ce que l’expérience essentielle qui permet de conclure qu’une hypothèse émise est vraie ou fausse n’existe pas » 7. Toute la grandeur des hommes d’Etat est là : ils décident. Quoiqu’on pense d’eux.
 
On n’opinera pas ici sur l’efficacité des politiques menées par les uns et les autres, tant c’est un art facile de tirer la flèche du Parthe quand la pièce est jouée et les faits connus. Winston Churchill s’égara en 1925 sur la parité livre-or, avec les séquelles que l’on a dites ; en 1945, Charles de Gaulle, alors chef du gouvernement provisoire, privilégia l’inflation, à tort ; François Mitterrand dut faire machine arrière dès 1982 sur le plan de relance qu’il avait engagé, à peine élu. Ainsi le poids des réalités s’impose-t-il aux dirigeants, renversant toujours les modèles économiques les plus huilés que l’on voudrait à l’égal des phénomènes physiques : prévisibles et permanents. Rien ne fut pourtant négligé, depuis Léon Walras et ses « Eléments d’économie politique pure », jusqu’à Maurice Allais et son « Traité d’économie pure » ou encore Milton Friedman et ses « Essais d’économie positive », qui oeuvrèrent tous à ce que l’économie accédât au rang suprême de Science. La pureté devint une obsession, incantatoire, et l’on perdit de vue l’essentiel. « De longues années au service de l’économie pure et une carrière prestigieuse d’économiste peuvent laisser assez ignorant de l’économie réelle » 8. Quelques politiques feraient bien de s’en souvenir, qui ambitionneraient de se hausser au niveau d'homme d’Etat.
 
John Keynes continuait « d’espérer et de croire que le jour [n’était] pas éloigné où le problème économique [serait] refoulé à la place qui lui revient : l’arrière-plan » 9. Il n’est pourtant pas vain de chercher encore ; plus désintéressés, moins idéologues, les économistes courraient moins le dénouement unique. Il y aurait à
gagner.


 

(1) John Galbraith (1981) – « Tout savoir ou presque sur l’économie »

(2) Revue d’Economie Politique, Juillet/Août 1999 – « l’Etat, la City et l’euromarché »

 

Gary Burne, l’auteur de l’article, cite ici Emile Moreau, gouverneur de la Banque de France de 1926 à 1930. Montagu Norman dirigea la Banque d’Angleterre pendant 25 ans, de 1919 à 1944. Dès 1922, il appuya les milieux d’affaires de la City de Londres pour opposer une résistance aux forces politiques appelant l’Etat à intervenir sur les marchés.  

 

(3) Etienne Bonnot de Condillac (1776) – « Le Commerce et le Gouvernement »

 (4) Le Monde Diplomatique, Février 2005 – « L’Imposture »

(5) http://lemennicier.bwm-mediasoft.com/article.php?ID=63&limba=fr
(6) Université - privée - de Chicago et école de pensée néo-classique - Nombreux prix Nobel
(7) Cité par Bernard Maris (1990) - « Des Economistes Au-Dessus de Tout Soupçon »

(8) Jean-Yves Caro - (http://www.autisme-economie.org/article36.html)
(9) John Keynes - « Théorie Générale de l'Emploi, de l'Intérêt et de la Monnaie »

 


 
Illustration : Vilfredo Pareto (1848-1923) 
 
Par Marc Aragon - Publié dans : Economics
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