Dimanche 17 juin 2007
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On aurait tort de se
déclarer surpris. Encore moins de se plaindre. Les marchés financiers, capricieux, qui vagabondent depuis l’apparition des sociétés de capitaux 1, alternant à l’envi bulles et krachs, nous ont montré ces derniers jours toute l'ampleur de leur irrésolution. Juin partit à l'envers, signant un premier
quart affreux : un temps, on crut même l’heure venue d’une sévère correction quand toutes les places mondiales vacillèrent. Paris rendit 4,62%, c’est-à-dire tous ses gains depuis mi-avril,
Francfort dérapa de 4,97% ; Wall Street, maître du jeu, parut moins affecté, qui vit le Dow Jones reculer de 1,78%. Comme toujours, on qualifia la saignée de saine, voire de salutaire : quelques
milliards, pas davantage, changèrent de mains. Puis le temps revint aux affaires par la grâce d'un homme, un seul, qui apaisa les foules. Les marchés se relevèrent, partout, unanimes et haussiers
: le printemps 2007 se porterait beau. Ainsi, un seul homme parla, Ben Bernanke, sherpa de la finance mondiale et grand ordonnateur de l’économie planétaire, qui remit les pendules à l’heure
américaine sur la question de l’inflationLe grand public est attentif à l’inflation, et singulièrement depuis le premier choc pétrolier, en 1973, qui marqua les esprits. Les pays de l’OCDE
durent alors affronter des taux très supérieurs aux 4,9% annuels qui roulaient en moyenne depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. Un pic survint en 1974, « l’année d’après », qui afficha un
sinistre 13%, bientôt suivi, en 1980, d’un à peine meilleur 11,5% … et divers sujets. Les faiseurs d’argent et autres pistoleros du fait boursier, qui ont un commerce à défendre, firent
le reste. Les indices bondirent : le DAX allemand remporta la palme, qui refit 5,80% du 11 au 15 juin. Flash-back.
Mercredi 13 juin 2007, 20 :00. Benjamin Bernanke se livre à un exercice de style de haute voltige, digne successeur d’un Alan Greenspan qui avait fait de la
rhétorique ampoulée un élément à part entière de sa politique. Comme la pythie de Delphes, un patron de la Réserve Fédérale ne dit pas : il fait signe
2 ... Commentant le « Beige Book » qui rassemble les opinions des douze banques
fédérales régionales sur l’état de leurs territoires, Ben Bernanke accréditera brillamment une résorption graduelle de l’inflation et un rebond de l’économie au second trimestre après la
croissance chétive du premier. « Sept districts ont décrit leur croissance économique comme modeste ou modérée, tandis que les autres l’ont qualifiée de modérément vigoureuse, en
légère hausse ou un peu plus rapide qu’au cours des mois passés » 3. On ne saurait être plus évasif. Bah, la croissance de l'Union, qui n’aura crû que de 0,6% au premier trimestre – la plus faible progression depuis le dernier trimestre 2002 après une expansion
de 2,5% au quatrième trimestre 2006 -, n'était-elle pas annoncée à hauteur de 1,3% fin avril 2007, un mois avant sa parution définitive 4 ? L’erreur économique est désormais admise, et l’on a peu de peine à
comprendre combien elle est enchaînée à l’air du temps. Des hommes importants parlent et nous les croyons : les marchés financiers, amnésiques et peu regardants, confirmèrent. Le CAC enfla de
1,90% dès le lendemain, sa meilleure performance de l’année 5. On fit jouer la clique.
Vendredi 15 juin 2007, 14:30 : le monde éveillé n’a d’oreilles que pour les statistiques américaines qui cadencent quotidiennement la sismographie
boursière. Les annonces attendues sur l’heure n’ont rien du subalterne qui parsème l’ordo des marchés : rien sur les commandes des entreprises de la région de Chicago ou sur le moral des fermiers
de l’Ohio … Non, en ce jour des Sorcières, où se dénouent contrats à terme et options, on sert un menu grand siècle. Première salve : les prix à la consommation outre-atlantique pour le mois de
mai : ils sont mauvais, c’est-à-dire moins bons que prévus. L’inflation affiche un triste 0,7% contre 0,6% attendu, le pire chiffre mensuel depuis septembre 2005. Cependant, hors
alimentation et énergie 6, les prix n’ont augmenté que de
0,1% : on tablait sur 0,2%. Ce qui change tout ! « Y a-t-il une satisfaction à être le peuple le plus gras de la planète » s’interrogeait récemment George W. Bush, quand son père, quelques années plus tôt décrétait que « le mode de vie des américains [n’était] pas
négociable ». Ainsi, hormis l’essentiel qui nourrit son homme, le transporte et l’éclaire, les prix refluent au pays le plus goulu des terres habitées.
Cet habile tour de passe-passe éloigna le spectre d’une hausse du prime rate de la Fed qui hantait encore la planète peu de jours auparavant : les marchés, myopes et court-termistes,
s'enflammèrent aussitôt. En une demi-heure, le CAC se haussa de 50 points, soit près de 0,8%, fifres et tambourins à la tribune.
Même jour, 16 :00. Le deuxième acte s’annonce. Entre-temps, les traders ont pris acte de la stagnation de la production industrielle,
et de l’augmentation du déficit de la balance courante des Etats-Unis pour le premier trimestre 2007, à 192,6 milliards de dollars contre 187,9 au quatrième trimestre 2006, « pas autant que
l’avaient craint les analystes » : on redoutait 195,8 milliards de dollars 7. Mauvais mais moins mauvais, c’est bon, comme l’avait été ce même déficit en avril, à 58,495 milliards de dollars 8, inquiétant mais meilleur que prévu. A l’heure dite, l’université du Michigan publie son
indice de confiance des consommateurs. Hélas, le moral des
ménages s’est détérioré, de façon inattendue, ressortant à 83,7 contre 88,3 en mai. Davantage, les économistes d’Ann Harbor incriminent le prix élevé de l’essence qui précisément ne figure
pas dans le core PCE 6. Et les anticipations d’inflation à un an apparaissent en hausse, à 3,5%, au plus haut depuis dix mois, bien au-delà
des 2,5% ciblés par la Fed 9. Les marchés ne s'en émurent
pas, qui craignent pourtant l’inflation, la hausse de taux, la raréfaction de l’argent, le ralentissement de la croissance et autres conséquences néfastes aux affaires. Il n’en sera rien, nulle
part : ainsi, pour le temps indéterminé où leur intérêt le leur commandera, les investisseurs demeureront convaincu de lendemains qui chantent. Jouez hautbois, résonnez musettes !
Deux jours suffirent pour refaire le chemin perdu. L’euphorie surmonta la morosité avec un zèle égal, l’une et l’autre attisée par toutes sortes de
commentateurs, rompus au bavardage et à l’idée que les marchés font l’opinion et non l’inverse. L’ascendant qu’exercent la haute finance éclairée et ses obligés sur les investisseurs déroute
le commun du réel, comme le serpent fascine la proie. Alors, rien de ce qui se trame à l’entour n’a plus de prise, le consensus organisé éteint l’esprit critique et chacun n’a plus d’intelligence
que ce qu’il voit faire ou entend dire. Exit la croissance, modeste, modérée, modérément vigoureuse mais pour l’heure en berne, les déficits jumeaux américains, abyssaux, l’inflation que les ménages
pressentent, l’endettement massif des uns, les 4x4 énergivores des autres, bref, rien que l’on ne sache déjà et que l’on a assez dit ici et ailleurs. Quand les chiffres déçoivent, on biaise,
on louvoie, on cite à comparaître les mâles alpha qui ont à dire sur ces sujets : Henry Paulson, secrétaire au Trésor qui « suit attentivement la croissance et croit que l’économie américaine
est en bonne santé » 10, Ben Bernanke, bien sûr,
qui sauva la mise en dernier lieu au prix des acrobaties que l’on sait. Alan Greenspan, ex-maestro, disserte parfois, éconoclaste, qui dit l’inverse, c’est-à-dire le vrai et incendie la plaine.
Bah, c’est un vieillard : lui servira-t-on enfin son requiem !?
Et puisqu’il fut beaucoup question de fanfare, concluons sur une parabole militaire du général français Michel Roquejoffre qui commandait
l’opération Daguet lors de la première guerre du Golfe. Cependant qu’un journaliste lui demandait quand l’offensive terrestre interviendrait, il répondit : « Les troupes au sol
interviendront quand elles interviendront si elles interviennent ». Il en va de même du retour aux réalités des marchés financiers. Impossible d’être plus précis.
Vers 1250, des bourgeois de la ville de Toulouse créent « la société des Moulins du Bazacle » dont les 96
parts, appelées « Uchaux », voient leur prix varier en fonction de la conjoncture économique et du bon fonctionnement des moulins établis sur la Garonne (cette société figurera à la
cote de Toulouse jusqu’en 1946).
(2) « L’oracle n’approuve ni ne désapprouve, il fait signe » - Héraclite, dit l’Ancien ou
l’Obscur
(3) Reuters, le 13/06/2007
(4) Reuters, le 31/05/2007 - La croissance est exprimée en rythme annualisé
(5) La hausse quotidienne la plus importante en 2007 (à ce jour) intervint le 11/01 avec +1,96%
(6) Personal Consumption Expenditures (PCE) - Cet indice central est dit « core »
En France, l'indice des prix à la consommation (IPC) est l'instrument de mesure, entre deux périodes données, de la
variation du niveau général des prix des biens et des services proposés aux consommateurs sur l'ensemble du territoire. Une faible part, moins de 5 %, des biens et services ne sont pas
couverts par l'indice : il s'agit principalement des services hospitaliers privés, de l'assurance vie et des jeux de hasard.
Les prix sont pondérés selon la structure de la consommation de l’ensemble des ménages. Pour 2007, la pondération est
la suivante : Produits alimentaires et boissons non alcoolisées (15%) – Boissons alcoolisées et tabac (3,3%) – Habillement et chaussures
(5,2%) - Logement, eau, gaz, électricité et autres combustibles (13,7%) – Ameublement, équipement ménager et entretien courant de la maison (6%)
- Santé (10%) – Transport (16,5%) – Communications (3%) – Loisirs et culture (9,1%) – Education (0,2%) –
Hôtellerie, cafés, restauration (6,6%) – Autres biens et services (11,4%)
(7) Dow Jones, le 15/06/2007
(8) http://www.census.gov/foreign-trade/statistics/historical/gandsbal.pdf
(9) Reuters, le 15/06/2007
(10) Les Echos, le 02/03/2007
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